
À l’occasion de la rentrée 2026-2027 de l’Union catholique africaine de la presse, section du Burkina (UCAP-B), Dr Cyriaque Paré, fondateur de Lefaso.net, a livré une communication inaugurale sur la responsabilité éthique des journalistes et des communicants face aux défis de la paix et de la cohésion sociale. Dans un Burkina Faso éprouvé par l’insécurité et les tensions sociales, il a plaidé pour une information rigoureuse, une communication responsable et un engagement professionnel résolument tourné vers la vérité. Journaliste de formation, le Dr Cyriaque Paré est chercheur à l’Institut des sciences des sociétés (INSS) du Centre national de la recherche scientifique et technologique (CNRST).
« Vérifier est un acte de paix ». Cette formule résume l’essentiel du message porté par Dr Cyriaque Paré lors de la rentrée 2026-2027 de l’UCAP-B. Dans sa communication inaugurale intitulée « Informer sans manipuler, communiquer sans diviser : Responsabilité éthique des journalistes et des communicants face aux défis de la paix et de la cohésion sociale au Burkina Faso », le fondateur de Lefaso.net a invité les professionnels de l’information et de la communication à mesurer la portée de leurs mots dans un contexte national particulièrement sensible.
D’entrée de jeu, le conférencier a tenu à clarifier les notions au cœur de son intervention. Informer, a-t-il expliqué, consiste à porter à la connaissance du public des faits vérifiés et d’intérêt général afin de lui permettre de comprendre et de décider en connaissance de cause. Manipuler, en revanche, revient à orienter le jugement d’autrui à son insu, par le mensonge, l’omission ou la mise en scène. Quant à communiquer, le terme renvoie à l’idée de mettre en commun, de créer du lien, tandis que diviser revient à rompre ce lien et à dresser les uns contre les autres.
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Cette distinction prend tout son sens dans un pays confronté à une crise sécuritaire persistante, où une publication, une image ou une déclaration peut contribuer à apaiser les tensions comme à les exacerber. Si le journaliste sert le public et doit la vérité à ses lecteurs, auditeurs et téléspectateurs, le communicant, lui, défend légitimement les intérêts et l’image d’une institution. Mais, a insisté Dr Cyriaque Paré, leurs missions respectives ne les dispensent pas d’une même exigence, à savoir la vérité.
La manipulation de l’information, une menace amplifiée par le numérique
Dans son diagnostic, le fondateur de Lefaso.net a relevé que la manipulation de l’information n’est pas un phénomène nouveau. Ce qui change aujourd’hui, c’est sa vitesse de propagation, son volume et sa capacité à prendre les apparences de la vérité. Avec les réseaux sociaux et les plateformes de messagerie, chacun peut désormais produire, transformer et diffuser des contenus susceptibles d’influencer l’opinion publique.
Le conférencier a ainsi distingué plusieurs formes de communications irrégulières. D’abord, la désinformation, qui consiste à diffuser volontairement des informations fausses aussi appelé fakes news ; ensuite, la mésinformation, qui relève d’une diffusion involontaire de contenus erronés ; et enfin, la malinformation, qui repose sur l’utilisation malveillante de faits authentiques, souvent sortis de leur contexte. À ces phénomènes s’ajoutent les fausses nouvelles, la propagande, les théories du complot et la non-information, cette dernière consistant à saturer l’espace public de contenus secondaires pour détourner l’attention des questions essentielles.
Dr Cyriaque Paré a également inscrit sa réflexion dans le prolongement des enseignements de l’Église catholique sur la responsabilité des médias. Il a rappelé que les souverains pontifes reviennent régulièrement sur ces enjeux dans leurs messages à l’occasion de la Journée mondiale des communications sociales. En 2018, dit-il, le pape François avait choisi le thème « La vérité vous rendra libres (Jn 8,32) : Fausses nouvelles et journalisme de paix ».
Dans ce message, rappelle Dr Paré, le souverain pontife dénonçait les mécanismes de manipulation de la vérité, en établissant un lien avec le récit biblique du serpent qui trompe Ève dans le jardin d’Éden. Une référence qui a conduit le conférencier à faire la déclaration suivante. « La première fake news de l’histoire a été fabriquée dans le jardin d’Eden, quand le serpent manipule Ève pour lui faire manger la pomme et désobéir à Dieu », a-t-il mentionné, tout en rappelant l’urgence de promouvoir un journalisme fondé sur la vérité, la responsabilité et la paix.

Le président de la Commission épiscopale chargée des moyens de communication sociale, Mgr Lucas K. Sanou, évêque de Banfora, a salué la pertinence de cette communication, mettant en avant l’expérience du conférencier dans le domaine de la formation et de la pratique professionnelle. Il a notamment relevé la dimension chrétienne qui a traversé son intervention, estimant que sa connaissance des réalités médiatiques et son engagement dans la foi ont donné une portée particulière à son exposé.
L’évêque a surtout retenu le rapprochement établi entre le récit biblique du jardin d’Éden et les mécanismes contemporains de la désinformation. En évoquant le serpent qui, selon le récit biblique, a trompé Adam et Ève au sujet de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, Dr Paré a selon lui, proposé une lecture éclairante des manipulations de l’information à l’œuvre dans les sociétés actuelles.
Au-delà des contenus, Dr Cyriaque Paré a attiré l’attention sur les mécanismes psychologiques et technologiques qui favorisent la manipulation. Le biais de confirmation pousse notamment les individus à privilégier les informations qui confortent leurs convictions. Les bulles de filtre, entretenues par les algorithmes des plateformes numériques, renforcent cette tendance en exposant davantage les internautes à des opinions similaires aux leurs. La recherche de l’indignation, de la peur et de la colère, qui retiennent particulièrement l’attention, alimente également la course au clic dans laquelle certains médias peuvent être tentés de s’engager.
À ces phénomènes s’ajoutent les faux comptes, les robots informatiques et les réseaux coordonnés qui amplifient artificiellement certains messages. L’intelligence artificielle générative ouvre quant à elle, une nouvelle ère de manipulation avec les hypertrucages, ou deepfakes, capables de reproduire des voix, des visages et des scènes fictives avec un réalisme troublant. « Hier, quand on disait je l’ai vu de mes propres yeux, cela valait preuve. Demain, ce ne sera plus le cas », a-t-il averti.

Du côté des étudiants participant à la rentrée de l’UCAP-B, Faozia Awa Nébié, de l’Institut supérieur de la communication et du multimédia (ISCOM), a apprécié une communication qu’elle juge à la fois rigoureuse, accessible et orientée vers des solutions concrètes. Parmi les aspects qui ont particulièrement retenu son attention, figure l’explication du recours aux robots et aux comptes automatisés sur les réseaux sociaux.
Ces révélations du conférencier, souligne-t-elle, lui ont permis de savoir que des dispositifs peuvent artificiellement gonfler le nombre de vues et de mentions « J’aime » d’une publication, donnant ainsi l’illusion d’une popularité ou d’une adhésion qui ne correspond pas nécessairement à la réalité. Une mise en garde qu’elle estime importante pour les futurs professionnels de la communication, appelés à développer leur esprit critique face aux indicateurs d’audience affichés sur les plateformes numériques.
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Des mots qui peuvent préparer la violence
Pour Dr Cyriaque Paré, le danger ne réside pas uniquement dans les fausses informations. Il se trouve aussi dans les discours qui stigmatisent et dressent les communautés les unes contre les autres. Le discours de haine commence souvent par des expressions apparemment anodines, telles que « ces gens-là », « eux » ou « tous les mêmes », qui finissent par associer une communauté entière aux actes de quelques individus.
En illustration, il a évoqué le rôle de la Radio télévision Libre des Mille Collines et du journal Kangura dans le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994. La déshumanisation des victimes par les mots, notamment leur désignation comme des « cafards », a constitué l’un des ressorts de la propagande ayant accompagné les violences. Les condamnations prononcées contre des responsables de ces médias par le Tribunal pénal international pour le Rwanda rappellent, selon lui, que les professionnels des médias peuvent avoir à répondre de l’usage qu’ils font de la parole.
Sans assimiler la situation burkinabè à celle du Rwanda, le conférencier a appelé à la vigilance face aux raccourcis, aux généralisations et à la stigmatisation. « Nommer les faits, pas les ethnies », a-t-il recommandé, estimant qu’il faut attribuer les crimes à leurs auteurs plutôt qu’à des communautés entières.
Cette exigence se révèle particulièrement délicate dans le contexte de la crise sécuritaire. Si le patriotisme commande de ne pas compromettre la sécurité des opérations militaires ou la vie des combattants, le droit du public à l’information demeure tout aussi essentiel. Pour le fondateur de Lefaso.net, la prudence éditoriale ne doit pas devenir une autocensure systématique qui priverait les citoyens d’informations utiles à leur compréhension de la situation et à leur protection. « Une nation résiliente a besoin à la fois d’une armée qui la défend et d’une presse crédible en qui elle a confiance », a-t-il souligné.

Pour le secrétaire général de la Commission épiscopale des communications sociales et coordonnateur du Réseau des radios catholiques, l’abbé Pierre Sanou, cette communication rappelle aux journalistes et aux communicateurs, l’obligation de préserver la dignité des personnes dans leurs productions. Il retient notamment la nécessité de combattre la désinformation, les fausses nouvelles et les discours stigmatisants, particulièrement dans le contexte de crise sécuritaire.
L’abbé Pierre Sanou dit totalement approuver l’idée selon laquelle, les professionnels des médias doivent rapporter les faits sans attribuer les actes individuels à des communautés entières. Il a également insisté sur l’intérêt de puiser dans les traditions burkinabè des mécanismes de prévention des tensions, notamment les alliances à plaisanterie évoquées par le chercheur, qui peuvent contribuer à apaiser les relations sociales. Ces pratiques culturelles pourraient ainsi inspirer les journalistes dans leurs articles et leurs productions radiophoniques ou télévisuelles.
Déontologie, foi chrétienne et valeurs culturelles comme boussoles
Face à ces menaces, Dr Cyriaque Paré a rappelé que le journalisme ne saurait s’exercer sans repères professionnels. Du Credo du journalisme de Walter Williams à la Déclaration de Munich de 1971, en passant par la Charte des journalistes du Burkina et la Charte des médias en ligne, plusieurs textes encadrent les devoirs des professionnels. Il a notamment insisté sur six exigences que sont la vérité, l’exactitude, la vérification, l’équité, la dignité et la distinction entre les faits et les commentaires.
Il a également rappelé le rôle des mécanismes de régulation et d’autorégulation, notamment l’Autorité de régulation de la communication et du traitement des données à caractère personnel (ARCOD) et l’Observatoire burkinabè des médias (OBM).
S’adressant particulièrement à ses confrères catholiques, le conférencier a établi un lien étroit entre la foi chrétienne et le bon journalisme. Tous deux, a-t-il soutenu, recherchent la vérité, servent le bien commun, se préoccupent de justice et accordent une attention particulière aux plus vulnérables. La foi apporte cependant, précise-t-il, une exigence supplémentaire ; celle de dire la vérité avec charité. Une conviction qu’il a résumée en ces termes « La vérité sans charité devient une arme. La charité sans vérité devient complaisance ».
S’appuyant sur les enseignements de l’Église, notamment Inter Mirifica, Communio et Progressio et Fratelli Tutti, il a rappelé que la communication doit contribuer à la communion, au dialogue et à la rencontre. Il a également évoqué les appels du pape Léon XIV à « désarmer les mots » et à préserver les voix et les visages humains face aux transformations induites par l’intelligence artificielle.
Les ressources de la paix ne se trouvent toutefois pas uniquement dans les textes professionnels ou religieux. Les cultures burkinabè disposent également de mécanismes éprouvés de prévention des conflits. La parole donnée, les alliances à plaisanterie (rakiré), la médiation des griots et l’arbre à palabres constituent autant de pratiques qui favorisent le dialogue et la résolution pacifique des différends. À cela s’ajoute la tradition du vivre-ensemble religieux, qui permet à des personnes de confessions différentes de partager les moments importants de la vie familiale et communautaire. « Dans les conflits de mots, ce sont toujours les plus fragiles qui paient. Notre rôle de médias est de protéger l’herbe », a-t-il illustré, en référence à un proverbe africain sur les conséquences des affrontements entre puissants.

L’ancienne présidente du Conseil supérieur de la communication (CSC), a salué la qualité de la communication du Dr Cyriaque Paré, qu’elle considère comme un véritable enseignement sur les exigences du journalisme professionnel dans le contexte actuel du Burkina Faso. Elle a particulièrement apprécié les rappels déontologiques et éthiques éclairés par les enseignements de l’Église et les valeurs de la foi catholique. Pour elle, cette intervention constitue une invitation adressée à chaque journaliste à interroger sa pratique quotidienne et à mieux mesurer sa responsabilité dans la promotion de la paix et de la cohésion sociale.
De la responsabilité individuelle à l’engagement collectif
Au-delà des principes, Dr Cyriaque Paré a décliné plusieurs recommandations pratiques à l’endroit des journalistes, des communicants et des organisations professionnelles. Aux journalistes, il a recommandé de vérifier systématiquement les informations avant publication, de privilégier un journalisme sensible aux conflits et de donner davantage de visibilité aux initiatives locales qui contribuent à la paix. Il les a également invités à éviter de devenir des relais gratuits de la propagande des groupes armés et à préserver la dignité des victimes.
Aux communicants institutionnels et religieux, il a rappelé l’interdiction morale du mensonge, y compris par omission grave, et la nécessité de réagir rapidement aux rumeurs en apportant des faits vérifiables. Il a notamment plaidé pour l’élaboration d’une charte de la parole religieuse en ligne, afin d’éviter les contenus dénigrant les autres confessions ou relayant des informations non vérifiées.
Les rédactions, pour leur part, gagneraient à disposer de mécanismes de vérification, même dans les petites structures, ainsi que de chartes encadrant l’utilisation de l’intelligence artificielle. La modération des espaces de commentaires et la rectification visible des erreurs figurent également parmi les exigences défendues par le conférencier.

Ismaël Sawadogo, également étudiant à l’ISCOM, a pour sa part salué la diversité des dimensions abordées au cours de cette communication. Il relève notamment les réflexions sur l’évolution de la communication et la manière dont elle est perçue aujourd’hui, mais aussi sur les rapports entre la foi et la pratique professionnelle. Il estime que les explications approfondies du conférencier ont permis de mettre en évidence des enjeux qui concernent aussi bien les étudiants en communication que les professionnels des médias.
Il a également été marqué par l’accent mis sur les alliances à plaisanterie, qu’il considère comme une ressource culturelle importante à prendre en compte dans les pratiques de communication en faveur de la cohésion sociale.
Fort de son expérience à la tête de Lefaso.net, il a expliqué que l’ouverture des commentaires aux lecteurs, dès 2003, avait rapidement mis en évidence la nécessité de fixer et de faire respecter des règles pour éviter que les espaces d’expression ne deviennent des lieux d’injures et de haine. Il a aussi insisté sur l’importance de prendre le temps de vérifier une information sensible, quitte à différer sa publication de quelques heures. « La crédibilité ne se décrète pas. Elle se construit jour après jour, article après article, et elle peut se perdre en une seule publication », a-t-il rappelé.
Le rôle des associations professionnelles et confessionnelles a également occupé une place importante dans ses propositions. Le fondateur de Lefaso.net a notamment suggéré la création d’un cadre de concertation interconfessionnel réunissant les médias catholiques, musulmans et protestants, capable de porter une parole commune en période de crise. Il a aussi proposé la mise en place d’une veille contre les discours de haine, en collaboration avec l’ARCOD et l’OBM, ainsi que le développement de programmes d’éducation aux médias à destination des jeunes, des mouvements d’action catholique, des médersas et des écoles du dimanche.

Enfin, plaidant pour une formation initiale et continue davantage axée sur le jugement, l’esprit critique et la conscience professionnelle, il a proposé que l’éthique traverse l’ensemble des enseignements en journalisme et en communication. À ce titre, il a évoqué la possibilité d’un partenariat entre l’Institut supérieur de communication et de management (ISCOM), qu’il a contribué à créer, et l’UCAP-B, autour de modules consacrés à la vérification numérique, à la couverture des conflits et à l’utilisation responsable de l’intelligence artificielle.
« Faisons de nos mots des outils de paix »
En conclusion, Dr Cyriaque Paré a invité les professionnels des médias et de la communication à faire de leur travail quotidien un engagement concret en faveur de la paix. S’appuyant sur l’épître de saint Jacques, qui compare la langue à un feu capable d’embraser une grande forêt, il a rappelé que les micros, les caméras, les claviers et les réseaux sociaux donnent aujourd’hui à la parole une portée considérable.
À la veille de la célébration de la Toussaint, il a également établi un parallèle entre la vocation chrétienne et l’exercice des métiers de l’information et de la communication. Évoquant saint François de Sales, patron des journalistes et des écrivains catholiques, il a appelé à privilégier une parole qui convainc sans humilier et qui rapproche plutôt qu’elle ne divise.
Pour lui, l’engagement des journalistes et des communicants en faveur de la cohésion sociale se mesure dans des actes simples comme un appel supplémentaire pour vérifier une information, un titre moins racoleur, un mot qui apaise plutôt qu’un mot qui blesse ou encore une rumeur que l’on refuse de relayer.
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Rappelant ce passage biblique « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu », extrait de Matthieu 5:9, Dr Paré a invité ses confrères à faire de leurs mots des instruments de construction du vivre-ensemble. Un appel qui sonne comme une feuille de route pour cette nouvelle année de l’UCAP-B. Celle d’informer avec rigueur, communiquer avec responsabilité et contribuer chacun à sa place, à la préservation de la paix au Burkina Faso.
Hamed Nanéma
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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