À quoi sert la philosophie, n’est-elle pas désuète dans le monde actuel, comment peut-elle accompagner la vie au quotidien de la société et, partant, contribuer au processus de développement ? C’est autour de ces questionnements que Lefaso.net a échangé avec Sarof Salif Komi, ce jeune philosophe qui fait parler de lui dans des cercles d’‘’initiés » et à plusieurs titres. D’ailleurs, en début mai 2026, il a publié une œuvre intitulée « Le temps en théorie conique », une conception nouvelle qui prend le contre-pied de la vision traditionnelle du temps, selon laquelle l’on part du passé vers le futur en passant par le présent. Pour le Burkinabè Sarof, « le temps évolue du futur pour le passé et non le contraire ». C’est de tout cela qu’il est question dans cette interview de Sarof Salif Komi. Lecture… !

Lefaso.net : Le 9 mai dernier, vous dédicaciez un essai philosophique sous le titre évocateur : « Le temps en théorie conique ». Mais avant d’entrer dans le vif de ce sujet, dites-nous, qui est Sarof Salif Komi et quelle est la motivation l’ayant conduit à l’étude de la philosophie, surtout dans un contexte où ces filières tendent à être reléguées au second rang ?

Sarof Salif Komi : À l’état civil, c’est Komi Salif. Sarof, c’est mon nom d’artiste ou d’écrivain. Quant à la motivation, je dirai que ce n’est pas un choix délibéré de m’orienter vers la philosophie. La philosophie s’est imposée à moi ; c’est-à-dire qu’il y a l’observation des phénomènes qui se passent autour de nous : la réalité, tout ce qui est lié à l’existence, à l’énergie et à l’espace. Cela a suscité en moi, souvent, un questionnement, peut-être dû à mes lectures. Mais cette graine-là n’est pas semée volontairement, mais c’est un facteur extérieur, une cause externe à ma conscience. Cela émane des aprioris du langage, entre autres, quant à la question du temps. Voilà, c’est ce qui a motivé mon orientation philosophique.

Pourquoi une orientation, qui de plus en plus, devient désuète ? Je dirais que la tendance vers des filières techniques n’est pas une négation de la philosophie. Il faut aussi remarquer que la philosophie est la mère de toutes les sciences. Comme pour paraphraser Descartes, quel que soit le domaine que nous entreprenons, je pense qu’il y a l’usage de la raison. Cela, c’est le moteur, le guide, le dénominateur principiel propre à tous les êtres humains. Donc, je ne pense pas que la philosophie soit désuète, je ne pense pas qu’elle sera désuète, tant qu’elle est l’usage de la raison.

À partir de quel moment avez-vous pris la résolution de vous orienter en philosophie ?

D’abord, après le baccalauréat, c’est plutôt une filière d’études anglophones que j’ai suivie à l’université de Ouagadougou, devenue université Joseph Ki-Zerbo, en hommage à l’illustre historien. Donc, pendant mon master 1, en quatrième année, j’ai entrepris une carrière d’enseignant. D’abord enseignant de français et d’anglais dans les lycées et collèges, puis uniquement l’anglais au premier et au second cycles.

Par la suite, j’ai entrepris quelques voyages, qui font partie de mes passions : la musique, l’entreprenariat, etc. J’ai également commencé à m’intéresser à la philosophie. Pas que c’était un commencement véritable, puisque depuis le lycée, l’amour pour cette discipline était en moi, mais germait. Mais de façon rigoureuse et sérieuse, il fallait étudier l’histoire de la philosophie, connaître les grands courants de pensée. Je peux dire que cela a commencé précisément en 2004, où j’ai pris cette orientation de façon sérieuse.

Mais quel commentaire pouvez-vous faire de cette opinion, qui a tendance à faire croire que les matières littéraires, dont la philosophie, matière littéraire par excellence, sont théoriques, à la limite du superflu, elles n’apportent pas grand-chose au développement ?

Je pense plutôt que cela témoigne, souvent, du manque de connaissances des gens, de ceux qui pensent ainsi. Que ce soit un téléphone portable ou une machine qu’on utilise, il est indéniable que c’est une conception humaine. Comme je l’ai dit précédemment, l’usage de la raison est un dénominateur commun. C’est aussi cela la philosophie ; elle permet à toutes les sciences de s’orienter. Parfois, par le biais de l’orientation, parfois de la recherche, mais toujours est-il que durant tout le parcours, tout le chemin, il y a l’usage de la raison. En d’autres termes, nier la philosophie ou nier l’usage de la raison, c’est dire qu’il n’existe pas d’innovation, il n’existe pas de progrès. Donc, l’un sans l’autre, je pense, est incomplet.

Vous rappelez que la science est une conception humaine, mais aujourd’hui, le boom de l’environnement matériel, notamment l’intelligence artificielle, ne menace-t-il pas des branches comme la philosophie, en tant qu’entité de formation et de développement du capital humain ?

D’abord, il faut dire que l’« intelligence artificielle » est une notion anglaise, et la définition du mot intelligence en anglais diffère de sa définition en français. C’est un faux ami, et les gens font parfois l’amalgame.

L’ « intelligence » en anglais, ça veut dire traitement de données. Ce sont des conceptions, des logarithmes, des logiciels qu’on a conçus et qui répertorient des données enregistrées selon la demande (analyse, synthèse, etc.) Donc, elle ne peut pas être une menace, tant que la première (l’intelligence humaine) est mère de la seconde (l’IA). L’intelligence artificielle ne peut pas nous inventer un instrument sans la participation de l’homme, ou bien nous faire découvrir une loi naturelle inconnue des connaissances éprouvées.

Si vous, M. Ouédraogo, faites une découverte scientifique, lefaso.net va publier, le monde entier va prendre acte, la communauté des experts statuera, même si c’est une découverte conceptuelle, je veux dire philosophique. Et à partir de ce moment, l’intelligence artificielle prendra acte, puisque c’est une machine qui est en formation, qui apprend à reconnaître, à enregistrer, que M. Ouédraogo de Lefaso.net est désormais reconnu comme auteur de telle découverte ou de telle théorie. Donc, l’intelligence a des limites, et c’est une arme à double tranchant ; il faut juste savoir l’exploiter, parce qu’on ne peut pas avancer à reculons. C’est un fait qui est là, c’est une invention humaine puissante et réelle, il faut savoir l’utiliser.

Le philosophe est perçu, de façon générale, comme une personne ayant un regard sur la société qui n’est pas celui du commun des mortels. Alors, avec un monde d’aujourd’hui qui tend à être plus matériel que rationnel, ne vous retrouvez-vous pas de façon permanente en conflit avec votre environnement social ?

L’observation en question s’applique également aux scientifiques, c’est-à-dire aux chercheurs de la science expérimentale. Alexandre Koyré disait que le pari de la physique, c’est de parvenir à expliquer le réel par l’irréel ; c’est-à-dire que les phénomènes que nous observons autour de nous et les lois naturelles responsables semblent s’opposer. Cela veut encore dire qu’à chaque fois que vous avez un phénomène physique, la loi qui l’explique a une essence contraire.

Je considère l’exemple de la chute des corps avec Galilée. Avant lui, il y avait Aristote qui disait que tous les corps tombaient à des vitesses relatives selon leur masse ; c’est-à-dire que, plus un corps est lourd, plus sa chute est accélérée. Et Galilée vint contredire cela ; parce que si un parachutiste tombe, admettant qu’Aristote avait raison, cela veut dire que sa chute devrait être spontanément accélérée. Le parachute et la personne en chute libre font deux masses. On dit poids communément, mais c’est la masse. Donc, cela suppose que l’addition du parachute et de la personne, naturellement, équivaut à une masse plus lourde. Mais on constate que le parachute est plutôt la cause du ralentissement. Alors, voyez-vous que cela contredit la loi aristotélicienne ! Galilée déduit par la suite que, tous les corps tombent à la même vitesse, ce qui n’est pas ce qu’on voit. Pourtant, c’est un fait scientifique.

Pour revenir donc à votre question, je dirai qu’avoir un regard autre que le regard conventionnel, certes, crée une certaine forme de solitude, mais c’est une manière de vivre également.

Quand on vit dans une société, on a d’abord une culture et une éducation par-delà tout. Je parle de l’éducation familiale, sociétale et également institutionnelle. Donc, il faut savoir concilier ces trois réalités-là pour se définir.

Le fait de voir le monde autrement, pour moi, n’est pas un frein. Ce n’est pas un danger ou une négation de la personne de soi. C’est vrai qu’il y a eu des penseurs, au sens général, qui ont été rudement condamnés par l’Histoire. Il y en a même qui ont subi l’autodafé : je pense à Giordano Bruno, à Vanini, à Socrate buvant la cigüe, à Galilée qui a été assigné à résidence, etc. Mais les sciences modernes ont évolué, elles ont leur cheminement ; leur méthode autonome et on fait même l’apologie des découvertes aujourd’hui. Il faut retenir que c’est grâce à la ‘’folie » qu’on innove. Je ne parle pas de la démence, mais de la folie positive : celle du penseur et du chercheur.

Vos explications font la part belle à la place de la philosophie dans la société. Mais, de façon concrète, comment peut-elle contribuer, de nos jours, et dans un pays comme le Burkina, au processus de développement ?

Comme le Burkina, comme tous les pays d’Afrique, car je suis Africain avant tout. Ce n’est pas que j’exclus le monde entier, mais il faut dire que la charité bien ordonnée commence par soi (rires).

… même en philosophie ?

Bien sûr ! Le cogito, le « je » pensant de Descartes. Il faut que ce soit toi d’abord qui doutes méthodiquement, parce que moi, je ne peux pas douter à votre place. Dans cette analogie-là, la charité bien ordonnée commence par soi.

C’était une parenthèse…

Pour revenir à votre question, notre pays, le Burkina Faso, traverse des crises. On va donc circonscrire notre définition dans cet espace géographique. On traverse des réalités, on a toujours traversé des réalités. On innove, on progresse. Mais, il va sans dire que la solution à tout problème, c’est-à-dire que toute équation qui se pose à nous, je vais parler en langage mathématique, trouve sa résolution dans une démarche rationnelle. Et je reviens encore sur le truchement de l’usage de la raison. Aujourd’hui par exemple, on est attaqué. On vit des crises de sécurité. On a bien d’autres défis également. La solution ne viendra pas d’une équation qui fait fi de la raison. Donc, en cela, je répète, la philosophie est la mère de toutes les sciences, que ce soient des logiciens, que ce soient des mathématiciens, des scientifiques, des politiciens, des coutumiers qu’on va consulter, je pense que la quête et la retrouvaille de la solution viendront nécessairement par l’usage de la raison.

En ce sens, notre constitution, pas politique, mais physique de l’être humain, apparaît ici comme étant la philosophie. Je définis ici la philosophie comme l’usage de la raison pour interroger les réalités de l’existence. Maintenant, quand on trouve une solution, quand on va sur le terrain pratique, on essaie d’émettre des hypothèses, de découvrir ou d’acquérir des connaissances, d’inventer des instruments, etc.

En ce moment, on a recours à la science. Descartes disait que toute la philosophie se résume à un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc, la physique, et les branches, les autres sciences qui en découlent, entre autres, la médecine, la mécanique. Ce ne sont pas des notions antinomiques, mais complémentaires. Quoique la première, c’est-à-dire la philosophie, demeure l’origine, le dénominateur principiel de toutes les autres sciences. C’est aussi mon avis.

C’est l’époque actuelle qui dissocie ces notions, sinon à l’origine, les sciences humaines, les sciences expérimentales étaient associées à la philosophie. Donc, le philosophe, ou si vous voulez, le scientifique expérimental ou l’astronome ou bien le psychologue ou le psychiatre, sont avant tout des penseurs.

En réponse à votre question, la philosophie est l’usage exclusif de la raison. Le scientifique est un philosophe qui a une démarche expérimentale, le médecin aussi, parce qu’il va émettre des analyses, détecter la source du mal, il va aller en laboratoire pour trouver l’anticorps, le sérum ou le vaccin nécessaire. Il y a tout un processus, mais sur toute la ligne, c’est l’usage de la raison.

Peut-on en déduire par là que tout être humain est un philosophe ?

En général oui, mais cela dépend de ce que toute personne fait de sa raison. C’est comme un intellectuel, pour faire la comparaison, je peux être diplômé, mais je ne suis pas intellectuel, tant que l’usage de mes connaissances n’est pas mis en pratique. Donc, l’usage que vous faites de la raison est déterminant, parce que refuser de choisir, c’est aussi un choix. Un être humain peut être doté de conscience, de raison, de cerveau, mais refuser de les appliquer. Il y a la paresse intellectuelle qui existe. Quand on refuse de questionner, de réfléchir, de mettre en doute, on a la raison, mais on n’est pas philosophe. De ce fait, et dans une certaine mesure, tout le monde est philosophe, tant qu’on fait l’usage de la raison. La servitude volontaire est un fait, c’est-à-dire qu’on peut refuser de réfléchir, de faire face à la réalité. En ce moment, on accepte la servitude, l’esclavage contre le refus de philosopher.

Vous ouvrez une brèche pour aborder de votre œuvre, essai philosophique, parue le 9 mai dernier, avec pour titre : « Le temps en théorie conique ». Littéralement, comment doit-on appréhender la thématique ?

Le temps en théorie conique est une conception nouvelle. Je ne vais pas avoir la prétention de dire « révolutionnaire », même si c’est l’objectif, parce que ce qualificatif-là viendra du jugement des autres. « Le temps en théorie conique » se veut définir comme une révolution conceptuelle, en ce qu’il émet une critique sur la vision traditionnelle du temps. Il faut remarquer qu’il n’existe pas de définition officielle du temps qui ne se rapporte à des circularités (la Conique faisant exception). On ne peut pas aussi critiquer le temps tant qu’on ne l’inscrit pas dans un cadre précis. Je peux dire que le temps chez Newton est un paramètre cosmique, c’est-à-dire que ce temps est absolu, il s’écoule uniformément pour tous les observateurs. Je peux dire que le temps chez Platon, c’est l’image mobile de l’éternité immobile. Je peux dire que le temps chez Aristote, son disciple, c’est la mesure du mouvement selon l’avant et selon l’après. Ainsi de suite, jusqu’aux sciences modernes, vous allez voir que chaque conception, qu’elle soit philosophique ou scientifique, a une définition précise du temps.

Alors, on ne peut pas analyser le temps de façon universelle, mais en partant de sa conception technique, on peut dire que, par exemple en physique, le temps, c’est la mesure de la durée et de la chronologie des événements. Notons ici qu’il y a l’idée d’avant et d’après.

Mais la critique du temps en théorie conique ne se limite pas à cette définition, mais concerne également l’orientation qu’on attribue même à la flèche de ce temps-là. En ce sens que le concept de flèche du temps a été inventé en 1928 par Stanley Arthur Eddington. Il se fondait sur une notion qui s’appelle l’entropie (c’est une notion de la thermodynamique qui est l’étude de la chaleur). Pour dire que tout système isolé a une entropie qui ne fait que croître, qui ne peut que croître. Donc, de par cette croissance, il démontre que l’échelle du temps évolue du passé vers le futur. Et c’est ce qui pose problème, quant à la théorie conique. La flèche évolue certes, mais le bébé que je fus autrefois est encore l’adulte que je suis devenu du fait de l’accumulation de durée, de la consommation d’énergie, etc. au présent. Il y a eu changement, il y a eu modification, il y a eu évolution, mais le cadre dimensionnel-temps est resté le même. Donc dire qu’on part du passé vers le futur, c’est ce que je réfute, c’est ce que je récuse. Avant sa naissance, tout phénomène naturel est dit être au futur, après sa fin ou sa mort, celui-ci est dit être au passé. De même, un événement prévu pour demain est dit être au futur, ensuite au présent, puis au passé. Le sens d’évolution des durées, de l’énergie, des événements indique une flèche bien distinguée, de toute évidence. En se fondant sur l’étude générale des concepts majeurs qui ont existé, qu’ils soient philosophiques ou scientifiques, la théorie conique arrive à la conclusion que le temps n’est ni la durée, ni le changement. Ce temps-là, pas le temps conique, mais le temps dont on parle et qui est la mesure et la chronologie des durées, évolue plutôt du futur vers le passé. C’est-à-dire du futur pour le présent et du présent pour le passé. Tout comme les phénomènes que nous sommes également : des existants. Vu que nous évoluons également du futur pour le présent et du présent pour le passé. Cela, c’est notre cours. Et étant au présent, on évolue également de notre naissance vers notre mort. De façon terre-à-terre, c’est pour dire que tout part du futur pour le passé. Donc, c’est la direction même de cette flèche du temps de Stanley Arthur Eddington que je tente de décrire conformément aux faits. Mais étant dans un esprit ou une démarche philosophique, on peut qualifier cette critique d’épistémologique ; parce que l’épistémologie, c’est la raison de la science. C’est elle qui critique la science (Rabelais nous a prévenus : Science sans conscience n’est que ruine de l’âme). Par exemple, la découverte de la fission de l’uranium permet de fabriquer la bombe atomique. Mais la science ne nous dit pas si nous devons la fabriquer ou pas. Mais la morale, l’épistémologue vous demande : est-ce que vous devez fabriquer une bombe atomique, dans quel but ? Voyez-vous que la philosophie est toujours présente ! Donc, « le temps évolue du futur pour le passé et non le contraire » ; c’est ce que démontre le Burkinabè Sarof.

Des avertis du domaine ont qualifié l’œuvre d’« audacieuse ». Est-ce une découverte ou une démonstration, une adhésion ?

L’audace en question, il faut le rappeler, se fonde sur une argumentation cohérente, ce n’est pas que je fais une découverte ou que je ‘’légifère » sur la question. Les phénomènes ont toujours existé, du futur pour le passé. Mais la coutume, ou si vous voulez, on est accoutumé à réfléchir selon ce qui nous a été enseigné.

Pourtant, Kant (Emmanuel) va nous prévenir que la coutume n’est pas la réalité. On peut nous enseigner, pendant des décennies, quelque chose qui contredit la réalité. Aristote a été enseigné pendant des siècles, mais cela n’a pas empêché Galilée de venir le remettre en cause. Mais ce n’est pas Galilée qui légifère sur la question du statut de la chute des corps. Donc, la théorie conique vient indiquer au langage qu’il véhicule des aprioris, et expliquer également pourquoi ; puisqu’il y est démontré comment le temps a toujours évolué. Le temps, dans sa définition traditionnelle, en général, a toujours évolué. Même si on dit que le soleil se lève au sud et se couche au nord, on peut l’enseigner pendant des millénaires. Mais cela n’impacterait pas la réalité de la loi naturelle qui véhicule le mouvement réel de la terre. La vérité, elle est unique, elle est telle. Le soleil va se lever à l’est et va se coucher à l’ouest (depuis le référentiel terrestre).

On a eu la conception géocentrique (la Terre est le centre de l’univers) et aussi la conception héliocentrique qui est venue nous démontrer que le Soleil ne bouge pas par rapport à nous, c’est plutôt la Terre qui tourne. Donc, vous comprenez que la science des hommes évolue, mais les lois naturelles n’évoluent pas. Je veux juste dire que les formules de la science des hommes évoluent vers une réalité absolue, qui est une théorie de tout, mais les lois naturelles restent invariantes à jamais. Donc, le soleil se meut par rapport au centre de la galaxie, mais à l’échelle de la Terre, le soleil ne bouge pas.

Quel est l’intérêt de prendre le contresens de ce qui est perçu aujourd’hui comme une tradition ?

Il faut comprendre que l’éducation impacte le subconscient, l’éducation impacte la raison. Ce qui t’a été enseigné est reçu comme vrai. Quand un individu naît par exemple dans une société de cannibales, la consommation de la chair humaine est une coutume chez lui, donc normale. Il ne peut pas voir cela comme de la sauvagerie ou bien une pratique répugnante, parce que son éducation l’a intégrée. La psychanalyse a démontré que la culture influence et impacte fondamentalement. Donc, si dans ma société, on me dit par exemple que je dois égorger un coq chaque vendredi pour donner à un fétiche parce que c’est lui qui me protège, c’est une réalité, une conviction pour moi. Mais quelqu’un d’une autre contrée dirait que c’est une sauvagerie. Il ne peut pas se placer dans mon référentiel, parce que moi également, à mon tour, je lui dirais qu’il a des pratiques que je considère comme de la sauvagerie. Donc, ce qui influence, c’est d’abord la culture, l’éducation au sens de Professeur Joseph Ki-Zerbo (c’est-à-dire familial, sociétal, instructif). Voilà pourquoi au Burkina, quand on est au primaire, jusqu’au lycée, c’est cette conception de Stanley Arthur Eddington qui nous est enseignée. Quand je prends par exemple l’avènement de l’indépendance, le 4 août 1960 avec Maurice Yaméogo, nous sommes en 2026, c’est une date qui est révolue. Si on veut donc l’analyser de façon simpliste, ça appartient au passé. Voilà le piège qui a conduit à cette interprétation qui dit qu’on part du passé pour le futur en passant par le présent (parce que 1960 est derrière nous et nous sommes en 2026). Mais dans une analyse sérieuse, on comprend qu’on se leurre, et c’est cela qui est démontré dans la théorie conique.

Comment l’œuvre est-elle structurée ?

Elle est structurée en trois grandes parties. La première partie, c’est sous forme de dialogue entre trois personnages, que sont X, Y et Z. Ce choix n’est pas aléatoire, parce que c’est dans un désir de mentionner que dans les équations mathématiques, l’inconnu est généralement représenté par X. C’est ce qu’on ne connaît pas, c’est lui qu’on cherche ; donc, c’est lui le théoricien et c’est encore lui l’auteur de l’innovation. Il y a Y, qui est celui qui pose en permanence les questions, c’est-à-dire que c’est le citoyen qui a été façonné par la culture, la société, qui est allé conventionnellement dans le cadre établi et qui ne franchit pas les barrières. Y, c’est « why », en anglais, en français, pourquoi ? Enfin, Z, il représente la norme et aussi pour dire que c’est la limite des connaissances éprouvées. C’est ce qui m’a conduit à utiliser ces lettres.

La deuxième grande partie, c’est également un questionnement de Y. C’est une reprise, puisque dans la première partie, il y a des formules techniques, alors que Y n’est pas un initié, il n’est pas habitué aux termes techniques, c’est un citoyen ordinaire. Donc, il demande à X, le concepteur, de revenir de façon terre-à-terre, sans recours aux concepts techniques et de lui expliquer pourquoi son temps évolue du futur pour le passé. La troisième grande partie est constituée de schémas conceptuels, dont entre autres l’axe du temps décliné par Stanley Arthur Eddington et des schémas de la théorie conique. Et là (schémas de la théorie conique), c’est une introduction vers une théorie scientifique ; je propose des schémas pour expliquer comment l’univers est en expansion permanente, l’univers s’expanse de façon conique, c’est une piste pour les chercheurs. En définissant un cône, il ne faut pas avoir un regard sur la direction de l’expansion, mais il faut comprendre que la trajectoire que suit tout phénomène naturel part du futur vers le présent comme perpendiculairement à l’expansion du cône qui représente ici l’univers. Ici, c’est donc un bémol ; je sors légèrement et suis en train de prendre l’indépendance vers une théorie expérimentale physique, mais à cette étape-là, on reste épistémologique.

À qui est destiné « Le temps en théorie conique » ?

L’œuvre est destinée à tout le monde. Il y a eu une première édition, que j’ai expressément annulée, parce que j’ai compris que le langage était trop technique et d’aucuns ne se retrouvaient pas, ce n’était pas à la portée générale. J’ai donc repris, en y insérant maintenant un glossaire (il y a des néologismes certes, mais j’explique de façon familière ce que signifient ces mots et notions). Je me suis donc efforcé de faire en sorte que tout le monde puisse désormais se retrouver dans l’œuvre. Je demande donc au public de la lire, de relever des insuffisances, s’il y a lieu, et de se servir des forces. Les actions que nous posons, c’est pour le futur, la postérité ; les enfants vont nous juger par rapport à ce que nous avons posé comme action positive ou négative (la preuve que nous évoluons du futur pour le passé). C’est cet usage de la raison que j’invite tout lecteur à s’approprier, ce n’est pas que d’avoir une posture qui nous surclasse, c’est-à-dire vouloir tout de suite briser, mais quand il y a un couac, une soif vis-à-vis de ta raison, il faut toujours chercher, parce que c’est dans le truchement et l’usage de la raison qu’on retrouve toujours les réponses. Et c’est grâce à ces « fous »-là que l’innovation est possible et c’est grâce à cette « folie »-là que le monde avance. Aussi, partageant des valeurs universelles, je reste dans la logique que les valeurs humaines doivent primer sur l’intérêt personnel. Cela peut conduire à un monde de paix, un monde meilleur.

Interview réalisée par Oumar L. Ouédraogo

Photos et vidéo : Armel Pouya

Lefaso.net

Source: LeFaso.net