Face à la place grandissante des écrans dans le quotidien des enfants, la question du développement du langage se pose. Dans cet entretien, le Dr Benoît Kpatsa, orthophoniste, éclaire les parents sur les signes du retard de langage, ses causes multiples et les impacts souvent sous-estimés de l’exposition précoce aux écrans. Il insiste également sur l’importance des interactions humaines, du rôle des parents et d’une prise en charge précoce pour favoriser un développement harmonieux de l’enfant.

Lefaso.net : Pouvez nous expliquer c’est quoi un retard de langage chez l’enfant ?

Dr Benoît Kpatsa : Le retard de langage se manifeste chez les enfants par un décalage dans les acquisitions de la communication. Les premières acquisitions sur le plan langager vont venir de manière décalée comparée à la majorité des enfants. Nous allons voir à un an des enfants qui n’arrivent pas à faire ce que la majorité des autres enfants arrivent à faire sur le plan de la communication, de la compréhension et de l’exécution des consignes. Mais il faut dire que dans le cycle orthophonique, les termes sont assez minutieux. Donc nous avons le retard de langage, le trouble de langage, le retard de parole et plein d’autres termes que nous utilisons, mais qui sont assez bien définis de manière précise.

Les écrans font partie du quotidien dans de nombreuses familles. Peut-on dire que ce phénomène est à l’origine de ce retard de langage chez un enfant ?

Nous n’allons pas lier le retard de langage à 100 % à l’exposition aux écrans chez les enfants. L’exposition aux écrans peut impacter l’acquisition du langage, mais ne peut pas justifier à elle seule le retard chez l’enfant parce que chacun a une histoire particulière. Et nous, normalement, à la première consultation, Nous essayons de creuser au maximum pour trouver les origines, les causes qui peuvent entraîner ce retard. Mais nous pouvons dire qu’actuellement, les écrans jouent un rôle très important. Moi-même, à la sollicitation des rendez-vous au téléphone, la première question, est-ce que votre enfant est exposé aux écrans, a peu de chance d’être répondu par la négative. Donc, ça joue un rôle actuellement très important sur les 100 % des causes d’un retard du langage. L’exposition des écrans peut prendre 90 % mais elle ne peut pas justifier à elle seule le retard chez l’enfant.

Est-ce à dire que l’exposition aux écrans ne peut pas avoir un impact positif ? Aider l’enfant à mieux parler ou à vite parler ?

L’exposition aux écrans doit se faire après la période de développement du langage de l’enfant pour aider l’enfant à améliorer ses performances, à découvrir plus de mots, à apprendre à faire les phrases, à découvrir les choses de la nature, à apprendre à commenter les choses et à avoir un esprit assez cultivé. Mais dans les premiers moments, les premières acquisitions de l’enfant, de 3 à 6 ans surtout, les enfants ont besoin de vivre plus d’interaction dans leur milieu naturel avec les adultes, avec leurs frères et sœurs et avec vraiment pas d’écran autour d’eux.

Comment cette exposition à l’écran peut-elle impacter négativement le langage chez l’enfant ?

Quand l’enfant est exposé aux écrans, il y a déjà les impacts des rayons des écrans qui vont jouer sur le cerveau. Le langage, c’est une faculté neurologique. Et l’exposition à ces rayons des écrans va avoir des impacts sur l’enfant qui a son cerveau assez fragile. L’exposition aux écrans va renfermer l’enfant à un monde beaucoup moins sollicité. Il est scotché à son écran et peut faire toute la journée. Cela va entraîner des troubles de comportement, d’hyperactivité, d’alimentation parce qu’il n’aura plus envie de se lever pour aller manger. Et sur le plan langager, cela lui fait moins d’interactions. On dit bonjour effectivement à la télé, au début de l’émission où bien de son dessin animé, mais ce bonjour n’attend pas qu’il réponde avant de continuer. Donc, l’enfant ne comprend pas qu’il doit interpréter les informations qui lui parviennent et qu’il doit exécuter ou bien réagir en fonction de cette information qui est venue. Donc, avec l’exposition des écrans, comme il n’a pas compris qu’il faut interpréter le message qui vient, il ne sait pas réagir. Les parents vous disent qu’ils savent que l’enfant entend, mais il ne réagit pas à son prénom parce qu’il n’a pas compris le principe. Et par la suite, nous avons les troubles articulatoires. Les enfants, généralement, dans la période de développement du langage des premières acquisitions, regardent beaucoup l’adulte pour voir comment il a posé son geste articulatoire. Donc avec les écrans, les gestes articulatoires ne se font pas voir. Et même si ça se fait voir, ce sont juste des petits mouvements de ces dessins animés. Ce qui va faire que l’enfant va développer des troubles articulatoires. Souvent les parents nous demandent quelle langue ils parlent. Donc il y a beaucoup d’impact quand même qui peut découler de cette exposition aux écrans et qui peut même entraîner un niveau de repli sur soi très avancé qui va aboutir sur un autre trouble, comme le trouble du spectre autistique.

Est-ce qu’il y a certains programmes à la télé qui favorisent ce trouble ou bien c’est tout type de programmes que l’enfant regarde ?

Il y a peu de parents qui savent maîtriser le flux d’informations que l’enfant suit à la télé. Donc aujourd’hui, c’est tout le programme qui va passer à la télé qui est mal. Il y a aussi une certaine colonisation culturelle qui se fait à travers les écrans. La manière dont elle interagit, s’il saute beaucoup et tout, les enfants vont tout copier.

À quel moment faut-il s’inquiéter ? Quels sont les premiers signes de retard de langage chez un enfant ?

C’est une question que j’aime beaucoup parce que les gens pensent qu’on a le temps de patienter. En tant que spécialiste de la communication, on peut s’inquiéter même depuis la grossesse. Les enfants communiquent depuis le ventre. Souvent, quand son papa parle, il tourne. Quand la maman dit certaines informations, il tourne. Il y a une communication qui se met en place. Donc, normalement, il doit avoir cette communication. S’il n’y a pas eu cette communication, il y a des enfants dès qu’ils naissent, ils ne veulent même pas regarder leur mère. Ils ne veulent pas têter. Il y a déjà un problème d’interaction, de communication. Pourquoi dire à cette maman d’attendre trois ans ou deux ans avant de réagir ? Non ! S’il y a un problème dès le départ, qu’on n’a pas l’habitude de voir chez d’autres enfants, c’est beaucoup mieux de s’orienter vers un bon spécialiste. Dès le premier moment de la conception, il y a une communication qui va se créer. Quand ce n’est pas commun, il faut juste demander. On ne dit pas de venir faire des soins, mais vous pouvez demander. Et le premier moment aussi, s’il y a des difficultés, il faut pouvoir demander. Dans la norme, au tour de deux ans, si le nombre de mots de l’enfant n’augmente pas de manière régulière, un, deux, trois, il faut vous inquiéter. Si à trois ans il n’arrive pas à faire plus de phrases que ce que vous avez l’habitude de voir régulièrement, il faut vous inquiéter. Mais à un an, pour moi, c’est déjà même trop. Déjà, le babillage, c’est important à observer chez un enfant. C’est vrai qu’il ne parle pas, mais il va regarder, il peut pointer ce qu’il veut. Son comportement doit être logiquement dans la norme de ce qu’on a l’habitude de voir. Quand on n’a pas ça, c’est mieux de chercher à consulter.

Est-ce qu’on peut rattraper ce retard pendant la prise en charge ?

Que ce soit un retard ou un trouble, quand le diagnostic de base est bien fait, les astres de la prise en charge sont bien déterminés et chacun joue sa part. Si je prends un enfant par exemple, en petite session, l’orthophoniste va faire sa part, la maîtresse à l’école va faire sa part, les enseignants et les parents vont faire leur part et ses frères et sœurs et puis ses oncles vont aussi faire leur part. Donc quand tout le monde jouent sa part dans la recherche des solutions, les résultats sont assez visibles.

Au niveau des parents, quelle est l’attitude à adopter lorsque leur enfant parle peu ?

Lorsque les enfants parlent peu, déjà, il faut une introspection. Il y a beaucoup de parents qui ne parlent pas à la maison. Ils sont assez calmes, papa comme maman. Donc, il faut voir les origines génétiques d’abord. Voilà, il y a la base. Ensuite, il y a l’organisation du contexte de stimulation. Beaucoup pense que le plus important, c’est d’approcher les spécialistes lorsque l’enfant ne parle pas mais au-delà de ça, on peut mettre en place plusieurs jeux ensemble. J’ai toujours dit, on ne paye pas un jouet pour l’enfant, on paie un jouet pour nous, parents et enfants. Il faut raconter beaucoup d’histoires, leur donner beaucoup d’informations, raconter leurs journées, leur apprendre de nouvelles choses, réellement poser des questions. Tout cela, aide beaucoup à améliorer la communication chez l’enfant.

On remarque souvent que certains parents, pour calmer les enfants, leur donnent soit un téléphone, une tablette. Est-ce que ce comportement est à bannir ?

Le comportement du type à donner les écrans pour occuper l’enfant, pour qu’il reste calme, pour qu’il puisse accepter de manger, pour qu’il puisse accepter de sortir souvent ou bien respecter certains concepts est très mauvais pour l’éducation, pour la communication, pour la société et le comportement de l’enfant. L’enfant, de manière globale, se construit en fonction de ses expériences. Donc si on le conditionne à ses expériences, il va s’habituer à cela. Quand on est dehors, il va demander à avoir ses écrans cela va le renfermer davantage. Tant qu’il a quelque chose qui l’omnibule, il est dans sa bulle, il ne va pas chercher des interactions alors que l’enfant doit faire des expériences. Souvent même les mamans partent à la cuisine, on leur donne les écrans pour qu’ils viennent pas déranger. Et moi je dis, c’est mieux d’éviter de donner les écrans pour que l’enfant vienne faire des expériences à la cuisine. Il va découvrir le couteau, il va savoir que ça va piquer, il saura que quand il touche le gaz ça va le brûler. Ce sont des espérances qu’il fait et qui façonnent sa personnalité. Donc je pense que c’est très important d’éviter catégoriquement les écrans. Les enfants ne maîtrisent pas leurs émotions. Donc on ne peut pas leur apprendre à conditionner leurs émotions avec les écrans. C’est quelque chose de très nocif. Je dis souvent si c’est une lame ou un couteau ou quelque chose qui va piquer et que l’enfant insiste pour l’avoir, est-ce qu’on va lui donner ? Non ! Il va pleurer parce qu’on sait que ce n’est pas bien pour lui. Donc il faut qu’on classe les écrans chez les enfants de moins de 6 ans comme quelque chose de très toxique pour eux.

Et justement, c’est à partir de quel âge on peut donner un téléphone à un enfant pour qu’il joue ou qu’il puisse regarder la télé ?

Idéalement, à partir du primaire, peut avoir un chronogramme progressif du temps d’exposition aux écrans. Donc on peut voir en matinée jusqu’à 6 ans, pas d’écran. Et à partir maintenant du primaire, on peut dire peut-être 2 heures le week-end c’est à dire 1 heure samedi, 1 heure dimanche. Et je vous assure que si vous cultivez vos enfants à éviter les écrans, ils ne s’approcheront pas. Ils préfèrent chercher un livre qui va améliorer son imagination, renforcer ses compétences même en littérature comme en mathématiques. Dès que les enfants tendent vers 6 ans et qu’ils n’ont pas été exposés, ils prennent même l’habitude de faire d’autres choses comme sortir, fabriquer quelque chose et c’est dans ça qu’ils innovent. Et ce qui est assez marrant, les concepts d’internet, de tablettes et tout, ils ne donnent pas les écrans à leurs enfants. C’est pas un seul journal qui l’a dit, c’est pas un reportage qui l’a dit. Pourquoi nous, on veut en faire un modèle et puis nuire à nos enfants ? Ce n’est pas bien.

Avez vous des conseils de comment occuper les enfants hors de l’écran ?

Je commence par le premier jeu le plus simple, c’est le parent lui-même. Maintenant, si on a les moyens de payer des choses, on évite déjà tout ce qui est lumineux car ce n’est pas bien pour les enfants. Et on va éviter aussi tout ce qui est sonore. Même si vous payez et que c’est sonore, ne mettez pas les piles. Produisez les bruits à la place. Si vous faites les différents bruits des animaux, l’enfant va faire parce qu’il trouve en l’adulte un modèle. Il sait que c’est lui qui est un être humain, il veut copier ce qu’il fait. Donc si toi tu ne le fais jamais, il n’a pas la force de l’apprendre. J’ai toujours dit aussi pour les parents super occupés, l’enfant n’a pas besoin d’une heure, deux heures. Cinq minutes c’est déjà bien.

Et quel message souhaitez-vous adresser aux parents qui nous suivent sur la santé aujourd’hui ?

Je voudrais leur dire de vraiment contrôler l’exposition des enfants aux écrans. Souvent, on n’a pas tous les rudiments nécessaires pour pouvoir le faire parce qu’on est souvent occupé. Mais il faut prendre toutes les dispositions nécessaires pour éviter aux enfants surtout à ceux de moins de six ans, une exposition aux écrans. C’est pour leur bien donc cela n’est pas négociable. Demain, il nous dira merci. Et aussi, dès qu’il y a un doute sur le développement du langage de l’enfant, n’hésitez pas, approchez-vous du spécialiste. Et il faut savoir que le langage a une fonction cérébrale. Le cerveau de l’enfant grandit et change. Ce n’est pas parce que à deux ans, je suis allé voir un spécialiste et on m’a dit qu’il n’y a rien que à trois ans, je sens qu’il y a autre chose et je ne veux pas aller parce qu’on m’avait dit qu’il n’y a rien. Il ne faut pas hésiter. Si je n’ai pas le moyen de faire le suivi, au moins je sais à quoi j’ai affaire. Mais si j’évite carrément d’avoir l’information, on peut se lever avec un problème beaucoup plus lourd parce que les enfants avec des difficultés de langage au sein des écoles et au sein de la société, c’est grave. Donc je vais demander aux parents d’avoir une oreille attentive, envers leurs sens.

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Source: LeFaso.net