
Ils ont connu le fracas des armes et le poids des blessures. Aujourd’hui, pinceaux et couleurs leur offrent un terrain d’engagement en plus. À Ouagadougou, les Ateliers des héros ont transformé la création artistique en chemin de résilience pour des soldats en quête de reconstruction. Après une résidence de création organisée par l’association Africculture, leurs toiles pleines de vie ont été exposées et présentées au Centre culturel des armées. Au Centre culturel des armées, leurs toiles pleines de vie ont été exposées et présentées au public. Ces soldats blessés en opération ont trouvé en cet atelier des héros bien plus qu’un apprentissage, mais un espace pour se raconter et reprendre confiance en eux malgré leurs séquelles physiques et psychologiques.
Le Centre culturel des armées a été habité, depuis novembre 2025, par les œuvres de soldats blessés. Des tableaux peints avec le cœur et des souvenirs achevés y ont raconté en silence des semaines de création artistique. Accrochées avec soin ou posées sur des chevalets, ces toiles dévoilent des couleurs vives, des formes puissantes, parfois abstraites mais chargées de sens pour ces héros du “front”.
Sous le hall et à l’intérieur du grand bâtiment du musée du centre culturel des armées, les chevalets ont montré leurs plus belles peintures durant des semaines. Ils portent des scènes de combat, des symboles d’unité, des visages stylisés, des paysages marqués par l’épreuve et l’espoir, etc. Autour des œuvres pendant le vernissage, les regards figeaient le temps avant que les questions ne reprennent le dessus. Les visiteurs se déplaçaient avec lenteur pour admirer mais surtout tenter de comprendre les messages. Certaines œuvres, au premier regard, laissent deviner les traces de blessures plus profondes. D’autres non. Mais toutes partagent un même passé. Celui du terrain, des opérations, de la guerre. Membres des forces de défense et de sécurité, blessés en mission, ils se retrouvent ici à travers leurs toiles, non pas comme combattants, mais comme artistes.
Rompre le temps suspendu de la convalescence
Pour de nombreux soldats blessés, la période post-opérationnelle est souvent marquée par l’attente. Le quotidien ralentit brutalement, laissant place parfois à un vide que peu de dispositifs parviennent à combler durablement. C’est précisément ce vide que les Ateliers des héros ont tenté d’investir. Portée par l’association Africulture, l’initiative a réuni, pour une première session pilote, une trentaine de participants issus de différents corps (militaires, gendarmes, VDP, sapeurs-pompiers). Pendant plusieurs semaines, ils ont été initiés au dessin et à la peinture, avant de participer à une résidence de création aboutissant à une exposition publique.
Pour Kilo November (nom d’emprunt), l’adhésion a été immédiate. « L’initiative de participer à l’atelier est venue de ma hiérarchie. Nous avons été blessés par moments et nous n’avons pas de quoi nous occuper. Quand l’initiative est venue, on a vu que c’était dans le cadre de notre reconversion. Moi, je n’ai pas hésité », raconte-t-il avec simplicité. Ce qu’il découvre dans la peinture dépasse rapidement le cadre d’une simple activité. « Le moment d’apprentissage, je dirais que ça a été vraiment un « wow ». Des moments de convivialité, de partage, surtout avec nos encadreurs. Il y avait de l’ambiance. » Dans cet espace, la rigueur militaire laisse place à d’autres formes de disciplines. Celle de la concentration, de l’écoute de soi et des autres. Kilo November réalise trois œuvres au cours de l’atelier.
Le premier, dit-il, évoque l’union, le second la combativité des FDS, le troisième la cohésion au retour de mission. Les couleurs y sont franches, parfois contrastées. De nombreux tableaux ont trouvé preneur lors de l’exposition. « Il y en a deux qui sont parties », dit-il avec fierté. Pour cet homme qui n’avait jamais touché un pinceau auparavant, l’expérience a agi sur lui comme une révélation. « En aucun cas je ne pouvais imaginer que je pourrais faire de telles toiles. Mais quand on a commencé à peindre, on s’est rendu compte que rien n’était impossible. »
<p class="note" style="position: relative; color: #012b3a; margin: calc(23.2px) 0px; padding: calc(9.6px) 40px; border-left: 5px solid #82a6c2; background-color: #eaf0f5; border-top-color: #82a6c2; border-right-color: #82a6c2; border-bottom-color: #82a6c2; font-family: Montserrat, sans-serif;" data-mc-autonum="Note: « >À lire : Burkina/Attaques terroristes : Soldats blessés, ces martyrs de l’ombre !
Quand la peinture devient un exutoire
Pour AC Junior (nom d’emprunt), l’atelier prend très vite une dimension thérapeutique. « Ça m’a permis d’évacuer beaucoup de choses que j’avais en moi. » Sous ses mains, huit toiles voient le jour. Elles racontent les opérations, la reconquête de certaines zones, mais aussi la reconnaissance de la population envers les FDS. Ses œuvres sont habitées par la tension de la violence du vécu et l’espoir d’un avenir apaisé. Les scènes qu’il peint ne sont pas anecdotiques. Elles ont été nourries de souvenirs précis, parfois douloureux. Pourtant, la peinture permet de les apprivoiser, de les transformer. « Après cette expérience, j’envisage de continuer à peindre. Actuellement même, je suis en train de peindre », a-t-il lancé assis sous un arbre du centre culturel avec son matériel de peinture.
Au sein du groupe de participants à l’atelier, un d’entre eux est surnommé affectueusement “le père”. Pour lui, la force de l’atelier réside dans sa capacité à occuper le temps et l’esprit. « Le temps passe vite et puis la peinture prend du temps. Ce qui fait que ça libère beaucoup l’esprit », pense “le père”. Malgré une maladie qui l’oblige à interrompre l’atelier pendant une dizaine de jours, il parvient à réaliser quatre toiles. Le travail se fait en groupes, dans un esprit de solidarité. Le matériel est partagé, les conseils circulent librement. « On faisait tout ça en groupes », assure-t-il. Sur ses tableaux, il représente notamment un capitaine, figure symbolique du soldat burkinabè, mais aussi des scènes de village du Nord, rappelant son propre parcours opérationnel. « Au début, selon moi, cet atelier, c’était juste pour participer et puis arrêter. Mais maintenant, je compte continuer. » Pour “le père”, quel que soit le domaine où l’on s’adonne, il faut y mettre du sien pour bien le faire.
<p class="note" style="position: relative; color: #012b3a; margin: calc(23.2px) 0px; padding: calc(9.6px) 40px; border-left: 5px solid #82a6c2; background-color: #eaf0f5; border-top-color: #82a6c2; border-right-color: #82a6c2; border-bottom-color: #82a6c2; font-family: Montserrat, sans-serif;" data-mc-autonum="Note: « >À lire : Burkina Faso : Des blessés en opération honorés pour le sacrifice consenti
Oscar India (nom d’emprunt) n’avait jamais dessiné avant de rejoindre les Ateliers des héros. Pourtant, il a produit six tableaux. Trois relatent son vécu sur le terrain, trois autres célèbrent la cohésion entre la population et l’armée. « Pour nous qui sommes blessés, apprendre autre chose, c’est très important », souligne-t-il. La difficulté principale, reconnaît-il, reste la représentation du visage humain, un exercice exigeant en concentration et en précision. Mais l’accompagnement des formateurs permet de dépasser les blocages. « Aujourd’hui, vraiment, je peux vous promettre que même dans les années à venir, si j’ai le matériel nécessaire, je vais créer un tableau. » Conscient de ses limites, il n’en minimise pas pour autant le chemin parcouru. « On n’est pas encore des professionnels, mais on a le B.A.-BA maintenant », se réjouit Oscar India.

Une pédagogie accessible
Au cœur de cet exploit artistique, les formateurs ont joué un rôle déterminant. Parmi eux, Madina Gnanou, artiste plasticienne, chanteuse et comédienne. Son approche repose sur une pédagogie accessible. « Beaucoup ne savaient ni dessiner, ni peindre », a-t-elle confié.
L’initiation a donc commencé par des bases simples de dessin de lettres, de chiffres et de formes géométriques. « On leur a fait comprendre que le dessin s’apprend. » Les participants étaient une trentaine, encadrés par huit formateurs, chacun apportant sa sensibilité artistique. Progressivement, chaque participant a trouvé son style, son langage visuel. Une œuvre a particulièrement marqué la formatrice Madina Gnanou. Celle d’un apprenant ayant perdu deux compagnons lors d’une explosion. « Il a représenté les deux personnes. Et moi, en prenant du recul, j’ai vu une ombre. Une présence invisible mais lourde de sens car l’art ne ment pas », a-t-elle fait savoir à son élève. Selon elle, aucun blocage psychologique majeur n’a été observé pendant la formation. « J’ai vu des soldats avec un mental fort, plus concentrés pour apprendre que sur leurs blessures. » Après deux mois d’initiation et dix jours de résidence de création, le résultat est là. « Je suis plus que satisfaite », fait-elle savoir.

Une idée née du terrain
À l’origine des Ateliers des héros, l’Adjudant de Gendarmerie Wendyam Abdoul-Rasmane Ouédraogo alias OWAR, membre des FDS et artiste plasticien. « Au-delà de nos missions régaliennes, j’ai pensé mettre notre talent au profit de la nation », a-t-il constaté. Face à l’augmentation du nombre de blessés en opération, il imagine un accompagnement alternatif, par l’art. Les objectifs de cette approche sont de faire une thérapie, une reconstruction psychologique, une réinsertion socioprofessionnelle et une restauration de la confiance en soi. « À travers les œuvres, eux aussi arrivent à montrer à la nation qu’ils peuvent encore servir autrement. »
La sélection des participants, selon l’adjudant Wendyam Ouédraogo, a été assurée par la direction centrale de l’action sociale des armées et a permis une représentativité équilibrée des différents corps. Les débuts des participants ont été marqués par le doute. « Ils ne croyaient pas qu’ils pouvaient un jour dessiner. » Mais l’engouement est rapide. Certaines séances se prolongent tard dans la nuit, raconte l’initiateur. Au final, plus d’une centaine d’œuvres ont été produites, dépassant largement les attentes initiales du projet.
Des tableaux qui s’arrachent comme des petits pains
Le colonel Évariste Stéphane Somé, directeur central de la culture et des arts des armées, dresse un bilan très positif. Selon lui, qui est un averti de la culture, l’exposition de clôture, organisée au Centre culturel des armées, a attiré un public nombreux. Initialement prévue sur trois jours, elle est prolongée à plusieurs reprises. « Les tableaux s’arrachent comme des petits pains », confie-t-il. Sur environ une centaine d’œuvres, seules quelques-unes restent disponibles.

Et selon le directeur, 80 % des recettes reviennent aux blessés, 20 % à l’association Africulture. Pour le colonel Somé, « l’atelier des héros vient combler un vide ». Il restaure l’estime de soi et redonne une visibilité à des hommes souvent relégués à l’arrière-plan après leur blessure. Le directeur, qui a hautement contribué à la réussite du vernissage, a lancé un appel au public afin qu’il vienne voir les œuvres restantes mais aussi pour qu’il découvre le musée de l’Armée.
Au Centre culturel des armées, les toiles issues de l’Atelier des héros ont démontré qu’au-delà des armes, il existe d’autres manières de servir la nation. Et selon ces soldats, même si la peinture ne guérit pas les blessures du corps, elle apaise celles de l’âme.
Farida Thiombiano
Crédit photo : August Paré
Lefaso.net
Source: LeFaso.net

Commentaires récents