Elles ont moins de 30 ans, poursuivent des études supérieures, exercent des responsabilités professionnelles ou associatives, et ont en commun d’être auteures Dans un contexte où le livre reste un engagement exigeant, ces trois jeunes filles s’adonnent à la littérature avec lucidité, persévérance et conviction. Leurs parcours montrent que l’écriture, loin d’être un simple exercice personnel, est un espace d’affirmation, de transmission et de présence sociale où chacun peut contribuer.

Chez de nombreuses jeunes femmes aujourd’hui, l’écriture ne se présente plus comme une activité périphérique ou un rêve lointain. Elle s’inscrit dans des vies remplies aux côtés d’études universitaires, d’engagements associatifs ou de responsabilités professionnelles. Laetitia Marie Eliane Nabi fait partie de ces jeunes qui ont très tôt appris à écrire avant même de penser à publier. Étudiante en master de droit public fondamental, elle compte déjà trois ouvrages à son compteur : “Larmes silencieuses”, “Dans l’ombre des secrets” et “Les Vers Sceaux”. Son premier livre paraît quand elle a 26 ans, le deuxième à 28 ans, le troisième à 29 ans. Mais pour elle, l’histoire commence bien avant l’édition. « Je peux dire que je ne me suis pas intéressée à l’écriture, c’est l’écriture qui s’est intéressée à moi », ironise-t-elle avec le sourire.

Cette formule résume une relation presque instinctive au texte pour elle. Introvertie durant son adolescence et même “d’apparence” actuellement, elle remplit d’abord des cahiers de poèmes, de pensées et de citations, souvent adressés à ses proches. Les mots lui servent alors à dire ce qu’elle n’arrive pas à formuler oralement et deviennent un prolongement naturel de sa manière d’aborder le monde. Pendant longtemps, ces textes restent dispersés. Puis vient un regard extérieur qui l’interpelle. « Après la soutenance, un ami m’a demandé pourquoi je ne publiais pas un livre. Puisque sur mon blog, je publie les différents poèmes. J’ai dit que c’était une bonne idée. Par là, j’ai recueilli tous mes poèmes de la seconde jusqu’au master 2 et je les ai retranscrits dans un seul document. » Avant le livre imprimé, elle animait un blog avec des publications, des partages et des réactions immédiates.

« Quand j’ai publié mon premier livre, j’avais 26 ans, le deuxième j’avais 28 ans et le dernier en janvier 2026 à 29 ans. Je peux dire que je ne me suis pas intéressée à l’écriture, c’est l’écriture qui s’est intéressée à moi. » Laetitia Marie Eliane Nabi

Mais elle souligne que publier un livre jeune ne signifie pas immédiatement être prise au sérieux. « La plupart prenaient cela comme si c’était de l’amusement », se souvient-elle. Comme si la jeunesse ne pouvait être associée à une ambition littéraire durable. Ce regard a changé progressivement après la deuxième publication où son entourage s’est dit que ce n’est plus du jeu. L’inspiration de Laetitia Marie Eliane Nabi est née de son environnement immédiat. Pourtant, au moment de la sortie de Larmes silencieuses, beaucoup imaginent automatiquement qu’une plume féminine parlera d’abord de souffrances exclusivement féminines. « La plupart pensaient que le recueil parlait de viol, d’excision, de femmes battues », dit-elle. Elle constate alors combien une auteure jeune peut être assignée à certains thèmes. Or son recueil aborde aussi l’amitié, l’amour, le courage, la camaraderie, la nature. Cette liberté thématique devient déjà une manière de revendiquer une place littéraire entière : écrire comme femme sans être réduite à un seul territoire narratif.

Christine Zoarma, 26 ans, étudiante en master de Littératures et cultures africaines, assume quant à elle un engagement frontal sur certaines réalités sociales. Son livre “Pagnes en pleurs” porte explicitement sur les souffrances féminines, mais en les inscrivant dans une lecture plus large de la société. Veuves et orphelins des forces de défense, violences conjugales, personnes déplacées, stérilité, tensions entre tradition et religion : le texte traverse plusieurs fractures contemporaines. Mais au cœur du livre, il y a aussi la dignité, la résilience, la force. « L’écriture est thérapeutique », dit-elle car écrire revient à donner une voix à ceux qui ne l’ont pas, mais aussi à produire une forme de réparation symbolique. Le rapport à la littérature de Christine Zoarma n’est pas dissociable de ses autres engagements. Miss Littérature Burkina Faso 2022, deuxième dauphine Miss Littérature Afrique 2023, présidente fondatrice du Club de lecture Flamme de l’espoir, membre d’associations féminines et environnementales, elle multiplie les espaces où le livre devient action.

La principale difficulté en tant que jeune écrivaine, c’est la question financière selon Christine Zoarma

Wendnguété Raïcha Ouédraogo du même âge que Christine incarne une autre plume. Gestionnaire des ressources humaines, en fin de cycle de MBA, elle publie “Bravoure des hommes de mon pays”, un texte tourné vers l’exemplarité de sa communauté. Son livre, dit-elle, s’adresse à la jeunesse burkinabè en mettant en lumière des figures nationales inspirantes. Chaque texte revient sur une trajectoire marquée par le courage, la persévérance et la capacité à dépasser les difficultés. Son ambition est de montrer que l’origine sociale ne condamne personne. Chez elle, l’écriture est directement reliée à un projet collectif. L’ouvrage devient le point de départ d’initiatives plus larges telles que la création du Festival national du livre puis de l’association Lire et agir. Pour l’auteure, publier ne constitue pas l’aboutissement, mais le début d’un engagement plus vaste. L’écriture devient génératrice de structures. Elle dit avoir voulu « laisser une empreinte positive ».

Une génération qui ne demande plus la permission d’écrire malgré la réalité économique

Derrière l’image inspirante que dégagent ces jeunes auteures, l’autre réalité est que les ressources pour éditer un livre sont absentes, voire inexistantes. Christine Zoarma en parle avec franchise. « Le défi d’être auteure est surtout financier. La preuve, mon livre est actuellement en rupture de stock et je n’ai pas les moyens de faire une nouvelle impression. Pourtant la demande est forte. Mais que faire ? Tout est une question d’organisation. Je sais m’organiser pour remplir convenablement mes obligations. » Cette contradiction traverse de nombreux parcours littéraires, la reconnaissance symbolique existe parfois avant la stabilité économique.

Laetitia Marie Eliane Nabi quant à elle insiste d’ailleurs sur la nécessité de comprendre les mécanismes éditoriaux. Elle conseille aux jeunes filles de bien se documenter. « Pour ces jeunes filles qui veulent écrire, déjà je leur dis félicitations pour le travail déjà abattu et qu’elles ne se laissent pas décourager C’est seulement se préparer, avoir les moyens nécessaires, côtoyer les bonnes personnes pour avoir les informations adéquates sur les maisons d’édition, les différents types de contrats à signer pour ne pas se faire avoir plus tard. Ce sont ces conseils-là que je peux dire vraiment financièrement. Connaître les différents types de contrats au Burkina et même dans la sous-région et maintenant se lancer », conseille-t-elle.

Wendnguété Raïcha Ouédraogo invite les jeunes filles à se lancer dans l’écriture

Chez Wendnguété Raïcha Ouédraogo, l’obstacle principal fut d’abord l’accès aux personnalités qu’elle souhaitait interviewer, puis la recherche d’une maison d’édition adaptée. Ces difficultés montrent que derrière chaque livre publié se cache un travail invisible bien plus long que l’écriture elle-même.

Aucune de ces jeunes femmes n’écrit dans un quotidien dégagé, mais jongle avec sa vie académique ou professionnelle. Laetitia pense d’ailleurs qu’il faut vraiment avoir un esprit posé. Les études, les obligations, les tâches quotidiennes doivent momentanément s’effacer pour laisser place au texte. « Quand je finis d’écrire, je vaque à d’autres occupations et quand j’ai fini ces occupations, je vais écrire à nouveau », explique-t-elle.

Christine Zoarma parle également d’organisation. Elle multiplie les rôles, mais affirme que l’amour de ce que l’on fait permet de tenir. « Tout est une question d’organisation. Je sais m’organiser pour remplir convenablement mes obligations. Et en plus on fait toujours bien ce qu’on aime. » Wendnguété Raïcha Ouédraogo, de son côté, structure rigoureusement son temps entre les week-ends, les soirées et les moments réservés à la concentration.

Cette discipline, selon les trois jeunes femmes, montre que la littérature émergente ne se construit pas dans la disponibilité, mais dans la conquête volontaire de temps rares.

Ce qui relie finalement ces parcours littéraires au-delà de la féminité, c’est la manière très nette d’assumer la légitimité d’écrire tôt. Christine Zoarma cite volontiers Pierre Corneille : « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années. » Aucune d’elles n’a attendu un âge supposé “idéal” pour écrire. Aucune ne s’est sentie trop jeune ou peu légitime. Toutes ont écrit selon leurs inspirations avec l’espoir d’être à la hauteur du domaine et de s’améliorer. Et toutes adressent aux autres passionnés d’écriture un même message : se lancer. Laetitia, Christine et Raïcha appellent donc surtout les jeunes filles à croire en leur plume car le monde a besoin de leurs histoires.

Farida Thiombiano

Lefaso.net

Source: LeFaso.net