À l’occasion de la 3e édition de la Journée des coutumes et des traditions, les débats autour des religions dites abrahamiques ressurgissent avec vigueur au Burkina Faso. Si les critiques adressées au christianisme et à l’islam trouvent leurs fondements dans certaines réalités historiques liées à la colonisation et à la marginalisation des traditions africaines, elles méritent néanmoins d’être examinées avec nuance. Au Burkina Faso, ces religions, loin d’être de simples héritages extérieurs, se sont profondément enracinées dans les réalités locales et ont contribué au brassage interethnique, au vivre-ensemble et à la construction progressive de l’État-nation. C’est en substance la teneur de cette tribune de Issaka Sourwema, le Dawelg Naaba Boalga.

Aujourd’hui, les Burkinabè commémoreront la 3e édition de la Journée des coutumes et des traditions au Burkina Faso. Si les deux (02) précédentes éditions ont été marquées, entre autres, par des polémiques acerbes interreligieuses dont certaines légitimités religieuses et de nombreux citoyens étaient les principaux animateurs, cette année-ci semble n’avoir pas dérogé à la règle. Pour ce faire, il nous est apparu nécessaire de contribuer, à travers la présente tribune, aux débats sur les critiques à l’égard des religions abrahamiques et l’apport de ces dernières à la construction de la Haute-Volta et du Burkina Faso.

Les débats autour du christianisme, de l’islam et des courants de pensée et de croyance critiques de ces deux (02) religions occupent une place importante dans les réflexions actuelles sur l’identité africaine et burkinabè, l’histoire coloniale et la place des traditions culturelles africaines. Les mouvements, inspirés de l’Égypte antique et de certaines approches africano-centristes subsahariennes, cherchent à réhabiliter les civilisations africaines anciennes ainsi que les spiritualités africaines traditionnelles. Ce qui est une noble entreprise dans le principe. Dans cette perspective, ils adressent plusieurs critiques au christianisme et à l’islam, considérés par certains comme des religions ayant participé à l’aliénation culturelle des peuples africains et par d’autres comme des systèmes de croyances étrangers et/ou opposés aux cultures subsahariennes.

Cependant, l’analyse historique montre que ces critiques doivent être nuancées. Si certaines reposent sur des faits historiques réels, notamment liés à la colonisation et à la marginalisation des cultures africaines, d’autres apparaissent plus contestables ou simplement spéculatives. Par ailleurs, le christianisme et l’islam ont également joué un rôle majeur dans la construction sociale et politique des sociétés africaines, particulièrement au Burkina Faso où ils ont contribué au brassage interethnique, à la cohésion sociale et à la formation d’une identité nationale.

Les principales critiques contre le christianisme et l’islam

Certains courants de pensées des doctrines religieuses animées par des intentions de réhabilitation des spiritualités subsahariennes reprochent d’abord au christianisme et à l’islam leur origine étrangère. Selon eux, ces religions, venues du Moyen-Orient et d’Europe, auraient progressivement remplacé ou marginalisé les spiritualités africaines ancestrales. Elles auraient favorisé une dépendance culturelle vis-à-vis de références extérieures et éloigné de nombreux Africains subsahariens de leurs traditions historiques. D’où le développement et la promotion de thèses parfois passéistes déconnectées des réalités du monde contemporains et impossibles à mettre en œuvre. Des intellectuels africains comme Cheikh Anta Diop ou Théophile Obenga ont notamment insisté sur la nécessité de revaloriser les civilisations africaines précoloniales. Si la pertinence de la réhabilitation de ces civilisations coule de source, le prétexte utilisé par nombres de personnes pour se faire les apologistes de réflexions aux contours archaïques altère la finesse des travaux de ces chercheurs.

Une autre critique importante concerne le rôle historique du christianisme et, dans une certaine mesure, de l’islam dans les systèmes de domination. De nombreux critiques considèrent que le christianisme a parfois accompagné la colonisation européenne et l’assimilation culturelle. Des missionnaires et administrateurs coloniaux ont souvent présenté les croyances africaines comme « païennes » ou « arriérées », contribuant ainsi à la dévalorisation des cultures locales. Concernant l’islam, certains dénoncent la traite orientale des esclaves subsahariens ainsi que certains phénomènes d’arabisation culturelle plus ou moins forcées.

D’un autre côté, la volonté de réhabiliter les croyances subsahariennes s’accompagnent souvent d’accusations mettant en évidence le fait que ces religions ont participé à la diabolisation des spiritualités africaines. Plusieurs traditions religieuses africaines ont été assimilées à l’idolâtrie, à la superstition ou à la sorcellerie. Des rites, des objets sacrés et des lieux de culte ont parfois été détruits ou interdits. Pour certains penseurs, les religions africaines traditionnelles constituent pourtant des systèmes philosophiques complets, fondés sur l’harmonie avec la nature, le respect des ancêtres et la cohésion communautaire.

Sur le plan théologique, certains courants de pensée soutiennent que plusieurs éléments du christianisme trouveraient leurs origines dans l’Égypte antique. Des comparaisons sont souvent établies entre Osiris (divinité majeure de l’Égypte antique, dieu de l’agriculture, de la fertilité, et souverain du monde souterrain) et Jésus d’une part et d’autre part entre Isis (déesse majeure de la mythologie égyptienne, épouse d’Osiris et mère d’Horus) et Marie ; ou encore entre certains rites initiatiques égyptiens et les traditions religieuses ultérieures. Toutefois, ces interprétations restent très débattues dans le monde académique, et beaucoup d’historiens considèrent que ces parallèles sont parfois exagérés ou insuffisamment démontrés.

Enfin, les contempteurs des religions abrahamiques relèvent la représentation raciale du sacré dans certaines traditions chrétiennes occidentales. Ils dénoncent notamment les représentations européennes de Jésus, des anges et des figures bibliques, estimant qu’elles ont contribué à une forme d’aliénation psychologique chez certains peuples africains.

Le christianisme et l’islam : une africanité incontestable !

Certes, plusieurs critiques reposent sur des réalités historiques avérées. En effet, il est vrai que la colonisation européenne s’est souvent accompagnée d’une volonté de transformation culturelle et religieuse. Ainsi, dans de nombreuses régions africaines, des pratiques spirituelles ancestrales ont été marginalisées ou interdites. De même, certaines formes de traite négrière ont impliqué des acteurs issus aussi bien du monde chrétien que musulman.

Cependant, il serait réducteur de considérer le christianisme et l’islam uniquement comme des instruments d’oppression. En effet, tous les missionnaires n’ont pas soutenu la colonisation, et plusieurs Églises africaines ont ensuite joué un rôle important dans les luttes pour l’indépendance et la justice sociale. De même, des penseurs musulmans africains ont développé des formes d’islam profondément enracinées dans les cultures locales.

L’idée selon laquelle le christianisme et l’islam seraient totalement étrangers à l’Afrique doit également être relativisée. Le christianisme est présent sur le continent africain depuis l’Antiquité, notamment en Égypte et en Éthiopie (bien avant l’Europe). Quant à l’islam, il s’est implanté en Afrique dès le VIIe siècle (avant de s’étendre jusqu’à Médine) et s’est largement africanisé au fil des siècles. Aujourd’hui, l’Afrique constitue même l’un des principaux foyers mondiaux du christianisme et de l’islam.

Par ailleurs, les sociétés africaines ne se sont pas contentées de subir ces religions : elles les ont adaptées à leurs réalités culturelles. Dans de nombreux pays, des formes africaines de christianisme et d’islam se sont développées, intégrant langues locales, musiques, coutumes et pratiques communautaires. D’où le concept d’inculturation forgé par l’Église catholique, qui désigne le processus théologique par lequel le message chrétien (l’Évangile) s’insère, s’incarne et prend racine dans une culture particulière. La contextualisation pour les évangéliques et l’appropriation chez certains musulmans définissent la même réalité.

Les affirmations les plus radicales contre le christianisme et l’islam, notamment celles indiquant que le christianisme serait une simple copie de la religion égyptienne antique, demeurent quant à elles très discutées et disputées. Les spécialistes des religions et de l’histoire ancienne reconnaissent certaines influences culturelles entre civilisations, mais ils rejettent généralement les simplifications excessives.

Au fond, le débat dépasse souvent la seule question religieuse. Les critiques traduisent aussi une volonté de célébration historique et culturelle de l’Afrique après des siècles de domination coloniale et de marginalisation intellectuelle. Elles peuvent être également la manifestation d’une instrumentalisation dont les auteurs espèrent récolter des dividendes politiques et/ou économiques.

Le christianisme et l’islam dans la construction de l’État-nation burkinabè

Malgré les critiques dont ils font l’objet, le christianisme et l’islam ont joué un rôle important dans l’État-nation en construction au Burkina Faso. Ces religions ont contribué à dépasser certaines barrières ethniques ou socioprofessionnelles en créant des communautés de foi plus larges que les appartenances traditionnelles ou socioprofessionnelles.

Dans un pays comptant plus de soixante groupes ethnolinguistiques, les religions ont souvent constitué des espaces de rencontre et de brassage social. Un musulman moaga peut ainsi développer des liens étroits avec un Peul ou un Bobo partageant la même foi. De même, les paroisses chrétiennes ont favorisé les relations entre personnes issues de groupes ethniques différents.

Les mariages interethniques ont été largement facilités par ces cadres religieux. Dans l’islam, les réseaux commerciaux, les écoles coraniques et les confréries ont favorisé les unions entre différentes communautés. Dans le christianisme, les écoles confessionnelles, les mouvements de jeunesse, les chorales et les centres de santé ont créé des espaces de socialisation favorisant les rencontres et les unions mixtes.

Ces mariages ont contribué à construire des solidarités familiales et sociales dépassant les frontières ethniques. Ils ont renforcé le vivre-ensemble et participé à la formation progressive d’une conscience nationale burkinabè. Les grandes villes comme Ouagadougou, Bobo-Dioulasso ou Koudougou ont particulièrement favorisé ce brassage interethnique grâce aux institutions religieuses, aux écoles et aux associations communautaires.

Il en est de même de l’interdiction (jadis) des unions entre membres de certains groupes ethniques d’une part et d’autre part entre forgerons et non-forgerons au sein de certains groupes socio-ethniques.

Des critiques à nuancer pour être légitimes et pertinentes

Le Burkina Faso est longtemps apparu comme un exemple de coexistence religieuse relativement apaisée. Les familles multiconfessionnelles, les mariages entre musulmans et chrétiens et les célébrations partagées y sont relativement fréquents même si les penchants pour les replis identitaires et la radicalisation tendancielle de nombre de croyants rendent cela de moins en moins possible. Cette culture du dialogue a contribué à la stabilité sociale et à la cohésion nationale. Bien entendu, des défis persistent encore aujourd’hui. Certaines résistances culturelles aux mariages interethniques subsistent, tout comme des tensions religieuses ponctuelles. Néanmoins, le rôle du christianisme et de l’islam dans la consolidation du lien national demeure significatif.

Les critiques formulées envers le christianisme et l’islam reposent en partie sur des réalités historiques liées à la colonisation, à l’esclavage et à la marginalisation des traditions africaines subsahariennes. Elles expriment également une aspiration légitime à la réhabilitation de l’histoire et de la dignité culturelle africaines.

Toutefois, ces critiques doivent être nuancées. Le christianisme et l’islam ne peuvent être réduits à des instruments de domination étrangère. À l’exception de certains courants doctrinaux qui prônent le retour au mode de vie religieux du temps des messagers et des prophètes des Écritures saintes, ces religions ont été réappropriées, transformées et africanisées par les peuples africains eux-mêmes.

Au Burkina Faso, elles ont joué un rôle important dans le brassage interethnique, le développement des solidarités sociales et la construction progressive d’une identité nationale. À travers les mariages mixtes, les réseaux religieux et les espaces de coexistence qu’ils ont créés, le christianisme et l’islam ont contribué et continuent de contribuer au renforcement du vivre-ensemble et à la construction de l’État-nation burkinabè.

Issaka SOURWÈMA

Dawelg Naaba Boalga

Source: LeFaso.net