
La Journée des coutumes et traditions, le 15 mai au Burkina Faso, se célèbre sous diverses formes. Dans un espace du Musée national, à Ouagadougou, un vaste atelier de transmission ancestrale s’installe. Sous l’ombre des arbres, entre fourneaux en banco, minerai de fer et charbon de bois, des forgerons reconstituent les techniques ancestrales de réduction du fer. À leur tête, Saan-Naaba Kuilig-Bounda du canton de Ramessoum à Arbollé, trésor humain vivant, rappelle que le forgeron n’est pas seulement un artisan, mais un médiateur, dépositaire de savoirs et gardien d’une philosophie du monde.
Sous les grands arbres du Musée national, le silence est rythmé par les gestes précis des artisans. Des structures imposantes en terre ocre s’élèvent vers le ciel. Leur forme conique, percée d’ouvertures, rappelle les anciens fourneaux utilisés pour transformer le minerai en métal. À quelques mètres, sous un hangar, un homme assis surveille un feu naissant sous une grande jarre d’argile. Le décor semble surgir d’un autre temps. Pourtant, la scène appartient pleinement au présent. Depuis plusieurs jours, des forgerons originaires de différentes localités du Burkina Faso aménagent ce site de réduction du fer à l’ancienne. Leur ambition est de montrer au public, à l’occasion du 15 mai, comment les ancêtres maîtrisaient déjà une technologie de pointe bien avant l’ère industrielle.
Au centre de cette initiative se tient Pingdwendé Gérard Kientega, alias KPG. Connu du grand public comme artiste, conteur et musicien, il est surtout chef forgeron et détenteur d’un savoir hérité de plusieurs générations, et désormais trésor humain vivant. « Le forgeron, dans la société moaga, c’est celui qui joue le rôle de médiateur, celui qui joue le rôle de réconciliateur. C’est également celui qui a une connexion avec d’autres éléments de la nature que l’entité suprême lui a confiée », explique-t-il. Pour lui, la forge dépasse largement la fabrication d’outils ; elle renvoie à une vision du monde où la matière, la nature et l’humain sont intimement liés.
Le forgeron, dépositaire d’une science et d’une philosophie
Dans l’imaginaire collectif, le forgeron est souvent réduit à l’homme qui façonne houes, machettes ou couteaux. « Au-delà de la maîtrise du fer, il y a une spiritualité, une philosophie de vie, des valeurs, des savoir-faire et des savoir-être qui se transmettent », souligne-t-il. Dans de nombreuses sociétés africaines, le forgeron occupait une place singulière. Il transformait la matière brute en objets utiles, fabriquait les outils de l’agriculture, les instruments de chasse, les bijoux et les symboles du pouvoir. Mais il était aussi conseiller, guérisseur, arbitre et gardien des secrets liés au feu et au métal. Cette connaissance exigeait observation, calcul, patience et maîtrise technique. « Nos anciens étaient des savants, capables de philosopher, de technicité et d’alchimie », insiste le chef forgeron. Selon lui, la métallurgie ancienne témoigne du génie africain et mérite d’être enseignée avec la même rigueur que les sciences modernes.

Les patronymes Bamogo, Kindo, Yogo, Kientega ou Zoromé, etc., portent encore aujourd’hui la mémoire de cette spécialisation sociale. Derrière ces noms se cache tout un patrimoine immatériel fait de gestes, de rites et de connaissances. Au Burkina Faso, les archéologues situent la connaissance du fer plusieurs siècles avant notre ère. Pour Saan-Naaba Kuilig-Bounda, cette réalité historique doit nourrir la fierté nationale. « On peut être fier d’être Burkinabè et comprendre qu’à partir de notre culture, on peut être quelqu’un. » Au Musée national, trois types de fourneaux ont été construits : un petit fourneau, un grand modèle conique muni de protubérances latérales et un autre inspiré des techniques observées dans la localité de Orodara. Tous ont été réalisés selon des méthodes traditionnelles, avec de la terre, de la paille et des matériaux locaux.
Le 15 mai, les visiteurs pourront assister à la réduction du minerai de fer, depuis l’alimentation du fourneau jusqu’à l’extraction de la loupe métallique. « Ce n’est pas du folklore. C’est une manière de présenter les savoirs anciens et de montrer le génie de notre patrimoine culturel », se satisfait le chef des forgerons.
L’initiative s’inscrit dans le cadre du Mois du patrimoine culturel burkinabè, avec l’appui du ministère en charge de la Culture. Une étape, dit le Saan-Naaba Kuilig-Bounda, d’un projet plus vaste destiné à retracer l’évolution de la métallurgie africaine et à offrir au Musée national un espace pédagogique permanent. Et cette démonstration s’adresse à tous les publics. « Je ne parle pas seulement de la jeunesse, parce qu’il y a des anciens qui n’ont jamais vu cela. Le musée devient un endroit idéal pour découvrir les merveilles de notre culture. Aussi, le 15 mai n’est pas seulement un moment de sacrifices. C’est un temps pour rendre hommage à ceux qui nous ont précédés, à tous ces savants, ces alchimistes, ces scientifiques traditionnels », détaille-t-il.

Le Saan-Naaba Kuilig-Bounda du canton de Ramessoum à Arbollé a été désigné trésor humain vivant en 2026, une reconnaissance officielle accordée aux détenteurs de savoirs exceptionnels. Cette distinction renforce sa mission de transmettre avant que certains pans de la connaissance ne tombent dans l’oubli. « Il y a des savoirs qui sont laissés en désuétude. Leur transmission demande de l’espace, des moyens et surtout un véritable engagement », constate-t-il.
Son message n’appelle pas à un retour nostalgique au passé. Il plaide plutôt pour une appropriation intelligente de l’héritage culturel. « Le savoir n’est pas statique. Il évolue en fonction des époques et des besoins de l’humanité », a-t-il dit pour conclure.
Farida Thiombiano
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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