
Décédé le jeudi 14 mai 2026, le patron de Planor Afrique, un groupe multisectoriel organisé autour d’une quinzaine de sociétés au Burkina et dans la sous-région ouest-africaine, Timpiga Appolinaire Compaoré, a été conduit à sa dernière demeure dans la stricte intimité familiale le vendredi 22 mai 2026, après des hommages, recueillements et autres ultimes cérémonies d’honneur. Retour sur le parcours d’un « self-made man » qui a refusé de subir ce que la vie lui avait réservé.
Bien que cela relève de la prétention de vouloir retracer la vie d’Appolinaire Compaoré, arraché à l’affection générale à l’âge de 73 ans, à un moment où il servait de boussole pour surtout de nombreux promoteurs d’initiatives privées, entrepreneurs et acteurs du monde des affaires, il n’est pas non plus superflu de porter quelques éléments du parcours de cet homme, à charge pour chacun de se nourrir l’esprit de leçons pour faire face à l’adversité de la vie au quotidien. Cela revêt tout son sens pour un itinéraire qui rappelle cette éducation qu’on inculque dès le bas-âge aux enfants dans les sociétés africaines, et dont la portée cache bien des valeurs qu’elle ne suggère : « Les difficultés ne tuent pas l’homme, elles ne sont pas une fatalité ».
Un succès qui a fait perdre de vue les difficultés de départ !
Président du Conseil national du patronat burkinabè (CNPB), qu’il a dirigé de 2018 à 2023, Appolinaire Compaoré fait partie du gotha de l’entrepreneuriat au Burkina et en Afrique. Au fil des ans, et de fil en aiguille, il a su baliser le chemin qui lui vaut aujourd’hui de léguer à la postérité un « empire économique », essentiellement chapeauté par Planor Afrique ; un multisectoriel fort d’une quinzaine de sociétés au Burkina et dans la sous-région ouest-africaine, notamment au Mali et en Côte d’Ivoire, impliquant des milliers de collaborateurs et de partenaires.
Planor Afrique couvre divers domaines d’activités, dont le transport et la distribution de produits pétroliers, les télécommunications (Telecel Faso, Telecel Mali), les assurances, la banque (Wendkuni Bank International), l’hôtellerie, le transport de marchandises, la location de wagons-citernes à Sitarail, la distribution de produits de grande consommation tels que les cigarettes, l’importation et la réexportation des cigarettes ; la distribution de cyclomoteurs, de pneus, de batteries, de biens d’équipements ; les services et l’entretien de véhicules. M. Compaoré est également détenteur de divers intérêts ou participations minoritaires auprès de plusieurs entreprises au Burkina et dans la sous-région.
En 2020, le patron de Planor Afrique figurait sur la liste de Jeune Afrique des 100 personnalités les plus influentes d’Afrique.
Son parcours d’entrepreneur et son leadership l’ont également conduit à la tête de plusieurs cadres et organisations professionnelles. « De nombreux autres postes de responsabilités importants, sur le plan national et international, m’ont été également confiés sur la base de mon statut d’entrepreneur. En termes de reconnaissance, au Burkina, j’ai gravi plusieurs échelons jusqu’au grade de Grand officier de l’ordre de l’étalon, auquel les autorités m’ont élevé en 2019. J’ai également reçu, dans mon pays, en Afrique et à l’international, plusieurs distinctions et prix pour mon dynamisme et ma vision dans l’entrepreneuriat », a-t-il confié dans une interview accordée en avril 2021 au quotidien d’État, Sidwaya.
Le saut dans l’inconnu qu’il fallait… !
Pourtant, rien ne présageait une telle vie à Appolinaire Compaoré, né de parents paysans et quatrième d’une fratrie de cinq enfants. Comme ses autres frères, mais contrairement à d’autres enfants de sa génération, il sera plutôt moulé aux durs travaux champêtres qu’à prendre le chemin de l’école. Mesurant dès le bas-âge ce que la vie lui faisait comme promesse, Appolinaire Compaoré décide de quitter le village pour rejoindre Ouagadougou, avec tout ce que cela comporte comme dépaysement et souffrances supplémentaires du fait de l’éloignement du cercle familial. Il avait quinze ans. « Il faudra aussi ajouter que mon profil d’autodidacte était pour moi, non pas un handicap, mais une source d’inspiration, de motivation et de courage. Dans tout ce que je faisais, je mettais du sérieux et de l’abnégation. C’est la combinaison de tous ces éléments qui m’a permis, avec l’aide de Dieu, de créer, en l’espace de 50 ans, toutes ces sociétés regroupées au sein de Planor Afrique et d’acquérir des parts dans de grandes sociétés. (…). Comme domestique, en 1968, je touchais 1 500 F CFA par mois et comme revendeur de billets de loterie, je touchais une commission de 5 F CFA par ticket vendu. En 1970, je devenais un partenaire direct de la loterie nationale, avec la possibilité de gagner plus d’argent en employant des revendeurs. Ce nouveau rôle m’a permis d’économiser 750 000 F CFA au début de 1973 et de poursuivre mes ambitions en revendant des mobylettes. Ainsi, une mobylette achetée à crédit par un fonctionnaire à 53 000 F CFA pouvait être revendue avec un bénéfice de 5 000 F CFA. Cette nouvelle activité m’a permis de réunir un million de F CFA en avril 1973 et d’envisager l’avenir avec espoir. Cinq années plus tard (1978), j’ai réussi à créer ma toute première société, la ‘‘Volta Moto », société rebaptisée plus tard ‘‘Burkina Moto » », a-t-il lui-même reconstitué.
En 1986, il fonde la société Burkina Transport consacrée à l’approvisionnement en carburant des dépôts de la Société nationale burkinabè d’hydrocarbures (SONABHY). C’est l’envol pour un quotidien entrepreneurial rempli et respecté, mais qui, faut-il le relever également, n’a pas été un long fleuve tranquille.
Des moments de turbulences
Parler de l’homme d’affaires Appolinaire Compaoré, c’est indéniablement parler d’une « success story » qui forge respect et admiration. C’est aussi convoquer ces épisodes qui ont secoué sa trajectoire. Il s’agit notamment de l’affaire dite « contrebande de cigarettes », une enquête de l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP). Dans ce dossier qui a, en début de 2021, fait un tollé, il était ressorti que depuis des années, Appolinaire Compaoré s’est fait des millions grâce à la contrebande des cigarettes de Philip Morris à travers l’Afrique de l’Ouest. Il avait été accusé de travailler, pendant des années, avec le célèbre baron de la drogue nigérien, Chérif Ould Abidine, plus connu sous le nom de « Chérif Cocaïne », pour trafiquer la marque de cigarette Marlboro, du Nord du Burkina Faso à la Libye. « Les milliards de cigarettes que Compaoré achemine à travers le Burkina Faso financent des groupes armés et alimentent un conflit en ébullition qui tue des centaines de personnes chaque année. Les Marlboro qu’il fait traverser le Niger et le Mali pour être vendus en Libye ont aidé à établir des routes empruntées plus tard par les plus célèbres trafiquants de cocaïne et d’êtres humains au Sahel », pouvait-on lire de l’enquête.
La‘‘gravité » du sujet avait poussé, en juin 2021, Le Balai citoyen, alors l’une des organisations de la société civile les plus influentes du pays, à se saisir de l’actualité pour s’étonner que « face à des accusations aussi graves et précises révélées depuis plus de trois mois, les autorités judiciaires de notre pays restent de marbre. Ce silence est inadmissible dans un État de droit, au regard de la gravité des faits qui sont allégués et du comportement de l’intéressé qui n’a pas daigné poser plainte contre les auteurs de ces révélations, mais s’emploie plutôt à coups de renfort médiatique à divertir l’opinion ».
En août 2021, un rapport publié par des experts de l’ONU blanchit l’homme d’affaires Appolinaire Compaoré. Le rapport des experts souligne, entre autres, que les produits de SOBUREX, l’entreprise de M. Compaoré, ont pu malencontreusement tomber entre les mains de personnes qui pratiquent la contrebande. « Ce qui décharge Apollinaire Compaoré de tout lien avec des groupes terroristes », avait relevé le rapport, d’où il ressort également qu’en dépit de quelques imperfections mineures relevées par les experts, la bonne foi de l’homme d’affaires a aussi contribué à le disculper.
Profitant d’une interview qu’il a accordée à Sidwaya en avril 2021, Appolinaire Compaoré est revenu sur ce crucial épisode de son parcours d’homme d’affaires : « Merci de me poser cette question, car je pense que ceux qui ont porté les accusations dans leurs écrits n’ont jamais voulu comprendre la vérité sur mes activités, dont ils parlent. S’ils étaient de bonne foi, ils seraient venus directement vérifier leurs informations avant de publier tous ces mensonges. Je suis dans l’activité de la vente de la cigarette, puisque c’est de cela qu’il s’agit, à travers deux sociétés créées en toute légalité et avec des missions clairement définies. Il y a d’un côté la SODICOM (Société de distribution et de commercialisation de produits de grande consommation), dont les activités se limitent au marché local. De l’autre côté, il y a la SOBUREX (Société burkinabè d’importation, d’exportation et de réexportation des produits de grande consommation). Comme vous pouvez l’entendre, le travail de cette société, c’est l’importation et la réexportation des produits. Et pour pouvoir mener ces activités comme indiquées, la SOBUREX a obtenu, dès sa création en 1998, des autorisations de la douane pour le transit et l’escorte des produits sur le territoire burkinabè. Ainsi, les produits destinés à la réexportation sont escortés depuis les ports de débarquement jusqu’à la frontière du Burkina par les douanes des pays voisins puis par les douanes du Burkina lorsqu’ils entrent sur notre territoire. Ensuite, ils sont entreposés dans un magasin, dont les clés sont détenues par la douane. Toutes les opérations de réexportation se font sous le suivi de la douane. Nous avons également un contrat clairement établi avec notre fournisseur pour commander nos produits. C’est pour vous dire qu’il s’agit d’une activité légale, suivie par les services compétents et disposant d’une traçabilité. Mes sociétés paient leurs impôts et je ne vois pas comment on peut parler de contrebande. S’il y a des gens qui font de la contrebande, il faut les trouver ailleurs. Pas à SOBUREX et encore moins à SODICOM ».
Outre les valeurs de persévérance, d’ardeur au travail, de patience, de discrétion, de grande humilité, de générosité, de sens profond de reconnaissance aux hommes et à Dieu, d’attachement à la fraternité… que les témoignages mettent en exergue comme leçons à retenir du parcours de ce croyant, fidèle chrétien, Appolinaire Compaoré a, lui-même, bien voulu partager : « Sur cette terre, c’est impossible d’obtenir que tout le monde dise du bien de vous. Je ne m’attarde pas trop sur les commentaires des gens qui vous jugent sans réellement vous connaître ou parfois qui ont décidé de salir votre réputation, parce qu’ils ne sont pas à votre place. L’essentiel, c’est d’être concentré sur ses objectifs et ne jamais décider de nuire délibérément à quelqu’un. Pour le reste, c’est Dieu qui donne à chacun ce qu’il obtient ».
O.L et S.I.K
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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