En février 2025, Monsieur Abdul Samad Rabiu, l’un des plus grands industriels africains, s’envole vers l’Afrique du Sud pour discuter d’un projet de plus d’un milliard de dollars. Quelques heures plus tard, il est contraint de reprendre l’avion pour Lagos. Pourtant, ce n’est ni son erreur de visa ni son expulsion qui vont le marquer durablement, mais ce qu’il observe pendant les quatre heures qu’il passe à attendre devant un comptoir d’immigration.

En février 2025, Abdul Samad Rabiu—fondateur du groupe BUA et l’un des plus grands industriels du continent africain—monta dans son avion à Lagos avec un agenda que beaucoup de pays considéreraient comme une opportunité nationale.

Ce n’était ni un voyage touristique ni une visite de courtoisie. À l’autre extrémité du continent l’attendaient des dirigeants, des investisseurs, des partenaires potentiels et des discussions autour d’un projet évalué à plus d’un milliard de dollars. Un projet capable de générer plus de trois cents emplois directs et d’entraîner derrière lui toute une chaîne de fournisseurs, de sous-traitants, de transporteurs et de travailleurs dont personne ne parlerait jamais dans les communiqués de presse.

Dans l’avion, comme des milliers de voyageurs d’affaires avant lui, il relisait ses notes, anticipait les conversations, imaginait les décisions qui pourraient être prises. Les heures passaient. Sous les ailes de l’appareil défilait ce continent dont les dirigeants parlent souvent comme d’un destin commun et dont les cartes politiques rappellent chaque jour à quel point il reste fragmenté.

Pendant la nuit, l’appareil traversa le continent. À l’aube, alors que les premières lueurs du jour commençaient à éclairer la baie du Cap, l’avion se posa sur le tarmac sud-africain. Rien ne laissait présager que le voyage s’achèverait avant même d’avoir commencé.

Comme tous les voyageurs, M. Rabiu descendit de l’appareil, traversa les couloirs de l’aéroport, se plaça dans la file de l’immigration, puis tendit son passeport.

L’agent le feuilleta une fois. Puis une seconde fois.

Son regard s’arrêta sur une page.

« Où est votre visa ? »

Rabiu répondit qu’il se trouvait dans le passeport.

L’agent vérifia une nouvelle fois, puis il lui montra la date.

Le visa avait expiré la veille. D’un seul jour. Un seul.

L’histoire pourrait s’arrêter là. La règle était connue. L’erreur était réelle. La loi c’est la loi. Rabiu lui-même l’a reconnu sans détour. Son équipe n’avait pas vérifié la validité du document avant le départ, et lui-même l’avait manqué. Il ne cherchait ni excuse ni traitement de faveur. Il n’a jamais prétendu que l’Afrique du Sud aurait dû ignorer ses propres lois pour lui.

Ce n’est pas là que commence le véritable récit. Le véritable récit commence pendant les heures qui suivirent. Car parfois, une vérité ne surgit pas dans l’événement lui-même. Elle apparaît dans ce qui se passe pendant qu’on attend.

M. Rabiu resta près du comptoir de l’immigration. Et pendant près de quatre heures, il attendit. Peut-être une solution. Peut-être une dérogation. Peut-être simplement une réponse définitive.

Et pendant ces quatre heures, il observa. Trois vols internationaux arrivèrent successivement d’Europe. Les passagers descendirent, encore engourdis par la nuit, tirant leurs valises derrière eux avec cette fatigue familière des longs voyages. Parmi eux se trouvaient des hommes d’affaires venus conclure des contrats, des consultants en déplacement, des touristes impatients de découvrir la ville, ainsi que ces voyageurs ordinaires dont les itinéraires ne feront jamais la une d’aucun journal.

Chacun présentait son passeport, franchissait le contrôle, poursuivait sa route et disparaissait dans la ville. Leurs histoires continuaient. Leurs rendez-vous les attendaient. Leurs projets aussi. Aucune discussion, aucune complication, aucun obstacle. Pendant ce temps, Abdul Samad Rabiu restait immobile devant le même comptoir, sur le même continent, à regarder d’autres personnes entrer librement sur son propre continent tandis que lui-même attendait toujours de savoir s’il serait autorisé à y entrer.

C’est là que quelque chose changea. Le problème n’était plus son visa. Le problème n’était plus lui. Le problème était devenu une question. Une question si simple qu’elle en devenait inconfortable : comment un homme peut-il voyager plus facilement d’Europe vers l’Afrique que d’un pays africain vers un autre pays africain ?

À la fin de la journée, la décision tomba. Il devait repartir, direction Lagos, le même jour. Le milliard de dollars resterait sur la table. Les réunions n’auraient pas lieu. Les discussions seraient reportées. Les opportunités attendraient. Mais les questions, elles, montèrent à bord avec lui. Et elles ne l’ont jamais quitté.

Cette histoire pourrait être racontée comme un simple incident administratif. Ce serait une erreur, car quelque part elle contient une question dont les implications dépassent largement le sort d’un seul homme.

Combien de projets africains n’ont jamais vu le jour parce qu’une rencontre n’a pas eu lieu ? Combien d’emplois n’ont jamais été créés parce qu’un entrepreneur n’a pas pu se déplacer ? Combien d’idées sont mortes avant même d’avoir été entendues ?

Nous aimons parler du commerce. Nous aimons parler de l’industrialisation. Nous aimons parler de la Zone de libre-échange continentale africaine. Nous aimons parler d’intégration régionale. Mais le commerce n’a jamais commencé par les marchandises, il commence par les êtres humains. Avant que circulent les conteneurs, les machines, les capitaux ou les contrats, il faut que circulent les femmes et les hommes qui les portent : les investisseurs, les ingénieurs, les entrepreneurs, les chercheurs, les bâtisseurs.

Or c’est précisément là que l’histoire devient inconfortable. Car l’incident vécu par M. Rabiu n’est pas une anomalie isolée. Il est le symptôme visible d’une réalité beaucoup plus ancienne.

Pendant des décennies, les économies africaines ont été construites pour regarder vers l’extérieur. Les routes menaient aux ports. Les ports menaient aux métropoles étrangères. Les flux commerciaux traversaient les océans. Les systèmes financiers suivaient les mêmes trajectoires. Les infrastructures aériennes et les chaînes logistiques aussi.

À force de construire des systèmes tournés vers l’extérieur, la fragmentation finit par paraître normale. C’est peut-être l’une des tragédies les plus silencieuses du continent. Nous avons tellement vécu avec certaines contradictions que nous avons cessé de les voir. Nous trouvons normal qu’il soit parfois plus simple pour un Africain de faire affaire avec l’Europe qu’avec certains de ses voisins. Nous trouvons normal qu’un entrepreneur puisse traverser plusieurs frontières européennes avec moins de formalités qu’il n’en faut pour traverser certaines frontières africaines. Nous trouvons normal que des économies qui prétendent vouloir commercer entre elles continuent d’être organisées comme si leurs principaux partenaires se trouvaient ailleurs.

Mais rien de cela n’est normal. Et surtout, rien de cela n’est gratuit. Chaque obstacle administratif possède un coût invisible. Chaque visa inutile possède un coût invisible. Chaque frontière mal pensée possède un coût invisible. Ce coût apparaît rarement dans les budgets nationaux.

Il n’apparaît pas dans les communiqués officiels. Il n’apparaît pas dans les statistiques trimestrielles. Il apparaît dans les opportunités qui ne naissent jamais. Il apparaît dans les usines qui ne sont jamais construites, dans les contrats qui ne sont jamais signés, dans les emplois qui ne sont jamais créés, dans les vies qui auraient pu suivre une trajectoire différente.

Ce matin-là, à Cape Town, un agent d’immigration n’avait pas devant lui uniquement un voyageur dont le visa avait expiré. Sans le savoir, il se trouvait face à une question que l’Afrique devra résoudre si elle veut véritablement devenir ce qu’elle affirme déjà être.

Pourquoi ? Parce qu’un continent ne devient pas une réalité parce qu’il figure sur une carte. Il devient une réalité lorsque ses systèmes permettent à ses propres enfants de se rencontrer, d’échanger, de construire et de prospérer ensemble.

L’histoire de M. Rabiu n’est donc pas seulement celle d’un homme qui a raté un voyage. C’est l’histoire d’un continent qui cherche encore à se rejoindre lui-même. Et peut-être que le véritable défi de l’Afrique ne consiste plus seulement à croître. Peut-être consiste-t-il à se connecter. Car les nations les plus prospères du XXIe siècle ne seront pas celles qui possèdent le plus de ressources. Elles seront celles qui permettront à leurs ressources humaines, intellectuelles, financières et entrepreneuriales de circuler avec le moins de friction possible. Tout le reste n’est que discours. Et les discours, contrairement aux entrepreneurs, ne créent pas d’emplois.

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Naya Sankoré

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Source: LeFaso.net