Le président du Faso, dans son adresse à la nation, le jeudi 2 mars 2020, a annoncé une série de mesures sociales pour contrer les effets socio-économiques du Covid-19. Des efforts sont faits pour soutenir l’économie et prendre en charge les personnes vulnérables. Seulement, sur le plan culturel, des acteurs estiment avoir été oubliés. Lefaso.net a recueilli quelques propos. Micro-trottoir !

Almamy Kajeem, artiste musicien et responsable du Syndicat des artistes burkinabè

Le discours du président du Faso n’a tenu aucunement compte des acteurs culturels. Il est ressorti que durant la période de confinement, les entreprises culturelles sont exemptes de toutes taxes tout en sachant que durant la période, il est quasi-impossible de tenir une activité culturelle, compte tenu du couvre-feu et du principe de regroupement qui limite les rencontres à moins de cinquante personnes. Donc, cette mesure prise par le président ne représente absolument rien pour le secteur.

Madiega Tibiafouba, journaliste culturel, directeur général du magazine Africa Star

Pour moi, le président a fait un très beau discours. Au niveau de la culture, il a parlé de la suppression des charges et taxes imposables à l’organisation des activités culturelles. Or, c’est quand il y a des activités culturelles qu’on peut parler de taxes imposables. Actuellement, il faut éviter les regroupements de masse, tuyau de la propagation du virus et, en plus, il y a le couvre-feu. Les activités culturelles sont au point mort.

Là où je suis très d’accord avec le président du Faso, c’est qu’il y a un message dans le message. On ne peut pas soutenir des gens qui sont désorganisés. Au niveau de la musique par exemple, j’ai toujours dit qu’on ne construit pas une carrière artistique sous les arbres du CENASA. Il faut que les artistes, en dehors de la musique, apprennent à faire autres choses pour soutenir leur carrière artistique. Il y a des artistes qui ont compris cette hypothèse depuis longtemps et qui exercent d’autres activités génératrices de revenus en ouvrant des boutiques de tous genres. J’ai toujours dit qu’on ne peut pas être dans l’art et toujours tendre la main pour demander à manger. Il faut que chaque acteur culturel prenne des initiatives génératrices de revenus. Le ministre de la Culture, des Arts et du Tourisme a été un peu plus clair : si ça ne marche pas, il faut changer de métier. C’est clair et net…


Hervé David Honla, journaliste culturel, directeur de publication de Oxygène Mag

Je suis resté personnellement suspendu à mon verre d’eau qui n’a pas pu étancher ma soif. J’ai trouvé que lors de son allocution, il n’a pas abordé tous les aspects-clés de chaque secteur de façon transversale, comme cela semblait le présager. Certains secteurs, notamment le transport, ont été abordés et même en profondeur, dans les détails. Mais par contre, des secteurs comme l’éducation et la culture n’ont même pas été effleurés. Pour être plus catholique, ces deux secteurs ont été évasivement survolés.

Le président du Faso a évoqué ce qu’il a appelé les « les mesures d’urgence à prendre dans plusieurs secteurs vitaux ». Parmi ces mesures, j’aurais souhaité qu’il aborde la question de l’employabilité des nombreux professionnels du secteur culturel qui sont tous en arrêt de travail depuis le 9 mars. Aucune activité culturelle ne fonctionne depuis un mois. Ce qui m’a le plus effarouché, c’est cette mesure que je juge ambiguë concernant, je cite, la suppression des charges et taxes imposables à l’organisation des activités culturelles. Il n’y a aucune activité culturelle qui se déroule au Burkina Faso depuis le 9 mars. Quelles sont les charges et taxes qui seront imposables ?

Malheureusement, c’est encore la culture qui paye le lourd tribut dans ce discours. L’industrie culturelle est pourtant une grosse machine dans le développement d’un pays. Il a également dit que le système bancaire et financier s’engagera à soutenir le financement de l’économie nationale, en mettant en place un cadre adapté pour accompagner les entreprises qui rencontrent des difficultés du fait de la crise consécutive au Covid-19. Je doute fort que les entreprises culturelles, qui sont pour la plupart dans l’informel, et qui ont perdu des centaines de millions, seront prises en compte.


Quant aux mesures sociales, j’ai été étonné que le président ait même donné des échéances. C’est-à-dire d’avril à juin. Pourtant, personne ne peut déterminer la fin de la pandémie dans le monde. Ce qui pose d’énormes questions et quelques disparités. Si certains secteurs sont aménagés en fonction de cette échéance, pourquoi pas d’autres ? Raison pour laquelle je n’ai pas compris pourquoi il n’a pas abordé notre système éducatif très chancelant et très sensible. Dans un mois, nos enfants devraient être confrontés aux évaluations de part et d’autre. Ça devrait déjà être une occasion d’aborder des prémices de programme. Mais rien dans ce secteur n’a été mentionné !

Concernant les marchés et yaars, j’ai bien peur que cette décision d’aménager les espaces pour faciliter l’accès des ménages en produits frais de consommation ne provoque des amalgames. Qu’est-ce qu’ils entendent par produits frais ? D’autant plus que les yaars, c’est un secteur purement informel où le désordre règne en permanence. Pourquoi ne pas simplement ouvrir ces marchés en imposant une discipline quotidienne tenant compte des prescriptions sanitaires en vigueur ?

Enfin, quant à la question des médias, je crains également un acharnement des grosses entreprises de presse sur les plus petites. Surtout quand la seule structure de référence est le Fonds d’appui à la presse privée. Bref, le chef de l’Etat a été très explicite sur certains secteurs et quasi-muet sur d’autres qui, pourtant, sont aussi très très vitaux pour notre vie nationale.

Propos recueillis par Dimitri OUEDRAOGO

Lefaso.net

Source: LeFaso.net