Les troubles du comportement alimentaire, notamment l’anorexie mentale, la boulimie et l’hyperphagie boulimique, restent encore largement méconnus du grand public au Burkina Faso, malgré une tendance à la hausse. Dans cet entretien, le Dr Ousmane Ouédraogo, nutritionniste et enseignant en nutrition humaine, revient en détail sur leurs manifestations, leurs causes multifactorielles, les signes d’alerte, ainsi que les défis liés à leur prise en charge Il insiste également sur le rôle crucial de l’entourage et de la prévention dans la lutte contre ces pathologies aux conséquences parfois graves.

Lefaso.net : Comment définir simplement les troubles du comportement alimentaire pour le grand public ?

Dr Ousmane Ouédraogo : Les troubles de l’alimentation sont des pathologies caractérisées par des perturbations persistantes du comportement alimentaire et une préoccupation excessive concernant le poids ou l’image corporelle.

Au niveau des troubles du comportement alimentaire, il y en a trois, voire quatre cas. Il y a l’anorexie mentale, la boulimie et l’hyperphagie boulimique, c’est-à-dire sans compensation des ingestions.

L’anorexie mentale est un trouble du comportement alimentaire entraînant une privation alimentaire stricte et volontaire pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. C’est l’un des troubles qui fait que la personne a tendance à ne pas manger, tout simplement parce qu’elle est préoccupée par son image et sa corpulence. L’anorexie mentale peut être causée soit par l’entourage, soit par un trouble psychologique, ce qui fait que la personne a tendance à ne pas prendre de poids.

Après l’anorexie, il y a la boulimie. Dans ce cas, la personne a tendance à manger beaucoup. C’est-à-dire que c’est le contraire de l’anorexie. La boulimie, c’est le fait que la personne mange de façon excessive, sans se préoccuper de sa corpulence.

Son objectif est de manger. Ces crises peuvent être suivies de comportements dits « compensatoires » pour éviter la prise de poids, comme les vomissements provoqués ou l’usage de laxatifs pour accélérer la digestion.

On distingue ainsi la boulimie avec compensations, où la personne tente d’éliminer les aliments ingérés en vomissant, et la boulimie sans compensation, où les crises alimentaires ne sont pas suivies de vomissements ou d’autres moyens de compensation.

Enfin, il existe d’autres troubles du comportement alimentaire, moins fréquents mais tout aussi importants, dont le trouble de la rumination. Dans ce cas, la personne régurgite volontairement les aliments après les avoir avalés. Donc, tout cela constitue des troubles du comportement alimentaire.

Est-ce que le fait de prendre exagérément du poids peut être lié à un trouble du comportement alimentaire ?

La prise de poids n’est pas forcément liée à des troubles du comportement alimentaire. Parce qu’il y a plusieurs aspects qui permettent de prendre du poids. Dont le fait de manger plus que ce que son corps a besoin. Il y a le fait de ne pas aussi faire des exercices physiques. En nutrition, on dit que les apports doivent être égaux aux dépenses. Donc, si on mange, c’est pour pouvoir dépenser. Mais si on mange et qu’on ne fait pas d’efforts pour dépenser, on peut prendre du poids si ce qu’on a mangé dépasse ce dont notre corps a besoin.

Il y en a aussi qui sont exposés génétiquement. Ce qui fait que même si la personne prend une petite quantité de nourriture, ou la même quantité que les autres, la personne aura tendance à prendre du poids comparativement aux autres. Il y en a aussi d’autres dont c’est sur le plan psychologique que tout se déroule. Donc, le fait que la personne n’ait plus de problèmes, ou bien qu’elle soit toujours contente, ou encore qu’elle soit toujours en colère, tout cela peut influencer la prise de poids. Ainsi, les facteurs psychologiques peuvent influencer la prise de poids ou la perte de poids.

Quels sont les principaux signes d’alerte qui doivent inquiéter l’entourage d’une personne ?

Les signes qui doivent alerter ou inquiéter l’entourage de personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire, que ce soit l’anorexie ou la boulimie, sont le refus de manger ou le saut fréquent de repas, l’adoption de régimes très stricts sans raison médicale, le tri excessif des aliments, manger en cachette ou, au contraire, manger très peu en public, la perte ou la prise de poids rapide et inexpliquée, l’obsession du poids ou de la silhouette, la perception déformée du corps, l’anxiété ou stress intense autour des repas, l’irritabilité, la tristesse, voire les signes de dépression, des vomissements provoqués souvent après les repas et l’utilisation excessive de laxatifs ou diurétiques.

Donc, tous ces éléments doivent attirer l’attention de l’entourage pour essayer de voir si cela persiste un peu. Parce que cela peut commencer au début comme de l’amusement, ou comme quelque chose qui va passer, mais quand on constate que les comportements persistent, on doit effectivement aller auprès des spécialistes pour vérifier s’il ne s’agit pas de troubles du comportement alimentaire.

Dans un contexte comme celui du Burkina Faso, observe-t-on une évolution ou une sous-estimation de ces troubles ?

On observe à la fois une augmentation des troubles du comportement alimentaire comme l’anorexie mentale et une forte sous-estimation de leur ampleur. Cela est dû au fait qu’il y a une insuffisance de diagnostic et aussi à la tendance à la normalisation ou à l’ignorance des comportements alimentaires atypiques.

Leur diagnostic n’intervient qu’à un stade avancé, lorsque la situation s’aggrave. C’est généralement à ce moment-là que la personne est orientée vers des spécialistes pour un dépistage et une prise en charge adaptée.

Ces troubles passent souvent inaperçus. Le manque d’information et de sensibilisation fait que beaucoup de personnes, y compris dans l’entourage proche, ne soupçonnent même pas leur existence. Cette méconnaissance constitue un obstacle majeur à une détection précoce. Par ailleurs, les perceptions sociales jouent un rôle déterminant, notamment en ce qui concerne la suralimentation et le surpoids. Lors d’une rencontre tenue à Accra en 2019, il est ressorti que, dans plusieurs pays africains, aussi bien anglophones que francophones, l’entourage influence fortement les comportements alimentaires et la perception du corps. Au Burkina Faso, par exemple, certaines normes sociales valorisent les formes généreuses chez la femme.

Une femme en surpoids est parfois perçue comme étant bien entretenue par son conjoint, ce qui peut être interprété comme un signe de bien-être ou de réussite sociale. À l’inverse, une femme ayant un poids considéré comme normal peut être jugée à tort comme négligée ou mal prise en charge par son partenaire.

Ces représentations sociales peuvent contribuer à banaliser des situations de surpoids, voire d’obésité, et freiner la prise de conscience des risques pour la santé. Elles influencent également les comportements individuels, rendant plus difficile la prévention et la lutte contre les troubles liés à l’alimentation.

Quels sont les profils qui sont les plus exposés aux troubles alimentaires ? Sont-ils liés à l’âge, aux genres ou au milieu social ?

Selon plusieurs études, les troubles comme l’anorexie ont longtemps été plus fréquemment observés dans les pays développés, en particulier dans les populations occidentales. Cela s’explique en partie par des normes sociales valorisant la minceur chez les femmes et une certaine image du corps « idéal ».

Dans ces contextes, les jeunes filles sont particulièrement exposées à ces injonctions, tandis que les garçons subissent davantage une pression liée à la musculature. Cette construction sociale du corps contribue à expliquer pourquoi l’anorexie touche majoritairement les adolescentes, notamment dans les tranches d’âge de 10 à 13 ans et de 15 à 17 ans.

Cependant, cette réalité tend à évoluer. Avec la mondialisation et l’influence croissante des médias et des réseaux sociaux, ces troubles gagnent du terrain dans les pays en développement. Les adolescents constituent une population à risque, en raison des transformations physiques, émotionnelles et sociales qu’ils traversent. La quête d’identité et le regard des autres jouent un rôle central à cette période de la vie.

De manière générale, les filles sont plus touchées par l’anorexie, aussi bien dans les pays développés que dans les pays en développement.

Les causes de l’anorexie mentale sont multiples et souvent imbriquées. Parmi les facteurs les plus fréquemment identifiés, on retrouve la pression familiale, les conflits familiaux ou le manque de communication, le harcèlement ou les moqueries, notamment liés au poids ou à l’apparence, l’isolement social et les difficultés relationnelles, l’influence des réseaux sociaux, avec une comparaison constante aux autres, l’urbanisation et les changements de mode de vie, les régimes alimentaires stricts, qui peuvent constituer un point de départ. Ces éléments, combinés à des fragilités psychologiques, peuvent favoriser l’apparition du trouble.

En ce qui concerne l’obésité, la tendance est différente mais tout aussi marquée. En Afrique notamment, les femmes sont davantage concernées. Parce que la conception, c’est que la femme doit être en forme. Ce qui fait que la personne qui a tendance à manger ne va pas se rendre compte que c’est dû à des troubles. Jusqu’à ce que la personne n’arrive plus à gérer son poids. Mais ça ne veut pas dire que c’est toute personne qui est en état d’obésité qui souffre de troubles du comportement alimentaire. C’est là qu’il faut vraiment faire une différence entre l’obésité due à des troubles de comportement alimentaire et l’obésité qui n’est pas due à ça.


Quel rôle jouent les réseaux sociaux et les standards de beauté dans le développement de ces troubles ?

Les réseaux sociaux et les standards de beauté jouent aujourd’hui un rôle majeur dans le développement des troubles du comportement alimentaire comme l’anorexie mentale, la boulimie ou l’hyperphagie. Ils n’en sont pas la seule cause, mais ils amplifient fortement les vulnérabilités existantes, surtout chez les jeunes. En effet, certaines plateformes comme Instagram, TikTok ou Snapchat diffusent en continu des corps très minces ou très musclés souvent retouchés, filtrés ou mis en scène auxquels les utilisateurs se comparent constamment.

Certains hashtags ou communautés encouragent indirectement la restriction alimentaire et la perte de poids excessive.

Quelles peuvent être les conséquences physiques et psychologiques de l’anorexie si elle n’est pas prise en charge ?

Si les troubles du comportement alimentaire ne sont pas pris en charge, surtout par exemple l’anorexie, ça peut conduire à la mort. L’anorexie mentale est une maladie grave et sans prise en charge, elle peut entraîner une perte de poids extrême, des carences en vitamines et minéraux, des atteintes cardiovasculaires, une déshydratation sévère, des déséquilibres électrolytiques, des troubles digestifs importants, une dépression et dans les cas extrêmes le décès.

C’est pareil pour la surnutrition. L’obésité, effectivement, peut conduire à d’autres maladies, notamment les maladies cardiovasculaires, le diabète, etc., et peut entraîner la mort. Elle peut aussi rendre la personne incapable de produire, tant intellectuellement que physiquement.

Donc, cela peut réduire la participation à l’économie et au développement du pays, aussi bien pour ces deux cas extrêmes : les personnes très maigres et les personnes obèses.

Comment se déroule la prise en charge d’un patient souffrant de troubles alimentaires ? Existe-t-il des structures adaptées localement ?

La prise en charge doit être multisectorielle. Parce qu’il y a un problème de nutrition, il y a un problème psychologique, et il y a un problème social. La prise en charge de l’anorexie mentale par exemple est complexe, progressive et multidisciplinaire. Elle ne se limite pas à « faire manger » la personne, mais vise à traiter le corps, le psychisme et l’environnement social.

La première étape consiste en une évaluation de l’état nutritionnel, de l’état médical, de l’état psychologique et du contexte familial et social. Cela permet d’évaluer la gravité et d’orienter la prise en charge. Le traitement repose sur une équipe comprenant un nutritionniste qui va se charger de la rééducation nutritionnelle, un médecin qui va s’occuper du suivi global, un psychologue ou psychiatre pour la psychothérapie.

Au Burkina Faso, la prise en charge se fait surtout dans les hôpitaux publics en médecine générale et en psychiatrie, et dans quelques centres médicaux avec des services nutritionnels ainsi qu’en consultations privées avec des psychologues et des nutritionnistes. Il y a peu de centres de santé ayant des services de prise en charge spécifiquement liés aux troubles alimentaires.

Quel rôle l’entourage, la famille et les amis peuvent-ils jouer dans l’accompagnement et la guérison d’un patient ?

L’entourage joue un rôle déterminant dans l’accompagnement et la guérison de l’anorexie mentale, car ce trouble touche autant la personne que son environnement. La famille et les amis peuvent être un facteur de protection ou d’aggravation de la situation. En effet, l’entourage est souvent le premier à détecter le problème et par conséquent peut l’encourager à consulter et éviter les attitudes contre-productives comme critiquer, minimiser, stigmatiser, etc.

Quels conseils de prévention donneriez-vous aux jeunes et aux parents pour éviter ces troubles ?

La prévention des troubles du comportement alimentaire passe avant tout par une meilleure hygiène de vie et une attention particulière aux habitudes alimentaires au sein de la famille.

Tout d’abord, il est important de réapprendre à manger ensemble. Le fait de partager les repas en famille permet non seulement de renforcer les liens, mais aussi de mieux observer les comportements alimentaires de chacun. Cette pratique facilite le dépistage précoce d’éventuels troubles, notamment chez les enfants et les adolescents.

Les repas pris en commun offrent également un espace d’échange et d’éducation. Les parents peuvent ainsi accompagner leurs enfants dans leurs choix alimentaires, les conseiller et les sensibiliser à une alimentation équilibrée. Dans de nombreux foyers où chacun mange séparément, ces opportunités de dialogue et de suivi sont souvent perdues.

La diversification de l’alimentation constitue également un point essentiel. Il s’agit d’apprendre à varier les repas, à éviter les excès et à maintenir un bon équilibre nutritionnel. Cela permet de prévenir aussi bien les carences que les comportements alimentaires déséquilibrés.

Dans le contexte des adolescents, un accompagnement parental est particulièrement important. Cette période de transition est souvent marquée par des changements physiques et psychologiques, rendant les jeunes plus vulnérables aux troubles alimentaires.

Par ailleurs, toute suspicion de trouble, même légère, qu’il s’agisse d’une restriction alimentaire inhabituelle ou d’un comportement excessif, doit amener à consulter un professionnel de santé. Un dépistage précoce est essentiel pour une prise en charge efficace.

Enfin, la prévention passe aussi par l’activité physique régulière. Il ne s’agit pas nécessairement de pratiquer un sport intensif, mais simplement de rester actif au quotidien. Les exercices peuvent être réalisés à domicile ou dans un cadre simple. L’objectif est de maintenir un équilibre entre les apports alimentaires et les dépenses énergétiques.

En somme, la prévention des troubles du comportement alimentaire (anorexie mentale, boulimie, hyperphagie, etc.) repose surtout sur l’éducation, l’environnement familial et l’esprit critique face aux influences sociales. Il faut adopter une relation saine avec l’alimentation, les parents doivent créer un environnement familial sain et maintenir une communication ouverte. Il ne faut pas banaliser les signes, car parler tôt permet d’agir tôt. Prévenir vaut mieux que guérir.

Est-ce que vous avez un message à lancer ?

Je voudrais souligner qu’un pays ne peut véritablement se développer sans une population en bonne santé, notamment sur le plan nutritionnel. Des individus bien nourris, en bonne santé physique et mentale, sont plus aptes à contribuer efficacement au développement économique, social et intellectuel de leur pays.

C’est pourquoi il est important de promouvoir une alimentation équilibrée et accessible à tous. Dans cette dynamique, la consommation des produits locaux doit être encouragée.

Elle constitue non seulement un levier de développement de l’économie nationale, mais aussi un moyen de renforcer la sécurité alimentaire. Consommer local permet également de mieux contrôler la qualité de son alimentation. En effet, certains produits importés sont souvent plus transformés et peuvent contenir des éléments moins bénéfiques pour la santé lorsqu’ils sont consommés de manière excessive.

Ainsi, privilégier les produits locaux, c’est à la fois soutenir l’économie nationale, préserver sa santé et adopter une alimentation plus naturelle et adaptée à notre environnement.

Anita Mireille Zongo

Lefaso.net

Source: LeFaso.net