
Le monde de la culture est devenu aujourd’hui un secteur florissant en matière d’artistes de tous bords. Alors qu’il n’y a pas longtemps personne n’osait s’aventurer sur ce terrain jugé futile et réservé aux seuls paresseux. Je me souviens encore quand je voulais devenir chanteur – certainement parce que j’avais été piqué par le virus de ce mal-là – dans ma tendre jeunesse. Ma mère me cria alors à l’époque que c’est un secteur de fous, de drogués, de bon à rien… Bref, que c’est le nid de tous les oiseaux de mauvais augures existant sur cette planète !
Comme le laisse entendre aussi François Mauriac : « en dehors de mon métier d’écrivain, je ne suis bon à rien. En conséquence, on peut dire qu’un bon à rien peut facilement devenir un écrivain ».
Quant on sait pourtant que le sanctuaire de la culture – excusez-moi du peu ! – n’était pas foulé par n’importe qui comme cela se remarque de nos jours. N’est-ce pas ce qui justifiait la rareté des artistes à l’époque. Non seulement ils étaient très rares les oiseaux qui osaient s’adonner à cette activité jugée insolite, mais ceux qui la pratiquaient étaient dotés d’un esprit fortement singulier, voire extraordinaire. Disons que ces quelques artistes savaient faire des choses qui forçaient l’admiration. Ce qui suscitait la grande curiosité du commun des mortels. Tout ce qu’ils entreprenaient relevait du génie, et donc inimitable. Du reste, ces artistes hors pair semblaient être animés par une force intérieure qui les amenait à produire ces choses extraordinaires, à la limite même inimaginable par l’esprit humain. Voilà pourquoi le commun des mortels, ne comprenant pas ce phénomène, les qualifiait tout simplement de fous et préférait se tenir loin d’eux. En témoigne ce propos donné par Paul Auster, dans un entretien publié par Lire en février 2007 et réalisé par François Busnel : « bien sûr que nous sommes comme tous les autres hommes, mais le travail que nous accomplissons est très spécial, très étonnant. La plupart des gens ne passent pas leur temps à vivre dans un monde imaginaire : leur travail est dédié à des activités quotidiennes, souvent répétitives, très terre à terre. Les écrivains, et particulièrement les romanciers, créent des choses qui n’existent pas. Ils sont donc différents de la plupart des gens qui font, au quotidien, ce qui existe.
Et Mac Orlan (Œuvres complètes) d’ajouter : « toi par le fait que tu es un écrivain ou un peintre, tu es un mystère social ».
Mais qu’est-ce qui explique alors cet engouement soudain des hommes envers ce qui n’était rien qu’hier un fourre-tout, sauf du meilleur bien entendu, en l’occurrence la culture ? Peut-on être certain qu’avec un tel envahissement on ne risque pas d’y enregistrer des brebis galeuses, si cela ne l’est déjà ! La preuve en est qu’on a du mal à distinguer un vrai artiste du faux de nos jours. Ce n’est pas la peine de me demander s’il existe de faux artistes, parce que je vous répondrai d’emblée qu’il en existe bel et bien. Si l’on part du fait qu’un artiste se définit comme une personne faisant de son art son âme et non un passe-temps favori ou un moyen d’arrondir ses fins de mois, vous convenez donc avec moi que les fauteurs de troubles existent. Parce que pour moi ils en sont. C’est ce qui explique cette grande confusion au sein de l’incompréhensible sphère des penseurs d’art devenu, j’allais dire en quelques mots près, le site des chercheurs d’or. D’Alembert n’a-t-il pas souvent écrit au sujet des écrivains, pour ne prendre toujours que cet exemple, « qu’il existe partout des gâte-métiers et cet écrivain en est un » – on ignore malheureusement de qui il s’agissait. Et Karl Kraus d’avancer : « il y a deux sortes d’écrivains. Ceux qui le sont, et ceux qui ne le sont pas. Chez les premiers, le fond et la forme sont ensemble comme l’âme et le corps ; chez les seconds, le fond et la forme vont ensemble comme le corps et l’habit ».
Pour illustrer cela, je vous prends un exemple terre à terre comme on dit. Considérons le vrai artiste, une pharmacie ; le faux, une simple boutique de quartier. À première vue, tous les deux semblent avoir pour dénominateur commun la quête d’argent n’est-ce pas. Mais quand on regarde de très près, vous verrez que la première citée, c’est-à-dire la pharmacie et donc le vrai artiste, focalise son action beaucoup plus sur le social que sur le goût du lucre. Cette dernière (ou ce dernier) ne propose jamais un produit à sa clientèle sans prendre soin de mûrir d’abord sa réflexion sur son bien-fondé. Elle se renseigne sur toutes les vertus de son produit, s’assure de son efficacité vis-à-vis du traitement auquel il est destiné, avant de le tendre au consommateur lambda. En un mot, la pharmacie ou le vrai artiste s’imprègne d’abord de la valeur réelle de son produit avant de le mettre sur le marché. Cela s’appelle du professionnalisme ou de l’inspiration. Dans ce cas de figure, l’argent issu de la vente du produit n’est utilisé que pour assurer la pérennité de la pharmacie ou de l’artiste afin de lui permettre de continuer à proposer de bons produits ou de belles œuvres. Nicolas Boileau dans l’Art poétique en 1974 confirmait cela en ces termes : « travaillez pour la gloire, et qu’un sordide gain ne soit l’objet d’un illustre écrivain ».
Et Cioran de renchérir : « rien ne stérilise tant un écrivain que la poursuite de la perfection. Pour produire, il faut se laisser aller à sa nature, s’abandonner, écouter ses voix…, éliminer la censure de l’ironie ou du bon goût… »
Par contre, la boutique ou le faux artiste vous vendra son produit sans se soucier de tout cela. Tout le monde reconnaît avoir déjà acheté un produit de mauvaise qualité dans une boutique sans pouvoir le retourner. Parce que le commerçant n’a pas d’état d’âme. C’est son argent ou rien. C’est pareil pour le faux artiste, il vous vend des bricoles à la place de bonnes œuvres et passe malgré tout pour un vrai artiste. Tout simplement parce qu’il arrive à tirer son épingle du jeu à travers la distribution de ses produits de pacotille auprès d’une clientèle qui ne se fait pas aussi prier pour en acheter. Car elle y trouve son compte à moindre effort, pour ne pas dire à moindres frais. La revue Mélanges Littéraires ne déplore-t-elle pas cela en ces termes : « que la postérité serait surprise de voir les Voltaire et les Montesquieu déchirés dans la même page où l’écrivain le plus médiocre est célébré ! »
Pas étonnant aussi que la fierté de ces artistes de pacotille soit de courte durée. Pour illustrer cela, revenons encore sur l’exemple de la pharmacie (le vrai artiste) et de la boutique (le faux artiste). La première vivra aussi longtemps tant que son œuvre restera sociale. En un mot le vrai artiste travaille pour le fond et non pour la forme. Par contre, la boutique finira par mettre la clé sous le paillasson dans une courte durée pour abus de confiance à sa clientèle. Le temps passe vite, or le temps est l’ami du bien ! Je ne vous apprends rien en disant que la vérité finit toujours par se révéler au grand jour ! Ne faites jamais comme cet « artiste-boutique » qui s’empresse de rentrer dans le milieu artistique sans posséder un minimum de bagage en la matière. Certains artistes musiciens de nos jours par exemple, pour éviter de les nommer, pensent qu’il suffit de donner de la voix pour accoucher d’une œuvre. Tenez, la plupart des thèmes de leurs œuvres relèvent tout bonnement d’une médiocrité inimaginable qu’on a du mal à croire en la sincérité de leur producteur ou distributeur. Optons plutôt pour le profil de « l’artiste-pharmacie ». Pour paraphraser Boulgakov qui disait qu’un écrivain ne se définit pas du tout par un certificat, mais par ce qu’il écrit. De même un artiste musicien ne se définit pas par son charme ou son exhibition corporelle inique mais par son talent.
Si vous venez dans le monde de la culture en ayant à l’esprit ces propos de Christian Bobin : « ce n’est pas pour devenir écrivain qu’on écrit. C’est pour rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour », eh bien, vous y serrez reçu comme ce dernier l’a encore dit : « un écrivain est grand non par lui-même mais par la grandeur de ce qu’il nomme, et je ne sais pas d’autre grandeur que celle de la vie faible, humiliée par le monde ».
Alex YAMBA
Écrivain
Président Fondateur
de l’APOLA
Tel(+226) : 70 35 42 18
E-mail : apolaburkina@yahoo.fr
Source: LeFaso.net
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