Elles sont nombreuses, ces personnes qui s’adonnent à l’automédication, soit pour gagner en temps, soit pour faire des économies en évitant de consulter un professionnel de santé et de se soumettre aux examens médicaux nécessaires. Cette facilité d’acheter et de consommer des médicaments sans avis médical préalable n’est pourtant pas sans conséquences pour la santé. Dans cette interview qu’il nous a accordée, le Dr Abdul Muzine Samadoulougou, médecin généraliste, nous éclaire sur les dangers de l’automédication qui prend de l’ampleur avec internet et des conséquences qui peuvent en découler.

Lefaso.net : Comment définissez-vous l’automédication ?

Dr Abdul Muzine Samadoulougou : Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), « l’automédication consiste pour une personne à choisir et à utiliser un médicament pour une affection ou un symptôme qu’elle a elle-même identifié ». Concrètement, cela revient à utiliser un médicament sans avis ni prescription d’un professionnel de santé, soit parce qu’on a déjà utilisé ce médicament auparavant, soit parce qu’on l’a conseillé autour de soi ou vu sur internet. Cela peut concerner aussi bien des médicaments achetés en pharmacie que des produits achetés dans la rue ou conservés à la maison.

Quelle est l’ampleur de l’automédication dans notre contexte (Afrique/Burkina Faso) ?

L’automédication est devenue très fréquente au Burkina Faso comme dans plusieurs pays africains. Au Burkina Faso, une étude menée par Yaméogo AR et ses collaborateurs dans les pharmacies de la ville en 2023 a montré qu’environ 55 % des personnes interrogées, soit plus d’une personne sur deux, pratiquaient l’automédication.

Avec Internet et les réseaux sociaux, le phénomène prend davantage d’ampleur. Beaucoup de personnes cherchent leurs symptômes en ligne, lisent des conseils parfois faux ou incomplets, puis décident seules du traitement. Dans certaines situations, comme les douleurs dentaires, près d’un patient sur trois avait déjà pris des médicaments avant de consulter, selon une étude de 2015 menée par Kaboré Wendpoulomdé A.D. et ses collaborateurs.

Quelles sont les principales raisons qui poussent les patients à s’automédiquer ?

Au Burkina Faso, les raisons sont principalement le manque de moyens financiers pour honorer les frais de consultation, la difficulté d’accéder rapidement à un médecin et la distance éloignée des centres de santé. Auxquelles s’ajoutent la confiance accordée aux conseils de l’entourage et d’internet Mais il y a aussi un facteur de facilité parce que les médicaments sont disponibles dans les rues, vendus par des marchands ambulants sans aucun encadrement pharmaceutique. C’est accessible et c’est moins cher en apparence.

Quelles sont les maladies ou symptômes pour lesquels les patients s’automédiquent le plus ?

Les plus fréquents sont la fièvre, la douleur, notamment les céphalées et les douleurs dentaires, la toux, la diarrhée. Des études africaines montrent que le paludisme est la pathologie la plus citée dans l’automédication. Dès qu’une personne a de la fièvre, elle pense immédiatement au paludisme et prend un traitement sans faire de test. Le problème, c’est que derrière une simple fièvre peuvent se cacher des maladies qui nécessitent un traitement spécifique et urgent.

Quels sont les médicaments les plus utilisés sans ordonnance ?

Les plus courants sont le paracétamol et les anti-inflammatoires tels que le diclofénac et l’ibuprofène. Mais on retrouve aussi les antibiotiques comme l’amoxicilline et le métronidazole consommés par une proportion significative de personnes, et enfin les antipaludéens.

Quels sont les dangers de l’automédication pour la santé ?

Il existe plusieurs dangers liés à l’automédication qui sont essentiellement : masquer une maladie grave, retarder la consultation et donc le bon diagnostic, provoquer des effets secondaires, entraîner une intoxication surtout avec les médicaments de la rue stockés dans la chaleur où les principes actifs se dégradent et deviennent toxiques pour le foie et les reins et enfin favoriser la résistance aux antimicrobiens.

Par exemple, prendre un antibiotique sans indication peut faire disparaître temporairement les symptômes sans traiter réellement la maladie, tout en favorisant l’apparition de bactéries résistantes. C’est comme frapper un ennemi sans l’achever : il revient plus fort.

Peut-elle aggraver certaines maladies ?

Absolument. Mal utilisés ou à des dosages non adaptés, certains médicaments peuvent favoriser l’aggravation des maladies. Comme exemple concret, quelqu’un qui prend un anti-inflammatoire pour des simples maux de tête ; si c’est une dengue, l’anti-inflammatoire fluidifie le sang et peut provoquer des hémorragies graves. La prise de ces mêmes anti-inflammatoires favorise l’apparition de la maladie ulcéreuse gastroduodénale avec des vomissements accompagnés de sang.

Quels sont les risques liés au mauvais dosage ou à une mauvaise utilisation des médicaments ?

Le surdosage attaque directement les organes. Côté foie : le paracétamol est l’exemple le plus parlant. C’est le médicament le plus consommé en automédication dans toute l’Afrique subsaharienne et paradoxalement l’un des plus hépatotoxiques en cas de surdosage et peut entraîner des insuffisances hépatiques qui conduisent à la mort. Un patient qui prend du paracétamol acheté au marché, sans savoir la dose exacte contenue dans chaque comprimé contrefait, joue avec sa vie.

Les anti-inflammatoires non stéroïdiens pris sans prescription peuvent provoquer une néphrotoxicité et entraîner une destruction progressive des cellules rénales pouvant conduire à la dialyse. Dans notre contexte de chaleur extrême avec la déshydratation fréquente, ce risque est augmenté. Ces mêmes anti-inflammatoires pris en cas d’infection peuvent affaiblir la réaction de défense de l’organisme et favoriser une propagation plus rapide de l’infection.

Et le sous-dosage est tout aussi dangereux, mais de façon silencieuse car il est la porte d’entrée de la résistance aux antimicrobiens. Une bactérie exposée à une dose insuffisante d’antibiotique ne meurt pas, elle mute, s’adapte et peut devenir résistante.

L’automédication peut-elle entraîner des interactions médicamenteuses dangereuses ?

Oui, et c’est un danger souvent méconnu. Beaucoup de personnes prennent plusieurs médicaments en même temps sans savoir qu’ils peuvent interagir de façon dangereuse. Certaines associations sont particulièrement dangereuses, comme par exemple un anti-inflammatoire combiné à un antibiotique comme l’amoxicilline, sans encadrement médical, qui peut surcharger le foie et aggraver une fonction rénale déjà fragilisée, ce qui peut être fatal à la personne.

L’automédication est-elle particulièrement risquée chez certaines catégories de personnes comme les enfants, les personnes âgées, les femmes enceintes ?

L’automédication est particulièrement risquée chez certaines catégories de personnes. Chez les enfants d’abord, car leur corps ne métabolise pas les médicaments de la même façon que celui d’un adulte, et des doses adaptées aux adultes peuvent leur être fatales. En ce qui concerne les femmes enceintes, beaucoup de molécules traversent le placenta et peuvent affecter le fœtus. Chez les personnes âgées, souvent sous plusieurs traitements simultanés, le risque d’interactions médicamenteuses est multiplié. Cela dit, il faut retenir que, globalement, nous sommes tous potentiellement concernés par ces risques.

Les médicaments vendus en pharmacie sans ordonnance sont-ils toujours sans danger ?

Non, car sans ordonnance ne veut pas dire sans risque. Cela signifie simplement que le médicament peut être utilisé dans certaines situations bien précises, à la bonne dose et pendant une durée bien déterminée. Même un médicament courant peut devenir dangereux s’il est mal utilisé. Mais c’est au médecin ou à l’agent de santé qualifié d’orienter ce choix, pas au patient seul, et encore moins au vendeur de rue.

Quels conseils donneriez-vous à une personne qui s’adonne à l’automédication ?

Je lui dirais d’abord qu’avant de prendre un médicament, il faut demander conseil à un médecin, un infirmier ou un pharmacien. Ce n’est pas une perte de temps : c’est protéger sa santé et parfois même sa vie car les médicaments mal utilisés peuvent toucher nos organes de façon définitive.

Ensuite éviter absolument les médicaments vendus dans la rue ; ils peuvent sembler moins chers, mais ils représentent un vrai danger. Les autorités du pays, après avoir saisi plus de 5 tonnes de médicaments prohibés au marché Sankar-Yaaré, ont rappelé que les produits issus du circuit informel représentent un risque permanent pour la vie des consommateurs.

Enfin, il ne faut jamais arrêter un antibiotique avant la fin du traitement, même si l’on se sent mieux. Beaucoup de personnes arrêtent dès que les symptômes disparaissent. Pourtant, à ce moment-là, les bactéries ne sont pas toujours complètement éliminées. C’est le mécanisme direct de la résistance aux antimicrobiens et demain, quand votre enfant aura une méningite bactérienne, l’antibiotique ne fonctionnera plus parce que la bactérie a appris à le contourner, dans votre propre corps, à cause d’une automédication mal conduite. Et cette résistance n’est pas un problème lointain ou théorique. C’est une menace immédiate, surtout dans un pays comme le nôtre où les infections restent fréquentes. La résistance aux antibiotiques est une urgence de santé publique à ne pas négliger.

Interview réalisée par Armelle Ouédraogo

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Source: LeFaso.net