Le dossier dit « Amidou Tiégnan » (détournement de plus de trois milliards au ministère en charge de l’humanitaire), dont le contenu a été dévoilé au public dans le procès en direct en décembre 2024, suivi en mars 2026 de la deuxième partie de la même affaire, a actualisé des pratiques qui défient les mœurs administratives, professionnelles, voire sociales. C’est à juste titre donc, que de nombreux Burkinabè ont accueilli le dénouement du dossier, comme la fin de l’impunité et un avertissement pour tout agent ou commis de l’administration publique que les ressources de l’Etat doivent être gérées dans l’intérêt général et non servir à des causes personnelles ou de clans. C’est du reste, ce qui a motivé la diffusion en direct du jugement. Il a, en outre, permis de mesurer la responsabilité que l’Etat, à jouer en amont pour une administration efficace et intègre, au service des usagers et du développement du pays. La justice a pleinement fait son job, à savoir sanctionner les coupables à la hauteur des actes incriminés. Désormais, la balle est entre les mains d’autres institutions, car le procès a également soulevé à la charge de l’Etat, la nécessité de travailler à supprimer les facteurs et ingrédients des détournements de deniers publics et d’actes de corruption dans l’administration publique.

La réflexion est d’autant cruciale que l’administration publique est, en simple, le moteur de la vie nationale. De nombreux Burkinabè sont convaincus que cette affaire de détournement de milliards des caisses de l’Etat à des fins personnelles, n’est qu’une partie visible de l’iceberg. Plusieurs rapports d’études, produits par des institutions nationales et organisations comme la Cour des comptes, l’Autorité supérieure de contrôle d’État et de lutte contre la corruption (ASCE-LC) et le Réseau national de lutte anti-corruption (REN-LAC) qui abattent déjà un énorme travail dans le sens de la moralisation de l’administration publique et la gestion des ressources publiques, étayent bien les réalités de cette préoccupation de détournements de deniers publics et actes de corruption de façon générale. Ces pratiques qui impliquent des personnes revêtues de mandat public, usant de la qualité de fonctionnaire ou de personne chargée d’un service public, pour s’approprier des ressources à des fins personnelles.

Inutile de s’attarder sur les conséquences multiples et multiformes que ces pratiques impliquent pour la société toute entière. Dès lors, l’Etat se doit de s’entourer de suffisamment de mécanismes qui lui permettent de minimiser les risques d’être permanemment victime, de ceux-là même qui sont sensés le protéger et faire en sorte qu’il assume pleinement sa vocation.

Pour cela, des actions semblent essentielles (même si elles n’expliquent aucunement, en elles seules, ces pratiques coupables, de nombreux agents tenant haut les valeurs tant recommandées, malgré tout. Certaines de ces suggestions sont d’anciennes attentes de catégories de Burkinabè, dont les syndicats.

Il s’agit d’abord de la question des traitements ; ils sont nombreux à, depuis des années, dénoncer l’iniquité dans le système de rémunération des agents publics de l’État. Le sujet se présente aujourd’hui pour certains comme un facteur qui contribue à dégrader le niveau de conscience dans l’administration publique burkinabè, tant il suscite et nourrit des ressentis. L’Etat a tout à gagner, en y trouvant la bonne parade.

Ensuite, l’effort doit payer, le mérite récompensé. Il faut que l’État fasse davantage en sorte que les agents sentent que chacun est payé et récompensé à la hauteur de ses efforts et mérite. Cela peut conduire à une administration efficace, avec pour avantage d’amenuiser les pratiques de corruption. Ce qui implique également de combattre, sans état d’âme, le népotisme et autres favoritismes qui ouvrent généralement la voie à toutes les pratiques de passe-droit et d’atteintes aux mœurs administratives.

Une autre leçon à tirer de ce dossier, c’est la nécessité d’étendre les enquêtes de moralité. L’Etat dispose de possibilités pour évaluer le comportement, la probité et les valeurs éthiques de tout agent entrant en fonction (surtout dans les domaines sensibles) ou appelé à être promu à un poste considéré comme tel. Pour certaines responsabilités ou domaines de la vie, le passé de l’individu doit être pris en compte (une personne nourrie par des attitudes de fraudes, de son cursus scolaire à l’entrée dans l’administration devra, à la limite, être suivie de près). Au Burkina, il est certes bien écrit que « nul ne peut postuler à un emploi de fonctionnaire, s’il n’est de bonne moralité », mais certaines réalités à ciel ouvert poussent à s’interroger sur ce que recouvre réellement cette condition générale.

L’Etat doit également mettre l’accent sur l’épanouissement du secteur privé. Créer un cadre propice à l’entreprenariat et au dynamisme du secteur privé n’est pas seulement créer de la richesse et pourvoir en emplois, c’est aussi faire de la stabilisation socio-économique, donc de l’épanouissement, de la sérénité générale.

Enfin, le piège des prêts tendu aux élèves fonctionnaires dès l’école. Cela se traduit par la ruée des institutions bancaires dans ces écoles professionnelles, pour une sorte d’opérations de charme. Si l’idée en elle-même n’est pas mauvaise, le manque d’éducation financière, dans un pays où de nombreux jeunes n’ont pas, jusqu’à leur admission au concours, côtoyé une certaine somme d’argent, ne contribue pas à construire des serviteurs du peuple sereins durant leur carrière. Sur ce point, un cadre de banque de la place y est allé à cœur ouvert : « Je suis banquier, je fais du business, je suis capitaliste, je cherche le profit. Mais, je pense, personnellement, qu’il faut éviter de donner des crédits dès l’école, surtout à des gens qui n’en ont pas besoin. Il faut prendre crédit quand ça répond à un besoin. Malheureusement, on distribue des crédits à des élèves fonctionnaires, il y en a même qui n’en ont pas besoin. On charge chacun déjà à l’école avec des millions, à tel point que la personne est déjà mal partie ».

Pour l’interlocuteur, la lutte contre les détournements de deniers publics et des actes de corruption dans l’administration publique doit commencer par un encadrement efficient de ces aspects qui, parfois, échappent à la vigilance générale. « Quelqu’un qui commence ainsi, ne verra jamais son salaire net dans sa vie, parce que dès l’école, on coupe le crédit. Beaucoup de fonctionnaires travaillent, mais n’ont jamais touché leur salaire normalement. Alors que la richesse, c’est une accumulation de l’épargne. Mais si déjà étant à l’école, la banque lui donne 1,500 000 F, 2 000 000F, l’élève en formation n’est même pas préparé à gérer une telle somme. Et en tant que jeune, il va dilapider. Après, quand il aura les vraies charges, femme, enfants, il est-là et ne peut pas joindre les deux bouts, tout simplement parce qu’il a fait un mauvais départ. Des gens qui s’endettent pour 5, 7 ans, pour payer une moto de luxe. Et si on la vole ou on l’endommage, il repart, on fait un revolving, c’est-à-dire on lui donne un autre crédit et ça ne fait que l’enfoncer. Ce sont des aspects sur lesquels l’Etat doit sérieusement plancher, il ne faut pas aider à pousser les élèves fonctionnaires dans le gouffre, pour préparer quel type d’administration publique ? L’agent sort déjà avec des problèmes ou commence à être rattrapé par le piège, quelques années seulement après avoir commencé à travailler. Mais comment faire, puisque derrière ce système, ce sont des affaires, il y a un lobbying. Et comme on est dans un monde où les gens veulent aussi paraître, ils prennent de grosses motos, de gros portables et après, ils n’arrivent pas à joindre les deux bouts, donc ils tombent dans des pratiques de corruption pour pouvoir joindre les deux bouts ou maintenir leur rythme de vie », dépeint l’argentier dans cette actualité de procès sur le détournement de trois milliards au ministère en charge de l’action sociale, renforçant ainsi la suggestion d’interpeller également l’Etat …

Oumar L. Ouédraogo

Lefaso.net

Source: LeFaso.net