
L’enseignement supérieur est de plus en plus confronté à un challenge : former avec succès des étudiants dans un contexte de rareté de ressources, mais aussi face à une exigence de plus en plus accrue de la part des apprenants et des acteurs du monde professionnel.
Jusque-là, le doctorat est considéré comme passeport pour l’enseignement à l’université. Mais, peut-on transmettre efficacement le savoir sans au préalable maîtriser l’art d’enseigner ? En d’autres termes, peut-on être un bon enseignant au supérieur sans un minimum de formation en pédagogie universitaire ? Le très fort taux d’échec qu’enregistrent nos universités publiques semblent avoir un lien intrinsèque avec l’approche pédagogique universitaire. Elle ne justifie pas à elle seule la problématique, mais semble occuper une place prépondérante. Pour relever le défi de la contreperformance académique, une nouvelle approche pédagogique s’avère nécessaire.
Dans une perspective d’analyse de la formation pédagogique des enseignants d’université et de conception de l’enseignement, Loiola et Tartif (2001) dégagent six (6) conceptions de l’enseignement universitaire (ou de la pédagogie universitaire) qui seront un fil conducteur dans notre analyse :
+ l’enseignement universitaire comme présentation d’une information : dans cette démarche, l’enseignant est le détenteur de l’information et reste omnipotent. Celui-ci se charge de présenter l’information scientifique ou conceptuelle et l’étudiant est cantonné à un rôle de récepteur passif. Il s’agit là d’une augmentation quantitative du savoir à partir d’une simple présentation de l’information. Cette approche occulte, par conséquent, le savoir-faire, le savoir-être et le savoir-faire-faire, si chers à la pédagogie universitaire. Il n’existe donc pas de communion entre étudiant-enseignant, le dernier s’érige en maître détenteur du savoir et le premier se doit de bien l’assimiler.
+ l’enseignement universitaire comme transmission de l’information : ici l’enseignant met l’accent sur ses propres »structures de savoir », c’est-à-dire qu’il procède à une sélection des informations qu’il juge importantes et les expose aux étudiants pour rétention. Comme dans la perspective précédente, la »participation attendue de l’étudiant » reste très minime, voire insignifiante.
+ l’enseignement supérieur comme une illustration de l’application de la théorie à la pratique : à la différence des deux premières approches, l’enseignant intègre le lien théorie-pratique. Une attention particulière est portée sur l’application des théories apprises à des situations réelles et pratiques de la vie courante. L’enseignant aide les étudiants, non seulement à maîtriser les concepts théoriques, mais aussi et surtout à les appliquer dans des situations concrètes. L’apprentissage est, ici, conçu comme l’acquisition de compétences jugées nécessaires pour résoudre des problèmes spécifiques dans un environnement bien déterminé. Autrement dit, ‘’à quoi ça sert dans la vraie vie » comme on aime se demander dans l’espace universitaire nord-américain. Permettre à l’étudiant de cerner l’utilité de ce qu’il apprend est une source de motivation qui incite celui-ci à s’intéresser à ce qu’on vous lui transmet comme savoir.
+ l’enseignement universitaire comme développement de la capacité des apprenants à être des experts. Ce processus d’enseignement-apprentissage vise essentiellement l’autonomisation des étudiants. L’enseignant joue un rôle d’accompagnement et de facilitateur et aide les apprenants à apprendre par eux-mêmes et à transférer leurs connaissances dans la résolution de problèmes concrets de la vie.
+ l’approche de l’enseignement universitaire comme l’exploration pratique des manières de comprendre à partir de perspectives particulière : cette méthode recherche le développement d’une nouvelle compréhension axée sur « l’appréciation contextuelle de la compréhension ». L’apprentissage est perçu comme un processus interprétatif visant à cerner la réalité contextuelle. En quoi les mathématiques, la philosophie, les langues, le droit, l’économie,… sont-elles utiles dans un contexte burkinabé ? Que peuvent-elles apporter comme valeur ajoutée dans l’environnement socioéconomique et culturelle où vit l’étudiant ? Cette façon de faire rend la transmission du savoir plus factuelle et créé un environnement motivant.
+ l’enseignement supérieur comme une façon d’induire des changements conceptuels : ici, l’important c’est amener les étudiants à se servir de leur compréhension comme point de départ pour enclencher activement le changement conceptuel et contextuel. La vision du monde de l’étudiant (sa compréhension des choses) est prise en compte par l’enseignant et même valorisée de sorte à faciliter le changement de conception et de vision que les étudiants ont du monde. Une telle approche pédagogique créé une stimulation chez l’étudiant et transforme l’étudiant en canal ou facteur de transformation de la société.
Dans l’espace universitaire burkinabé, les deux premières approches semblent dominantes en ce sens que l’étudiant est considéré comme consommateur passif d’un savoir que détient son enseignant. Son rôle et ses intérêts sont peu ou pas pris en compte dans l’élaboration et la transmission des connaissances. Il ingurgite des savoirs plutôt que d’acquérir du savoir-faire nécessaires pour faire face au monde moderne, caractérisé par la compétitivité, la créativité et l’innovation très accrue. Cette approche traditionnelle de transmission du savoir ne favorise pas la performance des étudiants et constitue une source de démotivation et de dépression. On assimile des connaissances pour juste se sauver d’une situation : ne pas être ajourné ou exclu. En bout de ligne, sortent des diplômés complètement déconnectés du monde professionnel et réel. Ils ne sauraient dans ces conditions êtres proactifs, créatifs, innovateurs, inventifs, imaginatifs. Bref, être des agents transformateurs.
Enseigner, c’est faire un savant dosage entre le savoir, savoir-faire, savoir-être et le savoir-intéresser/motiver. Ce qui nous amène à penser qu’il n’y a pas de mauvais étudiants, il y a des mauvais ou des bons enseignants qui maîtrisent l’art de transmettre le savoir, le savoir-faire, le savoir-être et le savoir-faire-faire (la pédagogie universitaire).
Pour une université publique qui ‘’livre la marchandise », il est important que les acteurs (notamment enseignants de tout grade confondu) se remettent en cause pédagogiquement et, ce de façon continuelle. Le monde évolue et la pédagogie universitaire avec. L’étudiant aujourd’hui n’est plus celui de 1978, ce qui demande une transférabilité suivie d’une adaptabilité dans les approches pédagogiques. Même si les connaissances cognitives restent importantes dans l’enseignement universitaire, s’engager à les transmettre recommande une certaine maîtrise pédagogique. Autrement dit, on peut être excellent dans son domaine (théoriquement parlant) sans avoir les capacités nécessaires pour transmettre le savoir y afférent.
Ainsi, pour pallier ces insuffisances constatées dans le système éducatif supérieur, il semble urgent de prendre des dispositions idoines :
Ainsi, un enseignant d’université étant recruté pour enseigner principalement et accessoirement faire de la recherche, (le Burkina Faso disposant d’un centre national de la recherche scientifique et technologique (CNRST), les critères d’évaluation et d’avancement en grade doivent accorder une place importance aux compétences pédagogiques des enseignants et, non sur les compétences scientifiques (recherche) comme c’est le cas actuellement avec le conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (CAMES).
Aussi, faut-il que, comme il est de coutume dans tout système LMD, les enseignants soient évalués par les étudiants et les résultats de cette évaluation puissent être intégrés dans les critères d’avancement dans enseignants. Dans le même d’ordre d’idées, le nombre de mémoires et de thèses à encadrer soit revu à la hausse pour l’accès à des grades plus élevés. Cela aura pour conséquence que les enseignants intègrent l’étudiant comme une partie intégrante de leur mission académique et augmentera le devoir d’imputabilité de part et d’autre.
Subséquemment, l’étudiant et sa réussite doivent être au centre des préoccupations du système académique ; de sorte que l’échec de l’étudiant s’aperçoit comme l’échec du système académique dans son ensemble.
En somme, l’enseignement supérieur se doit de se focaliser sur une approche pédagogique orientée vers le développement de la capacité des apprenants (étudiants) à être des experts et à induire le changement conceptuel et la transformation de leur environnement. C’est, entre autres, à ce prix que les universités produiront des diplômés aptes à impacter positivement le développement du pays.
Bonne rentrée scolaire et académique à tou(te)s
Mahamoudou Kiemtoré,
Docteur en management de projets
Secrétaire exécutif,
African Project Management Institute (IPMA)
Source: LeFaso.net
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