À la suite d’un séjour en République populaire de Chine, où il dit avoir constaté de visu les prouesses de développement, Yannick Naré, juriste et communicant, a consacré un ouvrage à la coopération sino-burkinabè. Dans sa dernière publication intitulée « Burkina-China : une coopération sud-sud. De 1960 à 2020 », l’auteur propose une analyse approfondie des relations entre le Burkina Faso et la Chine, marquées selon lui par de nombreuses péripéties. Pour Yannick Naré, la Chine se distingue des partenaires traditionnels du Burkina Faso, notamment occidentaux, par une approche qu’il juge moins contraignante. « Contrairement à d’autres partenaires occidentaux, la Chine n’appelle pas à un mimétisme de son modèle », affirme-t-il. Selon l’analyste, cette posture fait de la Chine un partenaire “sûr”, dans la mesure où elle privilégie une coopération fondée sur le respect des réalités locales et de l’égalité souveraine des États.

Lefaso.net : Juriste de formation, comment êtes-vous arrivé dans la communication ?

Yannick Naré : C’est par passion parce que rien ne me prédestinait à la communication mais à force de passion j’ai pu faire ce virage à 180 degrés, du droit pour me retrouver en communication. Il faut se dire que tout est parti à la base avec des études en droit à l’université de Ouagadougou (Burkina Faso). La passion de la communication a fini par me rattraper ; j’ai dû amorcer d’autres études supplémentaires en communication à l’université Senghor d’Alexandrie (Égypte).

Avec cette casquette d’analyse politique, quel regard avez-vous de ce qui se passe au Moyen-Orient ?

Il faut se dire que c’est tout à fait dramatique ce qui se passe au Moyen-Orient. La violence qui s’y déploie, notamment avec une coalition israélo-américaine. Mais on n’est pas tout à fait étonné parce que depuis longtemps, le Moyen-Orient a toujours été une zone d’attraction américaine pour le pétrole qui s’y trouve et aussi avec les idées messianiques américaines d’exporter la démocratie qui n’ont jamais marché. Il faut se dire que c’est dommage ce qui se passe parce qu’on assiste encore une fois de plus à une attitude conquérante des États-Unis avec son allié israélien. Cela montre la primauté de l’unilatéralisme parce que ça n’a pas été avalisé ni par les Nations unies ni même par le droit fédéral américain.

Quelles peuvent être les répercussions de cette guerre sur le continent africain ?

Les répercussions, nous allons les sentir, ou du moins nous les sentons déjà au quotidien. Sur le plan économique, il impacte de plein fouet les économies africaine et mondiale. Parce que comme vous le savez, l’énergie qui draine le monde, c’est le pétrole. Et 20 % des approvisionnements de pétrole viennent de l’Iran à travers le détroit d’Ormuz qui a des difficultés de passage. Donc du coup, cela impacte les pays africains sur le plan économique, la cherté, la flambée du prix du baril. Et si l’énergie augmente, il va sans dire qu’on aura aussi des flambées, des prix alimentaires et autres. Donc, des pays africains ont déjà constaté comme le Nigeria qui manifestent une certaine cherté de la vie quotidienne.

Vous êtes l’auteur du livre intitulé Burkina-China : une coopération sud-sud de 1960 à 2020. Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ce livre ?

C’est parti d’un constat. J’ai remarqué que la Chine n’est pas très bien connue au Burkina Faso. Beaucoup de personnes de bonne foi, ont une connaissance sommaire de la Chine. Très souvent, cela se limitait aux produits bon-marché de la Chine que nous avons dans nos pays africains. Aussi, les gens assimilaient la Chine à sa population, à sa grande population de plus de 1 milliard 400 000 habitants. Vous vous souvenez, même à l’université, souvent les amphithéâtres qui sont plein à craquer, les gens assimilent ça à l’idée de la « Chine populaire ». Donc vous voyez, ce sont des connaissances simplistes de ce grand pays qui nécessitent maintenant une analyse approfondie pour donner à percevoir les vraies réalités de la Chine pour pouvoir entrer en contact sur tous les plans, commercial, etc. avec ce géant de l’économie mondiale.

Vous parlez de vraies réalités méconnues. Quelles sont ces réalités ?

La Chine tout comme les pays africains sont victimes du prisme occidental. On assimile la Chine à son modèle politique qui n’est pas en phase avec le modèle occidental. Donc du coup, elle est critiquée dans les médias occidentaux, même dans l’opinion occidentale. Et aussi, les appétits économiques et financiers chinois donnent de la matière, du fil à tordre aux Occidentaux. Du coup, il va de soi qu’il y aura des attaques ciblées dans les médias, par médias interposés à l’endroit de la Chine. Donc, tout cela nécessite quand-même une analyse froide de cette situation chinoise pour décaper et comprendre la réalité qui prévaut véritablement.

Est-ce que vous voulez dire ici que le Burkina Faso ne profite pas assez de la relation avec la Chine ?

Non, je n’ai pas dit que le Burkina ne profite pas assez. Mais déjà dans l’opinion publique de certains Burkinabè, il y a une certaine méconnaissance de la Chine dans toutes ses réalités. Il y eu des enquêtes d’Afro-Baromètre, un institut panafricain de sondage, qui a montré que les Burkinabè aiment la Chine. Mais cette réalité n’est pas très bien comprise par beaucoup de Burkinabè. Du coup, après un petit séjour de trois semaines en Chine, j’ai touché un peu du doigt la réalité chinoise et j’étais vraiment émerveillé. Donc, j’ai voulu partager cette expérience à travers un livre et c’est ce que j’ai fait en publiant le livre intitulé « Burkina-China : une coopération Sud-Sud. De 1960 à 2020 ».

Pouvez-vous nous faire briefing de votre ouvrage ?

Le livre, à travers son titre, aborde la coopération diplomatique entre le Burkina Faso et la République populaire de Chine. À l’intérieur, j’essaie de remonter jusqu’aux années des indépendances du Burkina Faso, de Haute-Volta à l’époque, pour décrypter et comprendre comment le Burkina Faso a entretenu ses relations diplomatiques avec la Chine. Et quand on regarde de près l’histoire diplomatique du Burkina Faso, on se rend compte qu’il y a une certaine dualité des relations entre le Burkina et la Chine. Tantôt, le Burkina Faso a reconnu sa province rivale qui est Taïwan de 1960 à 1973 et de 1973 à 1994, le Burkina Faso a été avec la République Populaire de Chine. De 1994 à 2018, le Burkina Faso a été encore avec Taïwan et de 2018 à maintenant, les relations diplomatiques se sont orientées vers la République populaire de Chine. Comme vous le voyez, c’est un va-et-vient entre la Chine et sa province séparatiste qui était Taïwan.

« J’ai remarqué que beaucoup de Burkinabè ont une connaissance sommaire de la Chine », indique Yannick Naré

Quels sont les secteurs dans lesquels le Burkina Faso doit davantage accentuer dans sa coopération avec la Chine ?

Cela va s’agir des priorités du moment, parce que les urgences de développement ne sont pas les mêmes depuis les indépendances et maintenant. Actuellement, ce qui est la priorité des Burkinabè, me semble-t-il, c’est la sécurité nationale. Donc il va sans dire que la coopération avec le partenaire chinois peut enfiler les habits, pas du militarisme, mais essayer de comprendre, de voir quel partenariat militaire peut se faire pour que le Burkina Faso puisse sortir de cette situation qu’il traverse depuis 2016.

En plus de la coopération militaire, il y a beaucoup d’autres aspects dans la coopération qu’on peut toujours explorer ou approfondir. Par exemple, la coopération sanitaire. Vous venez de voir que la Chine a fait des efforts pour endiguer le paludisme. Le paludisme frappe beaucoup et est presque endémique en Afrique. Les pays africains peuvent aussi se prévaloir de cette coopération pour essayer d’endiguer le paludisme.

Il y a la coopération commerciale qu’il ne faut pas oublier parce que la Chine est l’ « Atelier du monde » et maintenant même on va dire l’ « Usine du monde » parce que tout le monde se bouscule en Chine pour payer les produits chinois qui inondent vraiment les marchés africains et occidentaux. Donc, on peut diversifier et trouver des passerelles, des domaines de coopération avec la Chine qu’on ne peut pas avoir forcément avec d’autres partenaires.

Quelle est la particularité de la coopération avec la Chine par rapport à d’autres ?

Le modèle de partenariat avec la Chine est unique en quelque sorte. Parce qu’il y a plusieurs principes que la Chine a étalés depuis les années 1960 et qui sont toujours de vigueur actuellement. Je prends notamment le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures de ses partenaires. C’est une réalité qui saute à l’œil de tout observateur. La Chine se contente non seulement de le dire dans la rhétorique officielle de ses diplomates, mais aussi elle l’implémente dans les faits réels. Vous n’allez jamais entendre que la Chine s’est immiscée dans les affaires intérieures de tel ou tel État. Ce qui fait que souvent ce silence semble coupable pour certains Africains qui voudraient une Chine beaucoup plus engageante quelque part. Et aussi, il y a le principe d’égalité. La Chine traite ses partenaires sous un principe d’égalité et c’est ce qui devrait prévaloir dans les relations internationales. Parce qu’un État égale à un État quel que soit sa puissance démographique, économique, financière, militaire. Certes, ce principe de l’égalité souveraine des États n’est pas toujours respecté. Pourtant, ce principe a été édicté depuis les années 1600 avec le traité de Westphalie qui a dessiné la configuration actuelle des relations internationales.

Cela fait que beaucoup pensent qu’actuellement, dans cette ère de mondialisation, la Chine se présente comme un partenaire sûr. Je vais vous prendre un exemple sur l’économiste zambienne Dambiso Moyo qui a écrit un livre très célèbre qui s’intitule « L’aide fatale ». Elle critique la politique de l’aide internationale et elle qualifie que les Chinois sont nos amis. Elle le dit clairement dans son livre.

Et quand le livre est sorti, le président Paul Kagame a payé le livre, distribué à tous ses ministres en conseil de ministres. Et encore Kadhafi était prêt à inviter l’auteure du livre en Libye. Mais malheureusement, il y a eu une intervention militaire qui a fait balayer le régime de Mohamed Kadhafi. Donc cette économiste très célèbre encense en quelque sorte, la coopération avec la Chine, parce qu’elle trouve que c’est le modèle vraiment qu’il faut à l’Afrique pour aller vers son propre développement.

Pour Yannick Naré, la Chine est un partenaire sûr

Quelle appréciation faites-vous de la relation entre les deux pays depuis la reprise de coopération ?

Il faut se dire que c’est une relation qui a bien débuté en 2018 et qui est en train de faire son cheminement, son bonhomme de chemin avec des avantages, des dividendes que le Burkina Faso engrange. Je suis sûr aussi que le partenaire chinois en face a des bénéfices de cette coopération avec le Burkina Faso. Déjà, ce que je peux dire, la reconnaissance de la République populaire de Chine est un grand atout pour le Burkina qui bénéficie d’un parapluie diplomatique sur la scène mondiale. Comme vous le savez, depuis 1972, la Chine a retrouvé sa place au Conseil de sécurité des nations unies. Et c’est un gros avantage pour le Burkina qui peut bénéficier de cette protection diplomatique de la Chine sur la scène diplomatique mondiale. Ce qui n’était pas le cas avec le grand rival Taïwan.

La Chine est un grand marché. C’est vrai que les produits chinois nous inondent mais je pense que nous pouvons essayer de prospecter et de pénétrer le marché chinois. Ce qui serait une très bonne chose pour nos hommes d’affaires . Déjà, même avant la reprise diplomatique en 2018, il y avait cet intérêt pour les commerçants burkinabè de faire des affaires en Chine. Et maintenant que les routes se sont ouvertes, cela va sans dire que ça va maximiser et optimiser davantage les relations d’affaires entre le Burkina Faso et la Chine.

Le président chinois Xi Jinping a annoncé la suppression des droits de douane pour 53 pays africains. Cette mesure entre vigueur le 1er mai 2026. En tant qu’analyste, quel commentaire faite-vous de cette décision ?

Je trouve que c’est une bonne chose pour les pays africains. C’est une politique de la main tendue que la Chine fait à ses partenaires africains. C’est un grand gain pour les pays africains. Et quand on regarde actuellement, il y a la montée du protectionnisme international qui est là, les barrières douanières, mais la Chine consent à ouvrir ces frontières pour les produits africains. Je pense que c’est vraiment une occasion, une opportunité économique pour l’Afrique de saisir cela et d’optimiser la pénétration du marché chinois. La balle est dans le camp des pays africains. Comment faire pour que nos produits puissent aussi avoir droit de citer dans l’économie chinoise ? C’est là toute la question que nos opérateurs économiques et aussi nos leaders en tête peuvent creuser pour que cette exonération puisse bénéficier à nos économies.

Comment le Burkina Faso peut-il s’inspirer de la Chine en vue dynamiser aussi son développement ?

Je pense qu’en la matière, on ne va pas parler exactement de ce que le Burkina peut copier à la Chine pour amorcer, pour suivre son développement. Parce que le développement est toujours endogène. Chaque pays doit trouver sa propre voie pour se développer. Comment, nous, pays africains, on peut essayer de domestiquer aussi notre ingénierie pour trouver des voies alternatives de développement ? C’est là toute la question. Et la balle est dans le camp des Africains. C’est à nous de regarder, selon notre propre histoire en tant qu’Africains et selon la vision que nous nous projetons, comment on peut faire pour asseoir un développement digne et souverain.. Sinon, la Chine n’appelle pas à un mimétisme de son modèle ni économique, ni politique. Contrairement à d’autres partenaires occidentaux qui veulent coûte que coûte faire imiter le modèle démocratique ou le modèle libéral. Mais la Chine dit non, c’est aux pays africains de trouver leur propre voie. Et je me rappelle qu’il y a quelques années, le président chinois Xi Jinping a même tendu la main aux dirigeants africains une certaine assistance pour les pays qui vont trouver leur propre voie de développement. Cela a été dit lors d’un sommet Chine-Afrique il n’y pas très longtemps. C’est-à-dire que la Chine même pousse ses partenaires africains à s’inventer eux-mêmes.

Serge Ika Ki

Lefaso.net

Source: LeFaso.net