
Face à la multiplication des édulcorants et des sucres dits “complets” présentés comme des alternatives plus saines au sucre classique, de nombreuses personnes vivant avec le diabète s’interrogent sur leur réelle utilité. Dans cet entretien, le Dr Souleymane Tandamba, médecin endocrinologue, diabétologue et nutritionniste, assistant hospitalo-universitaire à l’université Lédéa Bernard Ouédraogo de Ouahigouya (ULBO) et praticien hospitalier depuis une dizaine d’années, apporte un éclairage scientifique et accessible. Il revient sur les mécanismes du diabète, les facteurs influençant la glycémie, les effets réels des édulcorants et des sucres naturels, tout en mettant en garde contre les idées reçues et les usages inappropriés. Il insiste également sur l’importance de l’éducation diététique, de l’activité physique et d’un encadrement réglementaire adapté au Burkina Faso.
Lefaso.net : Pouvez-vous expliquer simplement ce qu’est le diabète sucré et comment il affecte la glycémie ?
Docteur Souleymane Tandamba : Le diabète sucré est une maladie métabolique qui affecte la régulation du sucre (glucose) dans l’organisme, entraînant une augmentation du taux de sucre sanguin (glycémie). Le diabète apparaît lorsque le pancréas se retrouve dans l’incapacité de produire l’insuline et/ou de son action au niveau des tissus cibles (muscles, foie et tissus adipeux, etc.). Plusieurs critères permettent son diagnostic, dont le principal est lorsque la glycémie à jeun est supérieure ou égale à 1,26 g/l à deux reprises. Il y a plusieurs types de diabète sucré, à savoir classiquement : le type 1 et 2, le diabète spécifique dit secondaire, le diabète gestationnel (pendant la grossesse) et dernièrement on parle de diabète de type 5 (lié à la dénutrition, à la maigreur, présent en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient).
Quels sont les principaux facteurs qui influencent la glycémie chez une personne vivant avec le diabète ?
Lorsqu’une personne vit avec le diabète, plusieurs facteurs peuvent influencer sa glycémie, à savoir :
– Les facteurs qui entraînent une augmentation de la glycémie (hyperglycémie) au-delà des objectifs fixés pour le patient : l’inobservance au traitement, les écarts alimentaires, l’inactivité physique (sédentarité), la phobie et le resucrage excessif lors des hypoglycémies, les facteurs intercurrents (infections, traitement par corticoïde, stress, chirurgie, cancer, etc.).
– Les facteurs qui entraînent les hypoglycémies (taux de sucre trop bas dans le sang, généralement < 0,75 g/l) : certains médicaments hypoglycémiants, l'activité physique intense, l'alcool, la correction excessive des hyperglycémies, l'insuffisance d'organes (le rein, le foie).
– Et certains facteurs pouvant influencer dans les deux sens : gastroparésie (complication neurologique du diabète en lien avec un ralentissement de la vidange gastrique) et la lipodystrophie du site d’injection de l’insuline (accumulation de la graisse ou une atrophie sous-cutanée du site d’injection).
Pourquoi la gestion du sucre est-elle cruciale dans le traitement du diabète ?
La gestion du sucre exogène (apport externe) et endogène (produit par le foie) est cruciale pour maintenir un bon équilibre glycémique, c’est-à-dire maintenir la fluctuation de la glycémie entre les bornes des objectifs définis pour chaque patient selon son âge, l’ancienneté de son diabète, les complications existantes, les facteurs de risque cardiovasculaire, son autonomie et l’estimation de son expérience de vie. Cet équilibre glycémique est très important pour éviter l’évolution vers les complications aiguës et chroniques ou éviter leur aggravation lorsqu’elles sont déjà installées.
On trouve aujourd’hui sur le marché des produits présentés comme des “sucres pour diabétiques” ou “sucres à index glycémique bas”. De quoi s’agit-il réellement ?
Il s’agit d’édulcorants et d’autres sucres additifs dits sucre complet qui sont vendus dans les marchés. Ils sont souvent utilisés par les personnes vivant avec le diabète, car ils n’ont pas, pour certains, beaucoup d’impact sur les glycémies par rapport au sucre classique.
Qu’est-ce qu’un édulcorant et un sucre complet ?
Stricto sensu, le mot édulcorant désigne toute substance qui produit une saveur sucrée. Cependant, l’usage commun désigne l’ensemble des molécules sucrées en excluant la classe des sucres (glucides simples ; mono- et disaccharides). On retrouve ainsi dans les édulcorants des molécules d’origine naturelle ou de synthèse, peu ou pas caloriques, et ayant souvent un pouvoir sucrant largement supérieur à celui du saccharose. Parmi les édulcorants artificiels, les plus représentés sont : le sucralose qui représente 30 % du marché mondial, le reste se divisant principalement entre l’aspartame (19 %), la saccharine (16 %), le cyclamate (11 %) et l’acésulfame de potassium (7 %). Les glycosides de stéviol, extraits des feuilles de la stévia, représentent également 16 % de ce marché. Ils sont utilisés comme additifs dans les boissons, certains aliments préfabriqués par les industriels et peuvent être ajoutés directement dans les aliments par les consommateurs eux-mêmes.
Un sucre complet dit naturel désigne un sucre obtenu à partir de la canne ou de la betterave sans raffinage, principalement composé de saccharose (≈ 90–98 %) conservant une partie de ses composants naturels (sels minéraux, vitamines, antioxydants). Ses sucres possèdent généralement le même index glycémique que le sucre raffiné. Ils diffèrent des sucres raffinés de par la conservation des composants naturels (sels minéraux, vitamines, antioxydants).
Quels types de substances pourraient être utilisées à la place du sucre classique dans l’alimentation d’un patient vivant avec le diabète (édulcorants, sucres naturels, etc.) ?
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) en 2015, devant la croissance galopante du surpoids et de l’obésité qui sont des facteurs de risque de la survenue de maladies non transmissibles (MNT) telles que le diabète, les maladies cardiovasculaires et le cancer, et le fait que la consommation élevée de sucre libre soit associée à une mauvaise qualité alimentaire, à l’obésité et à un risque accru de MNT, elle (OMS) a publié des orientations préconisant de limiter l’apport en sucres libres afin de réduire les risques de prise de poids excessive et de caries dentaires.
Depuis la publication de cette ligne directrice, un intérêt accru a été porté à l’utilité que pourraient avoir les édulcorants sans sucre pour réduire la consommation de sucres à l’échelle de la population.
Je précise d’abord que lorsque ces types de sucres sont introduits, c’est à visée substitutive pour réduire les pics d’hyperglycémie délétères pour l’organisme par le sucre classique chez certains patients vivant avec le diabète qui n’arrivent pas à contrôler leur appétence pour le goût sucré. Ces édulcorants sans sucre ne constituent pas un traitement pour le diabète.
Ces édulcorants permettent-ils réellement de mieux contrôler la glycémie ?
Ces édulcorants ne peuvent pas contrôler la glycémie, mais certaines études montrent qu’ils n’ont pas d’impact négatif sur les glycémies, c’est-à-dire n’augmentent pas la glycémie comparativement au sucre classique. Un effet globalement neutre sur les glycémies. Les sucres complets ou dits naturels ne doivent pas être utilisés comme substituts du sucre classique car ils contiennent du saccharose ou de la jaggery, tous ayant un index glycémique comparable au sucre classique
Existe-t-il des études scientifiques qui prouvent leur efficacité ?
Oui, il existe des études scientifiques sur le sujet, à savoir des études observationnelles et essais cliniques réalisés par des institutions internationales (l’OMS, la FAO) et des sociétés savantes telles que l’American Diabetes Association (ADA) et l’European Association for the Study of Diabetes (EASD). L’OMS conclut à une insuffisance de preuve de bénéfice durable des édulcorants sur la base d’études observationnelles et recommande la prudence et suggère de ne pas utiliser les édulcorants sans sucre à des fins de contrôle du poids corporel ou de réduction du risque de maladies non transmissibles. Selon l’ADA, les édulcorants permettent de réduire l’apport en glucides, aident au contrôle glycémique indirectement et donc sont acceptables s’ils remplacent le sucre classique (et non ajoutés). Quant à l’EASD, sur la base d’essais cliniques, les édulcorants ont un effet neutre sur la glycémie et peuvent aider à réduire les calories et améliorer l’adhésion au régime, et recommande donc une utilisation raisonnable. Ainsi l’OMS recommande la prudence, l’ADA et l’EASD plutôt favorables.
Peut-on consommer ces sucres “spéciaux” sans restriction ?
Sur le plan international, la responsabilité de l’évaluation de la sécurité de tous les additifs, y compris les édulcorants, repose sur le Comité mixte d’experts des additifs alimentaires (JECFA) de l’Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). L’utilisation d’un additif alimentaire dans les aliments n’est autorisée que s’il existe des données probantes solides attestant de l’absence de risque pour la sécurité. Il existe une dose journalière admissible (DJA) qui représente la quantité journalière d’un additif alimentaire autorisé, qui peut être ingérée tout au long d’une vie sans présenter de risque appréciable pour la santé. Elle varie selon les molécules d’édulcorants. Par exemple : Acésulfame K : 0-15 mg/kg/jour, Aspartame : 0-40 mg/kg/jour, Sucralose : 0-15 mg/kg/jour, Glycosides de stéviol : 0-4 mg/kg/jour. Pour prévenir tout effet indésirable ou nocif (mal connu à ce jour), il est préférable de respecter la DJA de chaque molécule.
Y a-t-il des risques ou dangers liés à une consommation excessive de ces édulcorants ?
Aucune étude ne prouve aujourd’hui un lien de causalité sur la survenue de l’obésité, du diabète, des maladies cardiovasculaires, du cancer. Il existe une association observée avec l’hypertension artérielle, l’obésité et le diabète gestationnel dans certaines études, mais avec des niveaux de preuve faibles Il n’y a véritablement pas de danger si la dose journalière admissible est respectée.
Il peut y avoir un risque de maintenir et d’entretenir son appétence au goût sucré au lieu de travailler à réduire sa palatabilité gustative au goût sucré.
Que pensez-vous de la prolifération des édulcorants et du sucre dit complet dans les commerces au Burkina Faso ?
Les autorités compétentes (santé et commerce et ligue des consommateurs) doivent se pencher sur la question pour mettre une réglementation à la commercialisation de ces sucres car il y a encore une insuffisance de preuves scientifiques solides à long terme des effets nocifs sur la santé des populations.
Les consommateurs sont-ils suffisamment informés sur leur utilisation ?
Il y a véritablement une insuffisance de communication autour de ces substituts du sucre classique sur leur bienfait et leur limite. Les professionnels de santé doivent également communiquer autour de ce sujet d’actualité dans le contexte de l’émergence de l’obésité, de la croissance de la prévalence du diabète afin d’éviter tout abus liés à la consommation de ces sucres chez les consommateurs déjà éprouvés par la maladie.
Existe-t-il un contrôle ou une réglementation sur les édulcorants dans le pays ?
À ce jour, il n’y a pas de réglementation à ma connaissance sur les édulcorants et les sucres dits complets ou naturels au Burkina Faso, en tout cas pas de manière spécifique sur les édulcorants. Ce sont des produits qui ne sont pas soumis au même titre que la réglementation pharmaceutique, par exemple.
Avez-vous observé des abus ou des idées reçues chez vos patients concernant ces édulcorants ?
Non, je n’ai pas encore observé d’abus liés à ces produits, mais on observe souvent des idées reçues car les patients eux-mêmes nous posent souvent la question sur les édulcorants et les sucres complets pour en savoir davantage s’ils peuvent les utiliser ou pas dans leur alimentation.
Comme idées reçues, les édulcorants et le sucre complet sont « meilleurs pour le diabète » et présentent un « index glycémique bas ». Ce qui est faux pour les sucres complets et pour les édulcorants qui font encore l’objet de controverse.
Quels conseils donnez-vous aux personnes vivant avec le diabète concernant la consommation de sucre, qu’il soit classique ou “spécial” ?
Je pense qu’il faut respecter les consignes de son médecin sur l’éducation diététique du diabète. Avoir l’avis de son médecin avant toute utilisation de ces édulcorants et sucre complet. Et ces édulcorants ne doivent être utilisés que dans le cadre de substitution du sucre classique pour la consommation du thé, café, infusion, boisson non sucrée, lait nature non sucré, etc.
Quant aux sucres complets, il faut tout simplement être très prudent à leur usage, voire les éviter car ils peuvent contribuer au déséquilibre du diabète car ayant un index glycémique quasi comparable au sucre classique.
Quels sont les meilleurs choix alimentaires pour stabiliser la glycémie ?
Le meilleur choix alimentaire est l’équilibre alimentaire chez le patient vivant avec le diabète en privilégiant les légumes, en réduisant les quantités de féculents et de matières grasses, en réduisant voire en évitant les produits sucrés à index glycémique haut (sucre simple et rapide). Les fruits peuvent être consommés mais en association lors des repas pour éviter leur absorption rapide. Avoir les repas à des heures régulières et éviter les grignotages entre les repas et autres troubles du comportement alimentaire susceptibles de déséquilibrer les glycémies.
Peut-on remplacer totalement le sucre dans son alimentation ?
Non. Le sucre représente le carburant de notre organisme. Son apport peut être réduit mais il ne faut pas le supprimer ou le remplacer totalement.
Quel rôle jouent l’activité physique et l’hygiène de vie dans la gestion du diabète ?
L’activité physique adaptée (APA) est l’un des meilleurs traitements non médicamenteux du diabète car non coûteux et accessible selon son autonomie et son état cardiovasculaire. La consommation d’alcool et de tabac sont des facteurs de déséquilibre du diabète. Un patient vivant avec le diabète doit pratiquer l’APA 30 min/jour, 5 fois/semaine, soit 150 min/semaine.
Quel message souhaitez-vous adresser aux Burkinabè concernant ces édulcorants et sucres complets dits “efficaces contre le diabète” ?
Je précise encore que ces sucres ne constituent pas un traitement pour le diabète car ils ne permettent pas une diminution de la glycémie. Donc leur consommation doit se faire avec prudence et sur l’avis de son médecin. Si un patient arrive à contrôler son goût pour le sucre, il n’y a pas de raison d’utiliser les édulcorants. Ceux qui ne peuvent pas se passer du goût sucré peuvent en utiliser, mais de manière raisonnable car nous ne disposons pas à ce jour de preuve fiable d’innocuité à long terme sur l’organisme. Les sucres complets dits naturels ne doivent pas être utilisés comme substituts du sucre classique car ils sont comparables en termes d’impact sur la glycémie.
Que recommandez-vous aux autorités sanitaires et aux commerçants ?
Aux autorités compétentes (sanitaire et commerce) de mettre un cadre législatif bien cohérent afin que la qualité et la sécurité sanitaire des édulcorants et sucres complets soient prouvées avant leur mise sur le marché national. Et aux professionnels de santé de conduire des études en populations et au sein des populations cibles qui consomment ces substituts du sucre pour apprécier l’impact sur la glycémie, le poids, la survenue ou non d’événements cardiovasculaires, de cancers et l’impact sur le microbiote intestinal. Sur la base d’études déjà existantes, de bien codifier les indications de ces sucres dans certaines pathologies telles que le diabète, l’obésité, les maladies cardiovasculaires et le cancer.
Aux commerçants de se rapprocher de leur ministère de tutelle avant de débuter la commercialisation de ces produits qui vont être consommés par des personnes déjà malades ou qui veulent éviter la prise de poids par réduction des calories.
Selon vous, quelle est la plus grande erreur que font les patients vivant avec le diabète dans la gestion de leur alimentation ?
La plus grande erreur est de penser que le sucre est interdit chez les personnes vivant avec le diabète.
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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