
Avant d’aboyer sur les cadets sociaux pour leur reprocher leur incivisme, il faut observer celui des aînés, remarquer que cet incivisme des adultes est le plus souvent anti-laïque, et qu’il est davantage irrespectueux voire méprisant pour la liberté des “autres”, que formateur d’une citoyenneté responsable.
Le dernier Forum national sur la laïcité s’est tenu à Ouagadougou en septembre 2012. Son thème était « Se prémunir de l’intégrisme religieux ». Il aurait été moins hypocrite de l’intituler « Comment la langue de bois peut prémunir de l’intégrisme religieux ». Qu’on en juge. Arsène Bongnessan Yé, ministre d’Etat, chargé alors des Relations avec le parlement et des Réformes politiques, déclarait à cette occasion : « Le but de ce forum est de faire des recommandations de bonnes pratiques pour permettre de consolider la paix sociale dans notre pays ». Et le président par intérim de la communauté musulmane au Burkina Faso, El Hadj Adama Sakandé d’ajouter : « J’apprécie très positivement cette rencontre en ce sens que ce sera une occasion pour les différents acteurs d’apporter des précisions sur un certain nombre d’éléments qui constituent des problèmes au niveau du fonctionnement de notre vécu quotidien. »
Un article paru après le forum titrait « Toujours des questions sans réponse », et tirait à boulets rouges sur ce forum inutile « dans un pays qui n’a jamais connu d’actes anti-laïcité. » Ainsi tous les acteurs, même la presse, faisaient l’autruche et préféraient l’hypocrisie.
Entretemps il y a eu l’insurrection d’octobre 2014, pour que “plus rien ne soit comme avant”, puis des attaques terroristes répétées, et sur le terrain de l’incivisme anti-laïque, les “recommandations de bonnes pratiques” sont restées sans effet. Mais soyons francs, le pays, dont on dénonce régulièrement l’incivisme grandissant, n’a-t-il réellement jamais connu d’actes anti-laïcité ?
Incivisme anti-laïque et anti-laïcité incivique
Nous avons tenté de répertorier les actes anti-laïcité qui polluent notre vie quotidienne et sont autant de vecteurs d’incivisme :
le port des signes ostentatoires d’appartenance à une religion quelconque dans les services publics (la croix qu’on exhibe, le boubou et le chapeau musulmans qu’on porte fièrement, tout cela en étant au travail dans les services de l’État),
le blocage des voies publiques pour les besoins de la prière,
la pollution sonore par haut-parleurs interposés (appels des muezzins, prières des protestants ; les catholiques, passées les cloches, sont les moins bruyants),
la perturbation de la tranquillité nocturne pour cause de prières de nuits, parfois de véritables shows relayés par haut-parleurs comme si leur but était de concurrencer les maquis et DJ de la place.
les prières dans les écoles (les vendredis pour les musulmans, le reste pour les catholiques).
Un étudiant témoignait récemment : « Il y a bel et bien des lieux de prières dans les universités publiques. À Nasso par exemple, c’est derrière l’infirmerie que les musulmans partent prier. Et tant qu’ils n’ont pas fini de prier, aucun car ne bouge ! Les vendredis, c’est encore pire : au lieu de démarrer à 13h15 comme d’habitude, c’est après 14h que les cars de « midi » démarrent ! Pour les chrétiens (catholiques), les parkings servent de lieux de cultes, ou plus souvent les salles de cours. Très souvent, on peut être en TD et on entend des chants mais personne ne pipe mot !
Les lieux de prières ne sont pas des endroits proposés ni établis par l’autorité administrative, ce sont des endroits improvisés, chapardés à l’espace public, et tous les endroits sont bons pour cela.
Des lieux de prière il y en a jusque dans les commissariats. Et tout juste en face du palais présidentiel de Kossyam, il y a une mosquée improvisée, délimitée par un cordon pierreux, où les éléments musulmans de la garde présidentielle priaient tous les jours. »
Liberté des hommes et prescriptions religieuses
La liberté, nous dit Claude Lévi-Strauss, « n’est ni une invention juridique ni un trésor philosophique, propriété chérie de civilisations plus dignes que d’autres parce qu’elles seules sauraient la produire ou la préserver. Elle résulte d’une relation objective entre l’individu et l’espace qu’il occupe… »
Dit autrement, elle est à caractère social et lie l’individu à l’espace public qu’il occupe.
À l’occasion de chaque manifestation religieuse collective, cette « relation objective entre l’individu et l’espace qu’il occupe » se défait de son caractère social, se décompose et se réduit à la relation du croyant avec son dieu, dans un espace particulier (église, temple, mosquée) où ce n’est plus la loi des hommes qui prévaut, aussi cet espace ne peut-il être public sans porter atteinte à la liberté des “autres”.
Observons ce qui se passe à l’occasion d’un regroupement public nocturne protestant, sur un terrain de foot par exemple d’où il faudrait, semble-t-il, être entendu de l’autre bout du monde tant l’amplification est puissante et la harangue de l’orateur identique à celle d’un dictateur, alors que les participants grouillent autour de lui, on ne peut plus proches, et qu’il pourrait leur chuchoter à l’oreille ! L’orateur-dictateur n’a-t-il pas conscience qu’il terrorise ceux qui sont hors du terrain, « hors de son espace de liberté qu’il occupe avec ses fidèles » ? Ou au contraire en est-il tout-à-fait conscient et c’est pour les atteindre, par force, qu’il dépasse volontairement, et en toute illégalité, les limites de l’espace qu’il occupe, pour les “ravir”, c’est-à-dire s’en emparer, les soumettre à sa volonté, et non leur plaire !
La même observation, la même question, la même supposition peuvent se poser pour nombre d’orateurs musulmans qui braillent à grands renforts d’effet larsen à chaque prière, espérant peut-être ainsi voir se remplir leurs mosquées aux trois-quarts vides, quand d’autres au contraire savent murmurer avec grand talent, chuchoter au profit des seuls concernés, les fidèles qui se sont déplacés pour le rejoindre.
Observons maintenant ce qui se passe à l’occasion d’un regroupement public musulman pour la grande prière du vendredi dans une ville. Nous n’avons pas choisi le vendredi par hasard, ce jour-là le nombre de musulmans augmente considérablement. Se rendant vers le lieu du regroupement, chacun semble investi d’une satisfaction individuelle radieuse et communicative, communiquée par le fait que les fidèles se reconnaissent entre eux, s’identifient au “modèle”, pour ne pas dire à la caricature attifée d’un accoutrement arabisant correctement apprêté et repassé, ou/et de l’accessoire indispensable, le tapis de prière qui va être, pour chacun, l’espace qu’il va occuper le temps de la représentation ; car il s’agit de théâtre, et d’accession à la liberté dans le sens de “la relation objective entre l’individu et l’espace qu’il va occuper” : son tapis de prière.
Mais qu’on ne s’y trompe pas, la satisfaction de se regrouper de façon théâtrale pour former un agrégat compact, une “troupe aux tapis” n’a rien d’humain, ou alors il faudrait définir l’humanité par “ce qui a l’esprit de troupeau” ; or c’est l’humanité qui a peur qui se regroupe et s’assemble en troupeau, comme les animaux effrayés, ou les premiers hommes se regroupaient au fond des grottes pour conjurer leur terreurs ! Et il ne s’agit pas non plus d’un troupeau humain, comme on pourrait le dire d’une foule, puisque il ne s’agit pas d’individualités distinctes mais “clonées” par la foi et la soumission, et qui s’en vont renouveler leur obéissance absolue à leur maître, leur dieu créateur. En échange de quoi Il leur accorde l’immense pouvoir de la liberté, le temps de la prière et sur l’espace du tapis qu’ils occupent.
Ce théâtre féodal de fidèles serviles, malgré toute sa grandeur et les puissances investies, multiplie les incivismes dans la mesure où pour se rendre au lieu de prière les participants ne respectent plus aucune règle de sécurité publique, marchant n’importe où, en plein milieu des voies, comme si pendant le temps de la représentation (qui contient le fait de s’y rendre, et aussi de la quitter, dans le plus grand désordre), plus rien d’autre ne compte, n’a d’importance, n’est à prendre en compte, que la célébration de la soumission à venir pour l’obtention de sa part de liberté. Ainsi les “autres”, les “humains”, ceux qui ne sont pas affublés identiquement, ne sont porteurs d’aucun tapis de liberté, ne valent rien, ils ne sont pas ou plus à considérer, pas davantage que leurs lois. Pourtant, être humain, n’est-ce pas avoir en toute circonstance conscience de l’autre, et avoir de la considération pour lui ? Ainsi ne sont-ils pas humains, sauf avec leurs congénères qu’ils reconnaissent et saluent au cours de la représentation, à la fin de la prière.
Partout pour ces occasions de vastes regroupements se créent des “espaces d’exception”, foncièrement inciviques, où ce sont les “prérogatives” d’une loi religieuse qui priment.
Par l’article 31 de sa Constitution, le Burkina Faso est un pays laïque, et cette laïcité autorise des exceptions pour les manifestations publiques religieuses (les manifestations publiques animistes ont lieu dans ce cadre), mais protestants et musulmans ne semblent pas avoir grand-chose à faire de respecter les “limites” de la liberté qui leur est octroyée, et profitent outrageusement des exceptions ; les prérogatives de leur religion, ou l’interprétation qu’ils en font, passent avant tout civisme et respect des autres. Et comme les pratiques des uns “doivent” être répétées jusqu’à cinq fois par jour, elles sont les plus visibles, les plus envahissantes, et celles qui s’imposent le plus comme anti-laïques, et inciviques.
Les limites de la liberté religieuse : la laïcité
La question est de savoir si ces « exceptions inciviques » sont légitimes et acceptables au regard des lois que les hommes s’imposent pour mieux vivre ensemble, ou si elles gangrènent peu à peu la société dans le but d’imposer des lois religieuses qui ne seront pas partagées par tous, voire pour “attirer” les radicaux armés qui agressent régulièrement nos frontières.
« L’exemple de la journée continue montre et prouve que les musulmans sont incapables d’adapter leurs pratiques religieuses aux règles d’un État non islamique, la loi et les droits de Dieu étant pour eux au-dessus des lois des États », commentait CDKD sur le forum de l’article “La Négritude pour résister à la séduction totalitaire”.
Quelles sont les limites de la liberté religieuse ? Elles devraient être définies clairement par la laïcité, cette base du civisme qui consiste à « affranchir l’ensemble de la sphère publique de toute emprise exercée au nom d’une religion ou d’une idéologie particulière », nous rappelle le philosophe Henri Pena-Ruiz. Il s’agit en effet d’un affranchissement, mais à condition qu’il soit effectif, reconnu et pratiqué, car des lois de régulation laïques existent, mais restent dans les tiroirs.
Selon le rapport 240 d’ICG, Le MATDSI aurait produit un avant-projet de loi sur la liberté religieuse. Mais dans quelle démocratie vivons-nous où la loi, qui est censée n’être ignorée de personne, est tenue secrète tant qu’elle n’a pas été discutée et votée par les représentants, comme si le “peuple” n’était pas concerné par ces discussions et qu’il devait en être tenu éloigné ? La “démocratie” issue de l’insurrection impose au contraire dans son éthique que les débats à l’Assemblée nationale, sur des sujets aussi importants que la liberté religieuse, soient publics et télévisés, et que le contenu de la loi soit ensuite largement communiqué, expliqué, afin que la laïcité, et les convictions profondes qu’elle véhicule, soient enseignées à chacun, et à tous pour que nous apprenions à les mettre en pratique pour le bien commun !
Coulibaly Junwel
Source: LeFaso.net
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