Nous poursuivons notre série consacrée aux femmes et aux hommes qui façonnent le Burkina numérique dans la perspective de la deuxième édition de Le Faso Digital 2026, prévue du 17 au 24 octobre 2026. Cent personnalités, cent parcours, cent inspirations. Aujourd’hui, nous mettons à l’honneur un pionnier du Burkina numérique, Dr Joachim Tankoano.

Il existe des personnalités dont l’œuvre façonne durablement un pays, même si leur nom demeure souvent moins connu du grand public que celui des institutions qu’elles ont contribué à créer. Dr Joachim Tankoano appartient à cette catégorie rare de bâtisseurs.

Lorsque le Burkina Faso commence à s’intéresser aux technologies de l’information, Internet n’en est encore qu’à ses premiers balbutiements en Afrique. Les notions de gouvernement électronique, de cybersécurité, de fibre optique ou de transformation digitale n’occupent pas encore les débats publics. Pourtant, dès les années 1990, Joachim Tankoano imagine déjà un Burkina où le numérique deviendrait un moteur du développement économique, social, éducatif et administratif.

Aujourd’hui, alors que le pays poursuit sa transformation numérique, nombre des infrastructures, des institutions et des politiques qui la soutiennent trouvent leur origine dans les réformes qu’il a initiées. C’est cette contribution exceptionnelle qui lui vaut d’être désigné « Grand Homme du Numérique », une distinction qui lui sera remise cette semaine et qui rend hommage à plusieurs décennies d’engagement au service du développement technologique du Burkina Faso.

Former les hommes avant de construire les technologies

Né le 14 avril 1951 à Fada N’Gourma, Joachim Tankoano appartient à la première génération d’informaticiens africains formés dans les grandes universités occidentales. Après une formation en informatique à l’Université de Montréal, sanctionnée par une maîtrise en 1978, il poursuit ses recherches en France où il obtient, en 1988, un doctorat d’État en sciences mathématiques, option informatique, à l’Université de Nancy I.

Son parcours académique est déjà remarquable. Mais c’est surtout la manière dont il choisit de mettre ce savoir au service de son pays qui fera de lui une figure majeure du numérique burkinabè. Entre 1983 et 1987, il enseigne à l’Université de Nancy II comme maître-assistant associé avant de rejoindre l’Institut africain d’informatique (IAI) de Libreville, où il participe à la formation de nombreux cadres africains. Cette expérience renforce chez lui une conviction profonde : le développement numérique de l’Afrique passera d’abord par la formation de ses propres experts.

Le père de l’École supérieure d’informatique

En 1990, il décide de rentrer au Burkina Faso. La mission qui lui est confiée est immense : créer la première École supérieure d’informatique (ESI) de l’Université de Ouagadougou.

Il ne se contente pas d’en assurer la direction. Il imagine les programmes pédagogiques, recrute les enseignants, organise les concours d’entrée, mobilise les partenaires et construit progressivement ce qui deviendra l’une des écoles ayant formé plusieurs générations d’ingénieurs et de spécialistes des TIC au Burkina Faso. Pour beaucoup d’acteurs du numérique burkinabè, l’ESI constitue encore aujourd’hui l’un des principaux berceaux des compétences nationales.

Donner une identité numérique au Burkina Faso

En 1993, Internet est encore presque inconnu du grand public. Pourtant, Joachim Tankoano participe à un projet qui marquera durablement l’histoire numérique nationale : la création et la gestion du domaine Internet « .bf ». Grâce à une collaboration entre l’Université de Ouagadougou, l’ORSTOM et l’INRIA, le Burkina Faso rejoint ainsi les premières nations africaines à disposer de leur identité numérique sur Internet.

Quelques mois plus tard, il organise à Ouagadougou le deuxième Colloque africain sur la recherche en informatique (CARI’94), réunissant chercheurs africains et partenaires internationaux autour des enjeux scientifiques du numérique. Ces initiatives témoignent déjà de sa volonté de positionner le Burkina Faso comme un acteur reconnu dans l’écosystème numérique africain.

L’architecte des politiques publiques du numérique

En 1995, Joachim Tankoano est nommé Délégué général à l’informatique, avec rang de ministre. Pendant plus de dix ans, puis comme premier ministre des Postes et des Technologies de l’information et de la communication, il conduit les plus importantes réformes numériques jamais engagées par le Burkina Faso. Sous sa responsabilité sont élaborés :

• le 2ᵉ Plan directeur informatique national ;

• le premier Plan NICI d’Afrique, consacré aux infrastructures nationales d’information et de communication ;

• la Cyberstratégie nationale ;

• les premières politiques intégrant le numérique dans l’ensemble des secteurs de développement.

À une époque où beaucoup considèrent encore l’informatique comme un simple outil administratif, il défend déjà une vision beaucoup plus ambitieuse : faire du numérique un levier transversal de modernisation de l’État et de transformation de l’économie.

Le ministre qui préparait déjà le Burkina de demain

Son passage à la tête du ministère entre 2006 et 2008 est marqué par plusieurs décisions structurantes.

Il co-supervise la privatisation partielle de l’ONATEL, lance les premières réflexions sur le backbone national en fibre optique, engage la modernisation de RESINA (le réseau Internet de l’administration publique), introduit la technologie WiMAX dans les réseaux publics et initie plusieurs textes législatifs relatifs à la société de l’information et à la lutte contre la cybercriminalité.

Il est également à l’origine de la création de l’Agence nationale de promotion des TIC (ANPTIC), devenue aujourd’hui l’un des principaux bras opérationnels de la transformation numérique du Burkina Faso. Nombre des chantiers qu’il a lancés continuent aujourd’hui encore de structurer les politiques publiques nationales.

Un chercheur qui n’a jamais cessé d’innover

Après son passage au gouvernement, Joachim Tankoano retrouve pleinement sa vocation première : la recherche. Depuis plus de quarante ans, ses travaux portent sur les bases de données, les systèmes distribués, les réseaux de Petri, les architectures de données et, plus récemment, les bases de données multimodèles, sujet sur lequel il publie encore dans des revues scientifiques internationales en 2022 et 2025.

Il est également co-auteur, avec Mahamoudou Ouédraogo, de l’ouvrage « Internet au Burkina Faso : réalités et utopies », publié en 2001 chez L’Harmattan, qui demeure une référence pour comprendre les débuts de l’Internet dans le pays. Cette activité scientifique constante illustre une qualité essentielle du bâtisseur : ne jamais cesser d’apprendre ni d’innover.

Une vision toujours d’actualité

Aujourd’hui encore, alors qu’il intervient comme conseiller indépendant en politiques publiques du numérique, sa pensée conserve une étonnante modernité. Formation des compétences, souveraineté numérique, infrastructures, gouvernance électronique, cybersécurité, recherche scientifique, innovation… Autant de priorités qu’il défendait déjà il y a plus de vingt ans et qui demeurent au cœur des stratégies numériques du Burkina Faso.

Son parcours rappelle que les grandes transformations ne naissent pas du hasard. Elles sont le fruit d’une vision, d’une méthode et d’un engagement de longue durée.

Pourquoi fait-il partie des 100 Visages du Burkina Digital ?

Parce qu’il est l’un des principaux architectes des politiques publiques qui ont permis au Burkina Faso d’entrer dans l’ère numérique. Parce qu’il a créé les premières institutions de formation en informatique, contribué à doter le pays de son identité sur Internet avec le domaine .bf, posé les bases de la gouvernance numérique et porté une vision intégrée des technologies de l’information bien avant qu’elles ne deviennent une priorité mondiale.

Et parce que plusieurs générations d’informaticiens, de chercheurs, de décideurs et d’entrepreneurs poursuivent aujourd’hui une œuvre dont il a largement contribué à tracer les premiers contours. « Les grandes transformations numériques ne commencent pas par les technologies, mais par une vision, des compétences et une volonté politique », telle pourrait être sa conviction.

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Source: LeFaso.net