Enseignant de biologie et physiologie animales à l’université Joseph-Ki-Zerbo admis à la retraite, Pr Youssoufou Ouédraogo a un parcours académique et professionnel plein d’enseignements. Il est également auteur de plusieurs œuvres, dont le troisième essai politique paru en janvier 2023 sous le titre « La gauche nationale ». Vie académique et professionnelle, combat syndical, défense de mœurs publiques et de gouvernance, Pr Youssoufou Ouédraogo, connu pour sa rigueur dans la réflexion et la démarche, et pour qui d’anciens étudiants ne tarissent d’éloges, se présente également par les nombreuses tribunes qu’il a signées dans les médias burkinabè sur des questions d’actualité brûlante, de janvier 1999 à mai 2023, et du journal L’Indépendant à Lefaso.net en passant entre autres par l’Événement et Hakili (trimestriel du mouvement des intellectuels du Manifeste pour la liberté). Interview avec l’un des vétérans et avertis de la vie socio-politique burkinabè, Pr Youssoufou Ouédraogo !

Lefaso.net : Votre cursus scolaire et académique est celui d’un scientifique, mais votre vie active est, en revanche, celle d’un littéraire accompli, qui s’illustre par une production d’œuvres et surtout qui s’assume par des opinions et des prises de position sur des sujets éminemment politiques concernant la nation. Qu’est-ce qui fait cette trajectoire ?

Pr Youssoufou Ouédraogo : Rien de particulier ! C’est une trajectoire qui vous amène à vous ouvrir à des préoccupations d’intérêt public. Aussi, de par mon itinéraire, j’ai appris à observer et à analyser les situations ; on a eu une vie militante active quand on était sur le campus. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de journaux comme c’est le cas de nos jours. C’était donc des exercices d’analyse des différentes situations nationales et internationales, des situations de campus, etc. Côté écriture, ce sont des aptitudes qu’on peut avoir ; indépendamment de la formation qu’on appelle scientifique, chacun a ses petits talents par-ci, par-là, qu’il peut mettre au service de son engagement, de sa contribution à la vie publique, en l’occurrence, du débat public.

Vous évoquez implicitement la formation informelle, qui est propre à chacun. Et en la matière, on peut affirmer que les générations antérieures, auxquelles vous appartenez, s’en sont bien servies, surtout à travers les milieux universitaires, et cela se ressent dans les niveaux de culture dans le débat public. Qu’est-ce qui peut expliquer la rupture sur ce point entre ces générations et celles actuelles ?

Votre observation est juste. On ne peut plus trouver cette configuration du débat au niveau de la jeunesse, à cause de la scission de l’UGEV (Union générale des étudiants voltaïques) au cours des vacances 1979, qui a créé un précédent irréversible, et aussi des besoins de la démocratie. À notre époque, l’AEVO (Association des étudiants voltaïques de Ouagadougou) était la seule organisation et avait le monopole de la représentation des étudiants à l’université de Ouagadougou. Donc, on se ‘‘chamaille », mais à l’intérieur d’un même cadre organique. Et il faut bien se mettre à la hauteur du débat. Celui qui vient pour contredire, il faut qu’il se mette à la hauteur, et celui qui doit apporter la réponse aussi doit en faire autant.

Depuis cette scission, quand on n’est pas content, on va créer son organisation, propre à soi, où on n’est pas dérangé par d’autres points de vue, où on ronronne sur ses propres idées, pratiquement sans contradictions majeures. Donc, pas d’effort d’amélioration de son discours, de son degré de culture, etc. Au niveau de la jeunesse, on ne peut plus retrouver le contexte d’antan que vous avez décrit ; c’était un contexte d’époque qui avait permis de se forger vraiment aux débats. L’esprit était que, quand quelque chose ne va pas, il faut en débattre.

On ne quitte pas le cadre, sauf si on en est exclu (ça peut arriver). Mais aujourd’hui, quand on n’est pas content ou pas d’accord, même de façon circonstancielle, on quitte. Sans vouloir faire de jugement de valeur globale, je pense que pour la fertilité du débat contradictoire entre jeunes, c’est une faiblesse. Car on ne peut plus émuler avec une obligation de moyens intellectuels, voire de résultats. On est très souvent dans une obligation de justificatifs qu’on sait toujours aussi valables les uns que les autres, mais qui ne donnent pas de clés d’amélioration d’une situation en instance.

C’est un contexte particulier de luttes au campus qui a coûté des plumes…, et vous avez fait partie de ces étudiants qui ont été suspendus, puis exclus. Que s’était-il passé à l’époque ?

Effectivement ! Mais il y en a eu pire ! Je pense au cas Dabo Boukary et à tous les autres qui ont été emprisonnés, torturés et encasernés au Conseil ou à Pô. Et si vous me permettez, je voudrais m’incliner devant un « inoubliable » de 1979, Michel Kaboré, président de l’AEVO à l’époque, et décédé le 10 mai dernier (l’interview a eu lieu le 21 mai 2026 : Ndlr).

Pour revenir à la question, à l’époque, au moins, la question de l’emploi n’était pas une préoccupation ; parce que dès que vous aviez le baccalauréat, vous étiez directement directeur d’école et il y avait aussi les concours directs (la douane, les impôts, etc.). Pour répondre directement à votre question, je dirai que ce sont des grèves qui nous ont conduits à cela.

En 1979, il y a eu la première grande grève au niveau des étudiants. Elle a eu une envergure nationale, parce que beaucoup de forces, surtout syndicales, se sont prononcées. La grève a engendré beaucoup de conséquences. À l’époque, on était autour de 1 000 étudiants sur le campus. Mais ceux qui ont été formellement sanctionnés, c’est-à-dire par un acte administratif, n’étaient pas loin de 120 étudiants, dont une cinquantaine d’exclus et de suspendus. À cela, il faut ajouter ceux qui ont été sanctionnés de façon indirecte, de différentes manières, comme l’impossibilité de redoubler.

Quel a été le sort de tous ceux-là qui ont écopé des sanctions ?

Les sanctionnés n’ont pas eu trop de difficultés à se recaser dans la fonction publique, directement ou par des concours, ou dans le privé. Ceux qui en avaient la possibilité se sont réinscrits dans d’autres universités, comme celles d’Abidjan ou de Dakar. Cela a fait que les conséquences ont été un peu atténuées. Mais mon exclusion est intervenue deux ans plus tard, en 1981, dans la même logique, c’est-à-dire pour une simple grève. Et là, il y a eu une liste de 200 étudiants (je crois) qui ont été formellement sanctionnés, dont plus de 20 par une exclusion. Les autres ont vu leurs bourses suspendues de deux à douze mois.

C’était quoi les motifs de la grève ?

En fait, ce sont deux grèves qui ont fait dérailler ma trajectoire : en 1979 et en 1981. En 1979 (boycott des examens), ce fut à cause du caractère sélectif des examens à l’université. Il faut dire que cette question ne date pas de maintenant, parce qu’à l’époque déjà, il avait été mis en place un système un peu compliqué d’examen à l’ESSEC (École supérieure des sciences économiques, actuelle UFR Sciences économiques et de gestion/Université Thomas-Sankara : Ndlr), avec des groupes, des sous-groupes, etc. Il fallait avoir telle moyenne dans tel groupe et telle autre dans tel sous-groupe, etc. C’était vraiment compliqué. La compréhension même des calculs de moyenne par les étudiants était problématique. Donc, les étudiants de l’ESSEC ont déclenché la « résistance ». À l’époque, c’était aussi des « partiels », deux à raison de 30% chacun, et un examen final qui comptait pour 40%.

Donc, ils ont boycotté avec succès les partiels du premier ou deuxième trimestre (je ne m’en souviens plus trop). Après, ils ont fait des émules, parce qu’au niveau de l’ISP (Institut supérieur polytechnique, actuel Institut de développement rural – IDR, délocalisé à l’université de Bobo-Dioulasso : Ndlr), il y avait également un souci où notre classe (j’étais délégué et membre du Conseil d’établissement) avait écopé de deux zéros collectifs : un premier que nous jugions « moralement » injuste, et un autre, illégal au regard des textes. Bref, on se plaignait un peu partout du caractère très sélectif des examens. Évidemment, on rapportait cela à l’impérialisme français qui ne voulait pas de cadres locaux. Il y avait donc toute cette ambiance-là.

De l’ESSEC d’où elle est partie, la grève a embrasé tout le campus sous la houlette de l’AEVO. En juin, le mouvement a bien marché. Mais en octobre, ce fut la débandade. Je pense qu’il y a des choses qu’on n’avait pas pu anticiper. Mais c’est après coup qu’on le voit, en son temps c’était difficile de les percevoir. En réalité, on n’avait pas compris qu’on ne pouvait pas tenir une grande mobilisation sur une longue durée. Donc, on se gargarisait de la bonne mobilisation en juin et on pensait que ça pouvait tenir jusqu’en octobre. Alors que progressivement, il s’était installé une démobilisation. Et contrairement à la mobilisation qui peut être bruyante et fière, une démobilisation est toujours silencieuse, car présumée honteuse. Quand les gens changent de position vis-à-vis d’une lutte, ils ne viennent pas tous le dire au siège de l’association.

Pour la grève de 1981, face au CMRPN (Comité militaire de redressement pour le progrès national), c’était suite aux arrestations de certains membres du comité exécutif de l’AEVO, comité qu’on avait d’ailleurs eu de la peine à mettre en place. Les autres membres avaient été contraints à la clandestinité, soit un renvoi de fait de l’université. C’était un mouvement de loyauté vis-à-vis des responsables que nous avions élus, dans un contexte de faible mobilisation et de peur.

On imagine que l’administration universitaire a fait un travail à ce niveau !

Ah oui, surtout en 1979 ! C’était de bonne guerre ! Et en la matière, l’administration ne manquait pas de ‘‘cerveaux ». Elle a trouvé une astuce, qui était d’instituer des inscriptions pour la session (d’octobre). Ce qui ne se faisait pas auparavant. Cette idée permettait en réalité de tester notre mobilisation. Ne se doutant de rien, on a lancé un mot d’ordre de boycott. Ce qu’on ignorait, c’est que des étudiants partaient discrètement s’inscrire. À un moment donné, il y a eu une fuite qui nous a alertés : une grande majorité d’étudiants, selon la fuite, était déjà inscrite pour la session.

Après coup, on peut penser que si on n’avait pas lancé un mot d’ordre de boycott des inscriptions, l’administration n’aurait pas eu d’indication sur notre état de mobilisation. Malheureusement, on n’avait pas vu tout cela venir. C’est dans ce contexte que le comité exécutif a fini par lever tous les mots d’ordre. Mais c’était trop tard. Et nous autres, quand on est partis pour s’inscrire, l’administration a dit qu’elle ne prenait plus de demande pour la session ; ceux qui ne sont pas venus à temps, c’était tant pis pour eux. L’administration avait repris le rapport de force, avait même confectionné sa liste d’étudiants pour les sanctions dites étagées.

Pour 1981, après l’échec de la grève, on s’était accroché à tout pour éviter de lourdes sanctions. L’AEVO se remettait péniblement de la saignée des sanctions de 1979. Certains administratifs avaient vraisemblablement profité pour régler des comptes personnels, surtout à l’ESSEC qui comptait un tiers des exclus (8 sur 22, si ma mémoire est bonne). Après quoi, on a même essayé de fermer le robinet du « boulot » à certains exclus par-ci et par-là : par exemple, nous, on était deux à avoir réussi à un concours pour aller faire des études en « Pêche et pisciculture » à Bouaké (Côte d’Ivoire).

On avait voulu négocier à l’époque pour qu’on ne diffuse pas les résultats à la radio, parce que les deux admis que nous étions étaient aussi les deux renvoyés de l’ISP. Mais c’était déjà vicié : celui qui gérait le concours était un de nos virulents adversaires de 1979. Il y a eu d’autres cas comme cela. Mais globalement, les gens s’en sont bien tirés, peut-être mieux que s’ils étaient restés à l’université de Ouagadougou. Comme on le dit, quand on vous ferme une porte, vous ouvrez ailleurs, et peut-être même que c’est en ce moment que vous découvrez en vous des talents dans des domaines que vous ignoriez. C’est une leçon de vie.

Cette période a-t-elle eu un impact sur l’avenir même de l’AEVO ?

Certainement ! D’abord, après les premières sanctions, pour mettre en place un nouveau comité exécutif, ce n’était pas facile. Les assemblées générales étaient squelettiques. Je me souviens qu’il a fallu deux assemblées générales pour finaliser la mise en place d’un comité exécutif ; puisqu’on avait renvoyé ou suspendu tous ceux qui étaient expérimentés.

Il fallait responsabiliser des étudiants de première année, au mieux, de deuxième année. Ils étaient bien engagés, mais leurs niveaux de connaissance de l’association, de culture organisationnelle et de conscience politique étaient encore faibles. Ça a été vraiment un moment difficile pour le mouvement. C’est aussi ainsi que dans les épreuves, une organisation mûrit. Quoi qu’on puisse en dire, ce n’est pas pour rien qu’elle est toujours là, sous une autre appellation, alors que plusieurs autres associations d’étudiants créées après elle ont disparu.

Cela a-t-il modifié votre itinéraire professionnel ?

Évidemment. Quand je m’orientais à l’ISP Ouaga, c’était pour devenir ingénieur agronome. Mais à Dakar, c’est une maîtrise ès sciences naturelles que j’ai faite. Dès lors, l’itinéraire professionnel devenait tout autre. Alors qu’à l’ISP, après avoir franchi « haut la main » la 1ʳᵉ année, réputée la plus sélective. Je me voyais déjà ingénieur, un titre dont je rêvais depuis le primaire.

Dans les détails, je dirai qu’après l’exclusion définitive en 1981, après avoir attendu en vain les formalités pour aller faire « Pêche et pisciculture » à Bouaké et d’autres tentatives infructueuses, j’ai décidé, sur initiative personnelle, d’aller à Dakar. C’était le 9 ou le 11 novembre 1981 (je ne m’en souviens plus clairement). J’avais des facilités pour le transport (possibilité de gratuité). En plus, les frais d’inscription étaient de l’ordre de 4 000 F CFA, contre 50 000 à Abidjan et 150 000 à Cotonou.

J’étais renvoyé étant en 2ᵉ année ; mais à Dakar, il me fallait reprendre la première année en 1981-1982, alors que mes promotionnaires de baccalauréat allaient en 5ᵉ année. Et ça, c’était ma faute, parce que je n’avais pas récupéré en son temps mon attestation de succès de 1re année à l’ISP. Il était devenu pratiquement impossible de l’avoir à temps pour « valorisation » à Dakar, surtout au regard du contexte : nos mauvaises relations avec l’administration. J’avais bien tenté par un proche ami, OSM (qui se reconnaîtra), mais ce ne fut qu’en mai 1982 que je reçus l’attestation à Dakar ; autant dire, inutile.

Voilà un peu d’où est partie ma trajectoire professionnelle : directeur d’école primaire pendant mon SNP, enseignement secondaire privé et public, puis études de 3ᵉ cycle, enseignement supérieur et recherche.

Mais toutes ces péripéties dues aux sanctions injustes nous ont forgés et on s’en est presque tous sortis, tant bien que mal. Je parle de « sanctions injustes », car elles ont été reconnues comme telles et annulées sous le CNR. J’ai même recouvré ma bourse en année de maîtrise après que j’ai fait une demande, sur insistance de OBM (qui se reconnaîtra) et d’un bon plaidoyer de la part des représentants de l’UGEV à la commission des bourses. Dans le même esprit, courant 1992 (je crois), j’ai bénéficié d’une « réhabilitation administrative » que certains avaient snobée avant d’en percevoir la valeur symbolique.

Quels étaient vos rapports avec les pouvoirs ?

On avait des rapports de lutte avec toutes les autres forces, du PAI (Parti africain de l’indépendance), du MLN (Mouvement de libération nationale), du RDA (Rassemblement démocratique africain) et leurs sympathisants en milieu syndical. Mais depuis que le PCRV (Parti communiste révolutionnaire voltaïque) a vu le jour, c’était ce parti qu’on soutenait, tout comme ses sympathisants en milieu syndical. On avait de bons rapports avec le (SYNTSHA : Syndicat national des travailleurs de la santé humaine et animale), des sections, sous-sections de certains syndicats qui épousaient nos positions.

L’adversité contre « trop de monde » nous a un peu desservi en 1979. On s’était surtout aliéné des syndicats d’enseignants, notamment le SNEA-B (Syndicat national des enseignants africains du Burkina) dont on avait perdu le soutien, alors que jusque-là, on collaborait très bien. On était jeunes, on était dans l’euphorie, on dénonçait nom et prénoms… Cela ne nous a pas facilité la tâche.

On peut dire que vous avez été moulé également dans de grands combats idéologiques. Est-ce tout cela qui vous vaut ce dynamisme permanent dans le débat public ?

Certainement ; puisque c’est un engagement. Je suis resté militant du SYNTER (Syndicat national des travailleurs de l’éducation et de la recherche), pratiquement jusqu’en 1999, avant de quitter l’université pour aller dans un projet. Et jusqu’à aujourd’hui, ce sont des syndicats que je respecte ; les gens étaient de qualité et l’engagement sincère. Donc, on reste dans la dynamique, on suit l’actualité et on continue de débattre sur les sujets d’intérêt national.

Aussi, sur certaines thématiques, on a une sorte de devoir de restituer ce qu’on a fait, sans pour autant être complaisant avec le passé ni le fuir. Autant je n’hésite donc pas à en parler, autant je veux aussi mettre ce qu’on n’a pas su gérer en perspectives, pour éviter que les générations actuelles ne tombent dans les mêmes erreurs, même si les contextes ont substantiellement changé. Pour dire qu’il y a aussi cette envie de témoigner, d’expliquer pourquoi on devient ce qu’on est. Il y a également le fait que, lorsqu’on vous a connu sur une voie et que vous prenez du recul à un moment, ça se sent et les gens qui vous connaissent s’interrogent. De ce fait, il y a un devoir d’expliquer pourquoi à un moment donné, vous avez commencé à prendre vos distances, même si vous n’avez pas complètement rompu.

Doit-on comprendre que vous avez rompu avec le monde syndical ?

Je n’ai jamais rompu, moralement parlant, avec ces syndicats. Mais, à un moment donné, je suis devenu extrêmement critique. Je ne veux pas hurler avec les loups, mais pour moi, on avait inversé les priorités ; les priorités politiques avaient pris le pas sur celles corporatives. J’étais bien placé pour le savoir, parce que j’avais fait un doctorat de troisième cycle, qui limitait ma carrière à maître-assistant.

On ne pouvait pas aller au-delà. Donc, j’étais dans cette situation avec d’autres camarades, et notre préoccupation, c’était d’avoir des bourses ou des financements pour aller faire des doctorats d’État. Imaginez dans un même syndicat où nous autres voulions des bourses pour un doctorat d’État, il y avait aussi les gardiens, les jardiniers, etc. qui, eux, voulaient juste des gants et des bottes pour travailler !

Et toutes ces revendications dans une seule et même plateforme, ça ne peut pas marcher. Dans une telle situation, les revendications d’une certaine catégorie de militants ne seront jamais prioritaires au niveau du gouvernement, alors qu’elles sont légitimes. L’idée d’un syndicat séparé des enseignants du supérieur, qui allait se concrétiser plus tard avec la création du SYNADEC (Syndicat national autonome des enseignants-chercheurs), avait pris corps dans certains esprits, dont le mien.

De la sorte, si vous êtes entre enseignants-chercheurs dans votre syndicat, vos revendications sont examinées dans l’absolu et non de manière comparative à d’autres corps dans le syndicat. Au lieu de tels efforts, les camarades semblaient plutôt mettre l’accent sur l’engagement politique, en oubliant que ce sont d’abord les syndicats de corporation, qui peuvent s’occuper certes de questions politiques, mais prioritairement ce sont des questions corporatives. Si vous inversez en mettant les questions politiques au-dessus, vous serez politiquement forts, mais sans possibilité de mobilisation large au-delà du cercle politique dominant (les questions politiques sont clivantes).

Cette rigueur que vous vous êtes imposée, par la démarcation de la sphère politique, n’a-t-elle pas entamé votre carrière ?

C’est possible. Quand je rentrais de Dakar, la RDP (Révolution démocratique et populaire), avec laquelle je ne m’accordais pas très bien, était déjà en place. Dans les concours de la fonction publique, il y avait des épreuves d’idéologie, semble-t-il, pour écarter les adversaires de la RDP des emplois publics. Au départ, c’était de « vraies épreuves » de dissertation. Et sur ce terrain, nous autres, on était plutôt à l’aise. Les camarades qui ont eu affaire à ces épreuves les ont allègrement réussies. Ce qui était perçu comme « anormal », puisqu’on ne soutenait pas la RDP.

Donc, à un moment, les gens ont donc réimaginé des épreuves d’idéologie sous forme de petites questions très précises, propres à la RDP. Ce n’était plus de l’idéologie à proprement parler. Celui qui n’était pas impliqué dans ses activités des CDR ne pouvait plus s’en sortir. De plus, si vous avez étudié à l’étranger, c’était un handicap relatif : sur place à Ouaga, vous êtes baigné par les slogans de la RDP, vous êtes dans l’ambiance ; il y a des choses que vous entendez et vous lisez, alors que de l’étranger, ce n’est pas la même réalité. Il fallait donc être dans le bain CDR (Comité de défense de la révolution) pour s’en sortir.

Donc, après le SNP (Service national populaire), on a un peu « galéré ». J’avais obtenu quelques heures de vacation au lycée Newton (1986-1987) puis un poste permanent au lycée Montaigne (1987-1988), tous privés, mais administrés par des proviseurs affectés par l’État. Après le coup d’État de 87, il a été lancé un concours de recrutement de professeurs de sciences naturelles (Sciences de la vie et de la Terre, SVT, de nos jours), où il n’y avait plus d’épreuve d’idéologie. C’est à partir de là que j’ai obtenu mon emploi à la fonction publique. J’ai un peu hésité entre le privé (mieux payé, en ce qui me concernait) et le public avant de finalement opter pour le public.

Mais pourquoi aviez-vous, malgré cette réalité, préféré le public ?

Simplement parce que professeur dans le public, c’était plus valorisant, à mes yeux, que professeur dans le privé. En plus, dans le privé, il n’y avait pas de perspectives lisibles du genre plan de carrière. Dans le public, le salaire était faible, mais on a au moins une carrière stable, avec des perspectives d’évolution lisibles et fiables. Donc, je suis allé dans le public et mon premier poste, c’était dans un CEG (à Garango), alors que normalement, étant titulaire d’une maîtrise, je devrais être affecté dans un lycée. Il faut rappeler qu’à l’époque (de nos jours aussi), il manquait de professeurs pratiquement partout à l’intérieur du pays, surtout dans les disciplines dites « scientifiques ». Les populations s’étaient mobilisées et avaient construit des établissements secondaires ; il y avait donc une demande d’enseignants qu’il fallait combler.

Aviez-vous prévu le métier, tel que vous l’avez pratiqué ?

Pour le métier d’enseignant, je dirais oui ! Ayant raté l’ingéniorat et les autres opportunités, dans mon esprit, je voulais quand même obtenir une licence, diplôme-phare à l’époque (j’en avais à la fois les motivations et les capacités) avant de commencer à travailler quel que soit le métier. Mais le plus probable était désormais l’enseignement. Autrement, c’est plutôt rare de « perdre » quatre ans dans une université et d’accepter de reprendre la première année dans une autre, dans la foulée. Mais j’étais confiant.

Pour l’université, c’est en étant en poste à Garango que, informé par des promotionnaires de Dakar, j’ai postulé pour des études de troisième cycle à l’ISN-IDR (l’IDR étant l’ex-ISP). On avait trois choix, à l’époque. Côté études, j’étais du genre à m’en sortir « un peu partout ».

Mais là, j’avais des appréhensions en rapport avec les périodes « chaudes » de 1979 à 1981. Et finalement, j’ai déposé mon dossier là où je croyais ne connaître personne et inversement (si vous voyez ce que je veux dire), là où je n’avais pas d’appréhensions particulières : en physiologie animale. C’est une fois reparti à Garango, à mon poste, que j’ai été convoqué à Ouagadougou pour les entretiens en vue du recrutement pour le DEA.

C’est à l’entretien que j’ai su que c’était Oumarou Clément Ouédraogo (paix à son âme !) qui était le responsable de cette formation. Il nous avait tenus en travaux pratiques. Je le connaissais aussi par des copains et il avait la réputation d’être un ancien militant de l’UGEB (Union générale des étudiants burkinabè), même si je ne savais pas ce que cela valait. Il était ministre de l’enseignement supérieur et je ne sais pas s’il se souvenait de moi ou pas.

À la fin de l’entretien, il m’informa que j’étais retenu pour le DEA (Diplôme d’études approfondies) et me dit d’aller ramasser mes bagages et revenir sans délai à Ouaga, parce que les cours commenceraient incessamment. Je veux bien faire ma thèse, mais ça ne va pas être simple, administrativement parlant. Mais il était aussi mon ministre et réputé puissant à l’époque. C’est ainsi que j’ai fait le DEA, et entamé la thèse. Et en 1991, il est assassiné. Politiquement, je ne peux pas dire grand-chose sur lui, mais c’était un bon scientifique dans l’esprit et les ambitions de rayonnement international.

Le professeur Nacro avait, entre-temps, été nommé à sa place, et il se trouvait que j’étais l’un de ses meilleurs étudiants, en 2ᵉ année ISP. Il nous enseignait la chimie organique. À partir de 1991, il m’a fait affecter à l’université. J’ai pu soutenir mon doctorat de troisième cycle, mais difficilement, parce qu’il y avait toujours quelques obstacles « invisibles » sur mon chemin. Et même qu’après la soutenance, j’étais toujours menacé d’être renvoyé au secondaire. Plus platement, je dirais qu’il y a des gens qui ont des prérogatives qu’ils exploitent subtilement pour te « coincer ».

Tu sais que c’est injuste et subjectif, mais tu n’as pas de faits palpables, objectifs pour fonder une quelconque plainte. Tu rumines et « tu bois l’eau fraîche », comme dirait un collègue. J’ai ensuite été nommé assistant en janvier 1994, puis maître-assistant en juillet 1997. Mais tout cela est arrivé un peu tard, puisque j’ai eu ma maîtrise à 29 ans. À cela, il faut ajouter un an de SNP et un an dans le privé. J’ai donc commencé dans la fonction publique à 31 ans, soutenu un doctorat de troisième cycle à 36 ans, inscrit et nommé maître-assistant au-delà de la quarantaine. Aujourd’hui, à cet âge, certains sont déjà professeurs titulaires.

N’était-ce pas plutôt un exploit à l’actif de votre persévérance, quand on se réfère à ce que vous avez traversé !

C’est possible. En tout cas, ce n’était pas simple. À l’université, jusqu’à ma nomination comme maître-assistant, j’ai été maintenu en catégorie A2, conformément à la maîtrise, bien que recruté en Conseil des ministres sur la base du doctorat de 3ᵉ cycle. Statutairement, à la fonction publique de l’époque, avec un doctorat, on était classé en A1 plus une bonification d’échelons. Je n’ai pas pu obtenir de reclassement. Donc, je suis resté en A2 jusqu’à ma nomination comme maître-assistant.

Sur le plan financier, c’était difficile ; parce qu’à plus de 40 ans, on a la famille, des charges, des redevabilités vis-à-vis des frères et sœurs qui, dans mon cas, ont cotisé piécettes, ‘‘marbatigué » (arachides grillées : Ndlr), grumeaux de ‘‘dèguè », etc., pour me soutenir pendant mes périodes de galère. Et quand vous n’arrivez pas à incarner un tant soit peu l’image de ce qu’on appelle un prof d’université, ça vous touche ; parce que ce n’est pas gravé sur votre front que vous avez subi ceci ou cela de défavorable ou de favorable d’ailleurs. Je me suis dit à un moment donné, l’université c’est bien, mais il fallait que je cherche à me soulager financièrement quelque part.

C’est ainsi que je suis parti, sur test de niveau maîtrise, au programme de Gestion intégrée des ressources en eau (GIRE) comme naturaliste-environnementaliste. Après la GIRE, j’ai réintégré l’université en 2004. Je passe les péripéties où j’ai fait neuf mois avant d’être remandaté. Mais j’étais d’une grande sérénité et m’étais définitivement conditionné pour faire une carrière de maître-assistant. C’est alors qu’entre-temps, en 2009, il s’est ouvert une possibilité de débloquer ma carrière par ce qu’on appelle l’« Habilitation à diriger la recherche (HDR) ». Je l’ai soutenue en 2015, et, sur cette base, je suis passé maître de conférences en 2016, puis professeur titulaire en 2021, année de ma retraite.

Combien d’œuvres avez-vous, à ce jour, à votre actif et quelles sont les thématiques développées ?

J’ai cinq ouvrages comme auteur unique, et un autre (plutôt technique) comme co-auteur. Le 1ᵉʳ est paru en juillet 2018 et le dernier en mi-janvier 2026. Les thématiques sont en réalité des questions que je mâchais depuis longtemps : entre autres, sur le référencement humain de nos conduites, sur la citoyenneté que je considère toujours comme la première contrainte de nos pays, les grandes questions d’actualité du moment, etc. Mais étant enseignant subalterne (de rang B), j’attendais d’être au moins maître de conférences, enseignant « cadre » comme on dit (rang A), avant de m’engager dans un autre défi qu’est l’écriture de livres.

Une revue générale des nombreuses tribunes que vous avez signées dans les médias, surtout à des périodes cruciales pour le pays ou sur des questions qui fâchent, montre également que tout ce qui touche à la citoyenneté, au civisme, à l’intégrité… et aux principes de gouvernance vous est cher. Quel commentaire faites-vous de mon observation et que souhaiteriez-vous que ces nombreux jeunes que vous avez enseignés gardent comme valeurs ?

J’aime bien ces thèmes, car, comme j’aime à le dire, « nul n’est saint et nul n’est dupe ». C’est pour dire qu’on ne peut pas être fort partout. Chacun a un point fort sur lequel il peut s’appuyer, parce qu’il sait que dans ce domaine, il est compétent, il a des connaissances certaines, et surtout, il est conséquent, il est conforme ou peut se conformer à sa parole. C’est cela la société : un jeu de complémentarités, où chacun excelle sur ses points forts (là où d’autres « se cachent ») et se fait discret sur ses points faibles où d’autres excellent.

C’est en cela que la société toute entière peut exceller sur des points forts. Il y a des sujets que je n’aborde pas, si ce n’est à mon corps défendant, parce que je n’y suis pas fort. Donc, je n’y entre pas ; je ne vais pas y aller « brasser l’air » comme on le disait sur le campus. Dans la vie, j’estime donc qu’il ne faut pas être prétentieux ; il faut maximiser dans le domaine où l’on a des aptitudes avérées. Je l’ai expliqué dans un de mes livres : si vous êtes fort dans un domaine valorisé par la société, vous êtes valorisé par la société.

Mais attention ! Il ne faut pas partir de ce constat pour aller dans un domaine où vous êtes faible, parce qu’il est valorisé alors que celui où vous êtes fort n’est pas valorisé. Si vous êtes fort dans un domaine, même s’il ne semble pas valorisé, restez-y quand même et continuez à exceller ; peut-être qu’avec le temps, sous certaines circonstances ou opportunités, ça le sera un jour. Par exemple, avec le développement des IA, il y a une revalorisation relative des aptitudes non automatisables, pendant que les savoirs bruts et accumulables, les aptitudes automatisables seront de moins en moins sollicités à la faveur de cette IA.

Je reconnais que c’est plus facile à dire qu’à faire ; parce que derrière, il y a des conditions matérielles, de standing, de valorisation sociale et tout ce qui s’en suit. Cela pousse les gens à se casser les dents dans des domaines où ils n’ont pas de talents ou de compétences, plutôt que de miser et d’insister sur leurs meilleures potentialités. Bref, très souvent, on investit plus qu’il n’en faut dans des domaines où on n’a pas le talent, au détriment de là où on a du talent, tout simplement parce que ce n’est pas valorisé par la société actuellement. On oublie que ça peut changer avec le temps.

Alors qu’aujourd’hui, chacun demande à l’autre ce que lui-même n’est pas prêt de faire !

Effectivement, les gens ne s’incluent pas dans leurs pensées. C’est pour les autres. Alors que la meilleure force, je ne parle pas seulement de quantité, c’est celle qu’on exerce sur soi-même. Il faut ensuite avoir de la patience. C’est la chose la plus difficile aujourd’hui, puisque les choses vont très vite. Donc, pour être patient, il faut être extrêmement fort. Je dis aux gens : être fort, c’est être capable de s’arrêter à un feu à Ouagadougou, à minuit, alors que personne ne vous regarde. Vous vous arrêtez simplement parce que le feu est au rouge. C’est cela quelqu’un qui est fort, parce que c’est sur lui-même, d’abord, qu’il exerce sa force. J’ajoute à cela la confiance en soi. Cette confiance, on ne peut l’avoir qu’à condition d’identifier et de s’approprier fièrement son potentiel.

L’autre illusion que les gens se font également, c’est de croire que tout le monde peut être leader. Il y a des talents « naturels » qui vont avec le leadership. En revanche, je dis toujours aux jeunes de s’assumer : prendre ses responsabilités quand il le faut ; vous êtes, par exemple, dans un groupe où vous sentez que vous vous distinguez dans un domaine donné ; ne vous défilez pas si le groupe vous désigne comme son représentant dans ledit domaine, tant que c’est dans la loyauté.

À vous de clore l’interview, si vous tenez un message particulier !

C’est de vous (Lefaso.net) remercier, car c’est la première fois que j’accède à ce format d’interview. Je me sens honoré que sur les plus de 30 millions de Burkinabè, vous puissiez me donner cet espace pour le débat public. Je ne peux que vous encourager dans ce que vous faites. Il est vrai que tous les contextes sont difficiles pour votre métier, mais le nôtre actuel l’est certainement plus. Encore merci et courage ! Je reste à disposition au cas où vous souhaiteriez revenir en détail sur l’un ou l’autre de mes ouvrages.

Interview réalisée par

Oumar L. Ouédraogo

Lefaso.net

Source: LeFaso.net