
Humoriste engagé et promoteur des langues nationales, Kaboré l’Intellectuel revient dans cet entretien accordé à Lefaso.net sur son parcours, la naissance de son personnage, son one man show 100 % en mooré et sa vision d’un humour capable d’éduquer, de dénoncer et de renforcer la cohésion sociale au Burkina Faso.
Lefaso.net : Est-ce que vous pouvez nous raconter comment est né Kaboré l’intellectuel et à quel moment vous avez compris que l’humour pouvait devenir une véritable carrière ?
Kaboré l’intellectuel : Kaboré l’Intellectuel est né de façon très naturelle. D’abord, Kaboré, c’est mon nom de famille. Quant à l’Intellectuel, cela vient de cette quête d’intellectualisme qui m’a poussé à chercher un nom évocateur. C’était aussi une forme de jeu, une manière de questionner ceux qu’on appelle les intellectuels. Est-ce qu’ils le sont réellement ? C’est un questionnement que je pose à travers ce nom : un “intellectuel” entre guillemets. Le nom est venu à partir du moment où j’ai compris que l’humour pouvait être un canal de communication, un moyen d’échanger, d’éduquer, mais aussi de dénoncer. Parce qu’il faut le dire, l’humoriste est quelqu’un d’angoissé par nature, quelqu’un de très sensible à ce qui ne va pas.
Comme il ne peut pas prendre les armes pour exprimer son mécontentement, ni forcément passer par un canal politique, il transforme cette colère, cette frustration, à la moulinette de l’humour. Par exemple, quand je vois quelqu’un griller un feu rouge, cela me choque. Que puis-je faire pour dénoncer cela ? Alors je le tourne en dérision à travers l’humour pour montrer que ce n’est pas normal. Pendant que les gens rient, ils reçoivent aussi un message, une leçon, une éducation. Voilà pourquoi il faut lire les livres, chercher à comprendre ce qu’il y a derrière les choses.
Votre entourage et votre famille ont-ils soutenu ce choix dès le départ ? Où est-ce que vous avez dû faire face à des difficultés ?
Oui, naturellement, il y a eu des difficultés. À notre époque, aucun parent n’imaginait qu’un enfant puisse rêver de devenir humoriste ou comique. Même vouloir devenir footballeur était presque impensable. On interdisait souvent aux enfants d’aller jouer au football.
Donc, faire comprendre à mes parents que je voulais faire de l’humour comme métier était extrêmement difficile. D’ailleurs, moi-même, je ne savais pas au départ que j’étais destiné à cela. Les gens disaient que j’étais drôle, mais je n’imaginais pas encore qu’on pouvait en faire une profession. Le jour où j’ai compris que c’était possible et que j’ai annoncé cela à mon père, le choc a été énorme. Ma mère a même dû intervenir pour le calmer.
Mais avec le temps, il a fallu trouver les mots justes pour leur faire comprendre que c’était un métier comme un autre, et qu’on pouvait en vivre dignement. Les parents sont souvent inquiets lorsqu’ils ne voient pas d’exemples autour d’eux. Puis, progressivement, ils ont constaté que c’était bel et bien un métier. Aujourd’hui, quand mon père me voit à la télévision, il appelle fièrement ses amis pour leur dire : “C’est mon fils.” Et lors de mon spectacle au musée national, ma mère était assise au premier rang pour me soutenir. Finalement, tout s’est bien passé.
Votre one man show entièrement en mooré marque une étape importante dans votre parcours. À quel moment vous vous êtes dit qu’il fallait absolument proposer un spectacle dans une langue nationale ?
Au fil des années, pendant certaines cérémonies où j’étais invité à faire des sketches en français, je prenais parfois le risque d’introduire quelques blagues en mooré. Et je remarquais que cela touchait encore plus le public. Je me suis alors rendu compte que personne n’avait véritablement osé, de manière assumée, faire un one-man-show entièrement en une langue nationale.
En observant également la dynamique actuelle du pays, qui encourage la promotion des langues nationales, je me suis dit qu’il était temps d’oser quelque chose d’inédit. Marquer l’histoire de l’humour burkinabè avec un spectacle 100 % en langue nationale, 100 % en mooré. Je voulais démontrer que ceux qui pensent que nos langues locales ont des limites se trompent. On peut tout faire avec nos langues. Regardez la Bible. Elle contient 66 livres et elle a été traduite entièrement dans nos langues nationales. Donc pourquoi dirait-on que ce n’est pas possible ?
Nous avons des poètes, on a le journal parlé, des débats traduits en langues locales, même les comptes rendus du Conseil des ministres existent en mooré. Alors pourquoi pas un spectacle d’humour entièrement en mooré ?
Certes, nos langues doivent continuer à s’enrichir pour répondre aux réalités du monde moderne. Mais dire qu’elles ne sont pas suffisamment outillées, je pense que ce n’est pas juste.
Vous avez dit que vous utilisez l’humour pour dénoncer certaines tares de la société. Pourquoi avoir spécialement choisi l’humour comme méthode ?
J’ai choisi l’humour parce que c’est d’abord le moyen le moins dangereux pour dénoncer certaines réalités de la société. Ensuite, c’est une méthode qui impacte davantage. Quand les gens reçoivent une morale ou une leçon à travers le rire, cela passe beaucoup mieux.
L’humour permet de faire réfléchir sans brutalité. On dit souvent que l’humour est l’art des intelligents. À travers une phrase, une vanne ou une situation comique, on peut dénoncer un fait de société. Les gens rient, mais au fond ils comprennent le message.
Dans notre jargon d’humoristes, nous disons souvent que l’humour, c’est l’art de dire des conneries pertinentes. Ce sont parfois des choses qui paraissent légères ou absurdes, mais qui contiennent une vérité profonde. C’est pour cela que l’humour est plus accessible, plus perceptible et plus relax pour transmettre un message.
Derrière le rire, il y a souvent des messages très sérieux dans vos spectacles. Pensez-vous que l’humour peut réellement contribuer à changer les mentalités ?
Je pense réellement que l’humour peut changer les mentalités. Parce que nous sommes avant tout des dédramatisateurs Nous intervenons souvent dans des situations tendues ou sensibles pour apporter de la légèreté et permettre aux gens de prendre du recul. Parfois, certaines personnes sont dans des positions très fermées ou très radicales. Mais lorsqu’on aborde les choses avec humour et humilité, cela détend l’atmosphère.
Les gens se disent : « Finalement, ce qu’il dit n’est pas si faux. » Et cela peut amener une prise de conscience. Aujourd’hui, l’humour est devenu incontournable dans la société. Aux États-Unis, par exemple, l’humour occupe même une place importante dans la communication politique. On raconte souvent qu’Al Gore aurait perdu en partie parce qu’il paraissait trop rigide lors des débats, alors que George W. Bush était plus détendu, plus accessible, avec quelques touches d’humour qui mettaient le public à l’aise. Partager la joie est aussi un acte de générosité. Faire rire les gens, répandre un peu de bonheur autour de soi, c’est important dans une société.
Le contexte sécuritaire actuel influence-t-il votre manière d’écrire et de faire de l’humour ?
Le contexte sécuritaire actuel influence forcément notre manière d’écrire et de faire de l’humour. Nous travaillons toujours en tenant compte des réalités politiques, sociales et culturelles de notre environnement. C’est cela aussi notre métier. Il existe plusieurs types de sketchs. Il y a d’abord les sketchs communautaires, conçus pour un public précis. Par exemple, si je suis invité dans une université, je vais écrire autour des réalités du milieu universitaire.
Mais ce même sketch ne fonctionnera pas forcément devant des militaires dans un camp. Il y a également des sketchs liés à des groupes spécifiques, basés sur ce qu’ils vivent au quotidien. Enfin, nous avons les sketchs d’actualité, qui traitent des réalités du moment. Ce sont des sketchs très liés au contexte présent. Ils fonctionnent aujourd’hui, mais peut-être plus dans deux ou cinq ans. Avec le contexte actuel, nous essayons surtout, à notre manière, de contribuer à désamorcer les tensions. C’est pourquoi, dans mon spectacle du 13, j’ai beaucoup insisté sur des valeurs comme la tolérance, que nous sommes parfois en train de perdre. Pourtant, cette valeur peut être une véritable boussole pour aider notre société à apaiser certaines situations.
Vous avez annoncé des représentations dans des zones à défis sécuritaires ainsi qu’au profit des blessés de guerre. Pourquoi était-ce important pour vous ?
Cela est important pour moi, parce que les déplacés de guerre et les victimes de la crise sécuritaire reçoivent déjà beaucoup de soutien matériel. La société fait ce qu’elle peut pour les aider. On leur apporte des médicaments, des vêtements, de la nourriture et d’autres formes d’assistance. Mais nous, en allant leur apporter le rire et le sourire, nous leur transmettons aussi un message : résister. Parce que rire, c’est aussi une forme de résistance. Rire, c’est résister au découragement. C’est refuser de céder à ce que les ennemis veulent nous imposer. Nous disons à ces populations : « Nous allons continuer de rire, continuer de vivre dignement malgré les difficultés. » Notre démarche consiste donc à leur redonner de la joie, de l’espoir, l’envie de continuer à vivre et d’aller de l’avant. C’est d’ailleurs pour cela que nous avons choisi ces villes touchées par l’insécurité.
Comment avez-vous vécu l’engouement autour de ce spectacle ? Est-ce que vous vous attendiez à une telle mobilisation du public ?
Pour dire vrai, oui et non. Oui, parce que je savais que le projet avait un caractère inédit. C’était une première, quelque chose que personne n’avait encore véritablement osé faire. Et quand on lance une initiative totalement nouvelle, on ne sait jamais à l’avance si cela va marcher ou non.
Mais en même temps, nous avions énormément travaillé sur la communication autour du spectacle, notamment avec la presse. Il y avait un véritable engouement autour du projet. Nous avons également vu des responsables gouvernementaux s’engager pour soutenir l’initiative. À partir de ce moment, nous nous sommes dit que le pari était déjà à moitié gagné.
Même si le public ne se mobilisait pas immédiatement comme nous l’espérions, nous étions prêts à continuer avec persévérance, convaincus qu’avec le temps les gens finiraient par adhérer au concept.
Finalement, nous avons été agréablement surpris de voir qu’il y avait déjà un très grand engouement dès le premier spectacle. La salle était pleine, il n’y avait même plus de places assises. Nous étions donc à la fois surpris et pas totalement étonnés. Parce qu’au fond, nous savons que les Burkinabè ont besoin de contenus qui leur ressemblent, de créations dans lesquelles ils peuvent se reconnaître pleinement.
Vous avez appelé les artistes d’autres communautés à produire davantage de contenu dans leurs langues. Pensez-vous qu’une nouvelle dynamique culturelle est en train de naître au Burkina Faso ?
Oui, je pense et j’y crois fermement. Parce qu’aujourd’hui, il le faut. Il est temps de changer de paradigme. Quand le rythme de la musique change, il faut aussi que le pas de la danse change. Nous vivons dans un monde où tout évolue rapidement, dans un contexte particulier qui exige de nouvelles approches. Il faut désormais que des humoristes puissent créer des sketchs dans les différentes langues nationales pour leurs communautés respectives : en bissa, en dioula, en peulh, en dagara, en lobi, et dans bien d’autres langues encore. Beaucoup de personnes aimeraient comprendre certains messages, mais n’y ont pas toujours accès parce que tout le monde ne maîtrise pas le français.
Quand un message est transmis en langue locale, son impact est beaucoup plus direct. Les gens comprennent mieux, se reconnaissent davantage et reçoivent plus facilement ce que vous voulez transmettre. Je crois donc que ce que nous avons lancé est bien plus qu’un simple spectacle. C’est un déclic, un point de départ. C’est une véritable révolution culturelle et humoristique. Dans les années à venir, vous verrez certainement des humoristes proposer des spectacles 100 % en bissa, 100 % en peulh, 100 % en dagara ou dans d’autres langues nationales. Et cela sera une fierté pour tout le Burkina Faso.
Vous formez un duo très mythique avec l’humoriste Lucass, les Zinzins de l’art. Est-ce que vous êtes toujours d’actualité ou vous faites une pause ?
Nous sommes toujours actifs. Nous n’avons jamais ralenti. D’ailleurs, avant de venir ici, nous étions en spectacle à Paris et nous sommes rentrés dimanche.
Les Zinzins de l’art sont toujours d’actualité. La seule différence aujourd’hui, c’est qu’il s’agit d’un spectacle 100 % en langue nationale. C’est aussi ce qui explique pourquoi je suis particulièrement mis en avant sur cette affiche, puisque je porte ce projet-là.
Mais lui aussi est concerné. Il est Samo, et malgré cela, il est venu participer au spectacle. Parce qu’entre nous, il y a bien plus qu’une collaboration artistique. Il y a un lien culturel très fort. Dans notre culture, les relations entre certaines communautés reposent sur des valeurs de fraternité et de respect mutuel. Entre Mossi et Samo, par exemple, il existe une parenté à plaisanterie qui interdit la rupture des liens. On peut se taquiner, se chamailler, mais on ne doit jamais se séparer ni dépasser certaines limites.
C’est justement ce message que nous voulons transmettre à travers notre collaboration. Vous avez vu son passage sur scène. Même si le spectacle était entièrement en mooré, il a apporté sa contribution pour montrer que c’est possible et que chacun peut valoriser sa propre langue et sa culture.
D’ailleurs, lui aussi prépare quelque chose autour de sa communauté, entre Tougan, Yaba et d’autres localités.
Cette alchimie artistique entre nous dure parce que chacun est resté fidèle à lui-même et aux valeurs culturelles qui nous unissent. Nous avons grandi avec ces principes ancestraux qui nous enseignent à préserver la cohésion malgré les différences.
Même lorsqu’il y a des tensions ou des désaccords, nous savons qu’il existe une limite à ne jamais franchir. Et je pense que cette philosophie est une richesse pour toute la société burkinabè. Ces liens de parenté à plaisanterie entre différentes communautés, entre certaines ethnies, ou encore entre plusieurs groupes culturels, ont longtemps contribué à rendre notre société plus apaisée, plus tolérante et moins violente.
En dehors de l’humoriste que le public connaît, qui est réellement Nongma Hamado Kaboré ?
Je suis un natif du Ganzourgou, et je suis né à Zorgho. J’ai effectué toutes mes études à Mogtédo. Je suis issu d’une famille de cultivateurs. Ma mère est cheffe des femmes de Mogtédo. À la base, je suis sculpteur. J’ai appris le travail du bronze, cette technique artisanale traditionnelle que vous connaissez sûrement. Par la suite, je suis parti à Abidjan pour approfondir cette activité et poursuivre mon apprentissage. C’est après ce parcours que je me suis retrouvé dans l’univers de la comédie et de l’humour.
Il faut rappeler qu’à l’époque où je me lançais, il n’y avait pratiquement pas d’humoristes professionnels au Burkina Faso. Il existait certes des personnes qui racontaient des blagues, surtout en mooré, mais personne n’en faisait véritablement un métier. Nous suivions beaucoup d’émissions humoristiques de l’époque. Je suis parti en 1998 pour revenir avec quelque chose de nouveau et proposer une autre manière de faire de l’humour au Burkina Faso.
Est-ce qu’on peut vivre de l’art au Burkina Faso ? Et quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes qui rêvent de vivre de leur art ?
Aujourd’hui, il faut travailler et croire en son art. Oui, on peut vivre de l’art. Regardez certains grands noms de l’humour. Ils vivent pleinement de leur métier. Vous voyez leurs réussites, leurs maisons, leurs véhicules, leur niveau de vie. Ils ont construit cela grâce à leur talent et à leur travail.
Des artistes comme Moussa Petit Sergent, Philomène Nanéma, El Présidente ou encore Lookman montrent qu’il est possible de réussir grâce à l’humour et à l’art. Certains ont déjà des parcelles, d’autres construisent progressivement leur avenir. Ils ne vivent que de cela. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux et les plateformes numériques, certains artistes atteignent même des millions d’abonnés. C’est une fierté pour tout le Burkina Faso. Quand l’un d’entre eux réussit à l’international, nous sommes tous fiers de dire : « C’est un compatriote, c’est l’un des nôtres. » L’humour nourrit son homme. Mais il faut aussi tenir compte de nos réalités sociales et culturelles dans ce que nous produisons. On dit souvent qu’on peut rire de tout, mais cela ne veut pas dire qu’il faut rire de tout, n’importe comment.
Il y a des contextes où il faut être très prudent, très subtil et très intelligent dans la manière d’aborder certains sujets. L’humoriste doit rester attentif aux réalités du terrain. Mon message aux jeunes, c’est de continuer à travailler et surtout de rester eux-mêmes. Nous ne pourrons jamais être une copie des autres. Il faut assumer son identité, sa culture et ses origines.
Quand quelqu’un reste authentique, cela touche davantage les gens. Même les étrangers apprécient cette originalité. Il ne faut pas chercher à effacer ce que nous sommes pour ressembler aux autres.
Est-ce que vous avez un appel à lancer ?
Je voudrais lancer un message de reconnaissance à l’ensemble des Burkinabè, aux autorités du pays, aux forces de défense et de sécurité, mais aussi à la presse qui accomplit un travail énorme. On ne le dit pas assez, mais les médias jouent un rôle essentiel pour informer, éduquer, orienter et contribuer au vivre-ensemble. Nous allons poursuivre notre tournée et partout où nous irons, nous espérons retrouver cette même mobilisation du public. Nous lançons également un appel aux sponsors et partenaires afin qu’ils nous accompagnent davantage. Nous en avons besoin pour aller à l’intérieur du pays et permettre à plusieurs artistes de participer à cette dynamique culturelle et humoristique. »
Propos recueillis par Anita Mireille Zongo
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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