Les chercheurs burkinabè cherchent et trouvent. Mais aucun n’est encore parvenu à nous dire avec exactitude ce qui se passe dans la gorge de certaines personnes. C’est à croire qu’à la place de la langue, il héberge tout un marigot dans leur cavité buccale. Ils dorment, Kpa. Ils se réveillent, Kpa. A chaque pas effectué, Kpa. Ils se retournent, Kpa. Ils se penchent, Kpa. En circulation, Kpa. Au service, Kpa. De retour à la maison, Kpa. Même dans leur propre chambre, Kpa ; comme si cracher était devenu le ticket magique qui donne accès à la demeure du tout puissant Dieu.

En quittant la maison très tôt, chacun prend le soin de faire copieusement sa toilette. Personne n’a l’ingénieuse idée de penser qu’à tout moment, un quidam pourrait délibérément décider de le baptiser au nom de sa nourriture mal digérée, de sa gorge constamment en chantier, et de son infatigable bouche qui peine à se maîtriser comme le derrière d’un âne.

C’est quel genre de pays où on ne peut circuler librement sans courir le risque de subir le courroux de l’excitation buccale de certains ? C’est quoi ces légèretés que se permettent certains, qui croient que la route appartient à leur papa. Et même là, ça ne donne pas le droit d’arroser les citoyens.

Ce matin-là, Dorge Basne Ouedson s’était mis sur son 31, comme tout bon banquier qui se respecte. Alors qu’il circulait paisiblement sur l’une des avenues les plus populaires de Ouagadougou, là où le trafic est dense et la vigilance de rigueur, il s’est brutalement pris en pleine tronche, le fruit du terrible raclement de gorge d’un chauffard qui se croyait aux jeux olympiques de la discipline « Crache comme tu veux. Esquivera qui pourra ».

Le plus grave, c’est la manière de s’y prendre. Vous vous imaginez que certains, souvent, au volant de leur Mercedes Benz, comme s’ils n’étaient déjà pas assez visibles, se paient le luxe de baisser la vitre de leur véhicule, sortent le bout de leur tête comme une tortue qui semble miraculeusement saisie par la faculté divine de faire un communiqué d’ordre public, rassemblent tout leur patrimoine salivaire avec l’écho d’un moulin des années 70, avant d’expédier de leur réserve buccale avec la précision du serpent venimeux, un projectile jaunâtre à cinq mètres de leur position. Le comble, c’est que le tout se passe avec une sérénité des plus absolues. Puis, il remonte la vitre en ralenti. Un peu comme pour dire, mission accomplie !

Le comble est que si quelqu’un se hasarde à le leur faire le reproche, tout le pays risque de savoir qu’en circulation, les hommes se suivent, mais n’ont pas la même valeur. Eux, ce sont les dangereux du coin. Tenga ni’n benda. Ils ignorent royalement que leur acte est passible de sanction, que la route appartient à tous, et que se comporter en bon citoyen n’est pas l’apanage des faibles ou de ceux qu’ils appellent “analphabètement” « Nassar nêba ». Cracher au hasard ne rend ni plus rebelle, ni plus viril. Cela donne juste l’impression que l’on confond la ville à un évier.

Le pays est déjà confronté à d’énormes difficultés. Il mérite mieux que des cracheurs professionnels qui gâchent la journée des citoyens qui vont se battre pour contribuer à son développement. Le changement de comportement dans ce cas de figure n’est plus une question de choix, mais une impérieuse nécessité. Sinon, à l’allure où vont les choses, chacun devra se prémunir d’un parapluie en sortant de chez lui comme en saison pluvieuse car, certains quittent chez eux, investis de la mission royale d’arroser la vie de leurs semblables comme des plantes en pleine croissance. Le mot d’ordre est donc lancé. Que chacun prenne ses dispositions car, personne n’est à l’abri d’un Kpa en circulation.

Erwan Compaoré

Lefaso.net

Source: LeFaso.net