
Les récents évènements au Burkina Faso avec les innombrables manifestations, sont la preuve palpable que la jeunesse en a ras-le-bol. L’enlisement du pays à cause de la question sécuritaire, couplée à la gestion tâtonnante des dirigeants qui, vraisemblablement, sont passés maîtres dans l’art de lui faire miroiter un Burkina à l’horizon fleuri, ont réveillé en elle un désir de révolte, si bien qu’elle n’hésite plus à monter au créneau pour crier son mécontentement.
En huit mois, le pays a connu deux coups d’Etat. A ces moments décisifs, la jeunesse a joué un rôle essentiel. Toutefois, si le mérite de cette jeunesse résolument décidée à ne plus se laisser marcher dessus est à saluer, il y a de quoi craindre pour le futur, si pour revendiquer, le canal le meilleur semble être celui de la destruction systématique et sans scrupule de ce qu’elle estime mauvais pour elle et ce, à tort ou à raison.
« Une jeunesse mobilisée est dangereuse. Une jeunesse mobilisée est une puissance qui effraie même les bombes atomiques ». La métaphore de cette maxime du père de la révolution burkinabè, Thomas Sankara, semble avoir été bien ingurgitée par les jeunes burkinabè qui, voit-on, sont prêts à se saigner pour la patrie. La ferme conviction que la honte ne doit prendre le pas sur la détermination des Burkinabè n’est en soi, pas condamnable.
C’est d’ailleurs ce que nous ont laissé comme témoignage nos grands-parents qui, au prix de la sueur et du sang, se sont battus pour une indépendance vraie. D’ailleurs, l’avènement de la révolution en 1983 a ravivé cette flamme qui s’essoufflait et dont l’extinction aurait pu être lourde de conséquences. Ceci avec le célèbre slogan qui résume l’entièreté des valeurs dont faisait montre le peuple et qui continue, jusqu’aujourd’hui, d’être fièrement scandé par les jeunes burkinabè : « la patrie ou la mort, nous vaincrons ! »
Des caractéristiques de cette jeunesse voltaïque, pouvait-on dénombrer sans être exhaustif, l’ardeur au travail, la solidarité, l’intégrité, etc. Toutefois, ces valeurs qui collaient à la peau de ces derniers se réduiront considérablement comme une peau de chagrin, durant les 27 années de règne sans partage de Blaise Compaoré. La jeunesse burkinabè a malheureusement grandi dans les bras d’un système fortement caractérisé par l’incivisme, la corruption, la vie facile, le musèlement des « grandes gueules » susceptibles de troubler la quiétude des élites, etc.
Cette longue période de gestion qui laissait à désirer révoltait les Burkinabè en qui, grandissait l’envie de changer de régime. La modification de l’article 37 viendra précipiter le départ de celui qui n’avait que trop duré au pouvoir, les 30 et 31 octobre 2014. Ces jours-là furent pour les Burkinabè, le moment d’exprimer enfin leurs ressentis, en envahissant les rues pour chasser le régime en place. Face à la pression de la rue qui n’en démordait pas, Blaise Compaoré fut contraint de rendre le tablier. Si ce pas de franchi dans la marche vers une démocratie véritable a été considéré comme une victoire d’étape, nul n’ignore les corollaires qu’elle a suscité. L’incivisme venait d’être exposé sous toutes ses formes et coutures.
Les pillages, les actes de vandalisme à travers la destruction des institutions publiques, des magasins, de certains domiciles etc. ont été les maîtres-mots durant ces moments. Cela s’est passé sous le regard silencieux et la main accompagnatrice de certains leaders politiques, censés être les repères de la société. Ce revers de l’insurrection qui devait nous amener à nous poser les vraies questions afin que de tels actes à jamais ne se reproduisent, a été légitimé, ou presque. D’ailleurs comme le dit le proverbe : « celui qui veut un chien doit avoir la courage d’accepter ses puces ». Comme quoi, jamais un changement ne s’est opéré dans la vie d’un Etat sans qu’il n’y ait des bévues.
Ces actions bien que déplorables sont passées sous silence. Malheureusement, ce non rappel à l’ordre et l’indifférence face à ces griffes d’incivisme, venaient de donner le feu vert à la jeunesse qui était désormais engagée dans cette spirale scandaleuse et qui en a décidé de faire son credo, toutes les fois où elle sentirait que les choses ne tournent pas selon son bon vouloir, et ce, à tort ou à raison. Ceci marquait donc le début d’un long cycle de dérives sociales qui se poursuit jusqu’à présent et dont personne ne saurait prédire la fin.
On se rappelle encore de la date du 14 avril 2016, où les élèves du CEG de Nagaré avaient saccagé les biens des enseignants et brûlé le drapeau national. Le 23 mai 2017, Adjaratou Diessongo, plus connue sous le pseudonyme Adja Divine subissait impuissamment le courroux de certains jeunes, qui l’accusaient d’avoir volé un enfant. Le 12 janvier 2019, à Nafona dans la Comoé, des policiers qui tentaient de protéger un citoyen avaient été sauvagement assenés de coups de gourdin, et ce, par des jeunes. Ces tristes évènements ne sont que le résumé du long chapelet inhéroïque que ne cesse d’égrener le Burkina Faso depuis un moment et dont une bonne partie est restée en l’état sans connaître de dénouement.
Hier encore, à la faveur du coup d’Etat du 30 septembre 2022 qui renversait lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, pour porter désormais à la tête de l’Etat le capitaine Ibrahim Traoré, ce fut une fois de plus l’occasion pour les jeunes de montrer qu’ils n’ont pas encore abandonné leurs vieux démons. Le 1er octobre, les instituts français de Ouagadougou et de Bobo-Dioulasso, ont été sacrément vandalisés. Les pièces ont été brûlées après que les ordinateurs, imprimantes, portes, fenêtres, tableaux etc. aient été pillés ou systématiquement détruits. A Ouagadougou, seuls les livres dans les bibliothèques n’ont pas été emportés. D’ailleurs, cela n’étonne guère, quand on sait que revendre des livres serait une perte de temps, vu que lire ne suscite pas grand enchantement. En remontant le temps, on se rappelle fraîchement que ce sentiment anti-français ne date pas d’hier, puisque le 16 novembre 2021, au cours d’une manifestation, le drapeau français a été carbonisé.
Comme si cela ne suffisait pas, lors des assises nationales qui se sont tenues le 14 octobre 2022, des manifestants aux portes de la salle de conférence de Ouaga 2000, pirouettaient avec leurs motos. A la question de savoir pourquoi tant d’agitation, l’un d’entre eux nous répondait avec un sérieux inexpliqué ceci : « j’ai appris que Damiba (le président déchu) est revenu pour prendre le pouvoir. Voilà pourquoi je suis sorti pour manifester ». Avez-vous la preuve que Damiba est vraiment dans la salle ? « Je ne sais pas. En tout cas moi je suis sorti pour dire seulement que c’est Ibrahim Traoré qui va rester au pouvoir ». Toutes ces réponses décousues et insensées nous rappellent lamentablement la citation du poète Jean Cocteau qui disait : « la jeunesse sait ce qu’elle ne veut pas avant de savoir ce qu’elle veut ». Et au vu de ces quelques bribes de situations déshonorantes, la question serait de savoir si l’on peut réellement compter sur cette jeunesse pour bâtir un Burkina meilleur.
Les récentes sorties médiatiques des leaders politiques laissent croire que cela est possible et ne tarissent pas d’éloges pour magnifier sa bravoure. Cependant, cette question devrait réellement susciter un débat profond pour que le mal soit rongé depuis sa racine. Loin de nous l’idée de peindre tout le tableau en noir ou présager un quelconque fatalisme, il est clair que tant que la jeunesse ne comprendra pas que casser, brûler et détruire ne pourra jamais construire un Etat, tant qu’elle ne cessera de faire le rang pour récolter les espèces sonnantes et trébuchantes pendant les campagnes présidentielles, tant qu’elle ne prendra pas conscience que courir après les plaisirs de la vie terrestre au point d’attenter à la vie de ses propres semblables ne saurait donner fin à ses malheurs, la carapace de la patrie déjà fragile s’effritera considérablement et le pire surement sera inévitable.
L’avènement de ce MPSR 2 a laissé place à de nombreuses vagues de réactions de leaders politiques qui croient dur comme fer, que cette jeunesse rappelle celle de l’époque de la révolution de Thomas Sankara. Cependant, ce type de discours avait été tenu après l’insurrection de 2014. Malencontreusement jusque-là, les choses ne font que s’empirer.
Cela pourrait susciter de nombreux débats sur l’éducation, la mal-gouvernance, l’impact des anciens sur les jeunes, etc., pour définir ou justifier encore les agissements de la jeunesse. Mais en attendant, tout porte à croire qu’on retombe dans les mêmes travers, sans tâcher jamais de trouver les voies et moyens pour sortir de l’auberge. A moins qu’une nouvelle dynamique ne soit impulsée par le MPSR 2 pour inverser la donne, l’on risque fortement de toujours ne pas trouver les réponses à nos problèmes qui sévissent avec rage et plus spécialement, celui de la question sécuritaire, car, quoiqu’on dise, la jeunesse est le fer de lance de tout pays et c’est par elle que vient la promesse d’un avenir meilleur.
Erwan Compaoré
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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