
Le salaire est devenu l’un des visiteurs les plus étranges de notre quotidien. Il arrive avec beaucoup de bruit, reçoit un accueil chaleureux et disparaît avant même que son propriétaire n’ait eu le temps de lui offrir un verre d’eau. Il passe juste dire bonjour.
Le premier jour du mois, le salarié consulte son compte bancaire avec la fierté d’un Songhaï recevant des ambassadeurs. Pendant quelques heures, il se sent riche. Il salue le vigile avec un sourire inhabituel, promet un petit geste au chauffeur et ose même regarder le menu d’un restaurant sans commencer par la colonne des prix.
Il imagine quelques projets comme acheter de nouvelles chaussures, remplacer le ventilateur qui tousse depuis plusieurs mois ou, dans un moment d’optimisme, commencer enfin à épargner.
Mais le salaire a d’autres plans. À peine arrivé, il est accueilli par une longue file d’attente. Le loyer prend sa part. La facture d’électricité réclame la sienne. L’eau refuse d’être oubliée. Le carburant, le crédit téléphonique et le commerçant du quartier se présentent à leur tour.
Au Burkina Faso, le salarié prévoit même souvent les imprévus des autres. Dès que le virement tombe, un mystérieux signal semble être envoyé à toute la famille. Une tante du village a soudainement besoin d’argent pour ses ordonnances. Un cousin entrepreneur a trouvé une opportunité exceptionnelle qui nécessite une petite avance. Quant au grand frère, il ne demande rien, mais son silence vaut parfois une facture.
Refuser d’aider peut être risqué. On s’expose à des reproches ou à une réunion familiale destinée à discuter de son supposé manque de solidarité. Pendant ce temps, le salaire fond à vue d’œil. En moins de quarante-huit heures, il ressemble au crâne dégarni d’un vieux édenté de Garango. Le salarié tente alors une opération de sauvetage. Il ouvre un cahier et se transforme en Abdon Atangana, avec ses gros calculs.
Malheureusement, les dépenses imprévues arrivent toujours plus vite que prévu. Une panne de moto, une cérémonie familiale ou un ami en difficulté. À partir du 10 du mois, le salaire est officiellement porté disparu.
Commence alors la période de résistance. Les invitations aux mariages et aux baptêmes prennent soudain une autre dimension. Recevoir un faire-part le 15 du mois ressemble parfois à une mauvaise nouvelle. Entre le tissu uniforme et l’enveloppe de contribution, la note devient vite salée.
La vraie question n’est peut être pas de savoir où part l’argent. Elle est plutôt de comprendre pourquoi on continue, chaque mois, à être surpris par une histoire qui se répète toujours de la même façon. Les livres de développement personnel affirment que la richesse est avant tout un état d’esprit. C’est vrai pour leurs auteurs, qui s’enrichissent en vendant ce conseil.
Les jeunes influenceurs spécialistes de la liberté financière ont fait fortune en expliquant aux autres comment faire fortune, sans jamais l’avoir faite autrement.
Une pensée particulière pour tous ces jeunes salariés burkinabè qui continuent de travailler dans des entreprises accusant parfois plus de trois mois d’arriérés de salaire. Malgré les difficultés, ils avancent en silence. Avec dignité.
Fredo Bassolé
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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