Dans un Burkina Faso marqué par une crise sécuritaire et humanitaire, certains hommes continuent de réparer silencieusement les liens humains. À Tansèga, à environ 3 km de Kaya, le Trésor humain vivant Souleymane Ouédraogo consacre sa vie à transmettre l’art du Faso Dan Fani. Dans ce village dont il est le chef coutumier, il véhicule au quotidien des valeurs de dialogue, de solidarité et de cohésion sociale. Ambassadeur de la paix, il transforme, depuis plusieurs décennies, le tissage en outil d’autonomisation des femmes et d’accueil des personnes déplacées internes dans la région des Koulsé. Entre mémoire, tradition et paix, portrait d’un homme devenu patrimoine vivant.

Le claquement régulier du métier à tisser perce le calme du Musée communal de Kaya. Assis, les mains fermement posées sur les fils du Faso Dan Fani, Souleymane Ouédraogo travaille avec la minutie d’un homme qui refuse de voir les traditions disparaître. Chef coutumier depuis 2024 à Tansèga, sous le nom de Naaba Tigré, dans la région des Koulsé, il ne transmet pas seulement un savoir-faire ancestral. Depuis des décennies, il tisse aussi des liens entre les hommes et apaise des conflits. Cela lui a valu le titre d’ambassadeur de la paix. Dans sa méthode de résolution des litiges, le chef coutumier privilégie d’abord le silence de l’écoute. Lorsqu’un différend éclate entre individus ou communautés, il reçoit chaque partie séparément, à huis clos, avant de les ramener progressivement vers un terrain d’entente. Une méthode discrète qu’il applique depuis plusieurs années dans son village.

« Aucun peuple sur terre ne vit sans coutumes ni traditions. Chacun de nous porte une culture, un héritage que nous devons préserver et transmettre avec fierté », Souleymane Ouédraogo, Trésor humain vivant de Kaya, Naaba Tigré de Tansèga, ambassadeur de la paix.

Cette approche, fondée sur la parole mesurée et la sensibilisation à la cohésion sociale, s’inscrit dans une pratique traditionnelle où la médiation repose sur la confiance, la retenue et la recherche de l’équilibre communautaire.

Le tissage comme chemin de dignité

Au Musée communal de Kaya, Souleymane Ouédraogo a fait du tissage un espace de formation, mais aussi de reconstruction sociale. Sous son encadrement, des femmes et des jeunes apprennent non seulement un métier, mais retrouvent aussi une place dans la société. Plusieurs témoignent de la générosité et de l’hospitalité de cet octogénaire.

Aoua Sawadogo en est un exemple. Assise sous un hangar, près de son matériel de tissage, elle se souvient de son parcours. Autrefois engagée dans un petit commerce peu rentable, elle dit avoir retrouvé sa dignité grâce à la main tendue du maître tisserand. « Aujourd’hui, je peux soutenir ma famille grâce à ce métier », confie-t-elle avec reconnaissance. Elle affirme avoir appris le tissage et la teinture auprès de Naaba Tigré de Tansèga, une reconversion qui est devenue, pour elle, une source stable de revenus.

« Grâce à l’expertise de papa Souleymane Ouédraogo, je suis aujourd’hui moi-même devenue formatrice. J’ai été plusieurs fois sollicitée pour donner des formations », Aoua Sawadogo, filleule de Souleymane Ouédraogo.

Héritier d’un savoir familial

Le parcours de Souleymane Ouédraogo s’enracine dans une tradition familiale. Il débute le tissage à Kaya en 1960, à une époque où le Faso Dan Fani constituait déjà un marqueur identitaire fort dans la société burkinabè. Héritier d’un savoir transmis par son père cultivateur, tisserand et tradipraticien, il apprend très tôt le travail de la terre, du fil et des plantes médicinales. Au fil du temps, il modernise les techniques de tissage, de couture et de teinture, tout en préservant l’âme des traditions.

Souleymane Ouédraogo devient membre de l’Office pour la promotion de l’entreprise voltaïque (OPEV) en 1977, une reconnaissance qui marque déjà l’importance de son engagement dans la valorisation de l’artisanat national. L’histoire de son engagement prend une dimension plus large dès les années 1980. À cette époque, son cercle de travail atteint 71 membres. Quelques années plus tard, il forme des milliers de femmes et d’hommes dans le domaine du tissage et de la teinture.

En 1983, Thomas Sankara confie à Souleymane Ouédraogo la confection de l’une de ses tenues présidentielles. Le capitaine avait porté son choix sur un Faso Dan Fani blanc, délicatement rayé de noir.

En 1983, il est également élu délégué des Comités de défense de la révolution (CDR) de son quartier Kif-Tansèga, témoignant de son implication dans la vie communautaire et citoyenne. En 1984, il reçoit des commandes pour des tenues destinées à la Garde nationale de la révolution, aux militaires, à la gendarmerie et à divers établissements scolaires. Avec l’ouverture du Musée communal de Kaya en 1995, il y installe son savoir-faire et devient une référence pour de nombreux visiteurs nationaux comme étrangers, venus s’informer et se former sur les techniques traditionnelles du textile burkinabè. Il forme justement, en cette même année, plus de 1 500 femmes dans une initiative portée par la promotion du Faso Dan Fani.

Le tissage comme outil d’intégration sociale

L’action de Souleymane Ouédraogo dépasse largement le cadre de l’artisanat. À Tansèga, il a redonné espoir à des femmes et des Personnes déplacées internes (PDI), transformant son espace d’accueil en lieu de formation et d’intégration sociale. Ce rôle a été confirmé par plusieurs bénéficiaires, dont Aoua Sawadogo, qui témoigne de l’impact de cette initiative sur sa vie. Le site communautaire de Tansèga-Wayalghin, aménagé en 2020, suite à la demande des autorités, est devenu un espace d’accueil et de reconstruction pour des familles fragilisées par les crises.

Des personnes déplacées internes formées par le Trésor humain vivant de Kaya, maître dans l’art du tissage

Au fil des années, Souleymane Ouédraogo acquiert une reconnaissance nationale et internationale. En 2014, il est élevé au rang de Chevalier de l’ordre du mérite du développement rural, agrafe artisanat. En décembre 2015, il est distingué dans le domaine de l’artisanat traditionnel, Trésor humain vivant (THV) du Burkina Faso, lors de la première édition de cette reconnaissance. Le maître tisserand est détenteur de plusieurs attestations et diplômes obtenus au cours de son parcours professionnel. Son expertise lui a également permis de participer à plusieurs évènements culturels majeurs au Burkina Faso et à l’international. Il a notamment pris part au Salon international de l’artisanat de Ouagadougou (Siao), à la Semaine nationale de la culture (SNC), au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco), ainsi qu’à la Journée nationale du paysan.

Les Trésors humains vivants distingués depuis 2015 et ceux de 2026, habillés dans un uniforme confectionné par Souleymane Ouédraogo.

Son savoir-faire dépasse les frontières nationales. Il a été invité à plusieurs rencontres culturelles en Côte d’Ivoire, en Allemagne et en France, où il a partagé son expérience du tissage traditionnel burkinabè. En 2016, il interpelle les autorités pour la promotion du port du Faso Dan Fani et participe à des journées de valorisation du textile traditionnel en tant que conférencier. Son savoir-faire attire également des partenaires internationaux et des organisations comme Helen Keller International, Global Affairs Canada ou encore l’Institut de formation professionnelle et de réinsertion social (IFPRS). Ces organisations ont sollicité les compétences du maître tisserand pour la formation et la production de milliers de pagnes. Des visiteurs étrangers, notamment français et allemands, viennent également se former à ses côtés, confirmant l’aura internationale de son expertise.

Une réputation fondée sur l’intégrité

Dans le milieu artisanal, son nom inspire respect et confiance. Oger Bamogo, bronzier au Musée communal de Kaya, se souvient d’un homme constant et rigoureux. Il raconte que Souleymane Ouédraogo accompagnait autrefois les visiteurs chez son père à Yako en 1978. Aujourd’hui encore, il le décrit comme un artisan intègre, fidèle à ses engagements. « Il honore toutes les commandes qu’il reçoit, qu’elles viennent de Kaya, de Ouagadougou ou d’ailleurs », affirme-t-il.

« Souleymane Ouédraogo est un homme profondément animé par l’amour du prochain. Je prie que Dieu lui accorde une longue vie et bénisse abondamment toutes ses œuvres », Oger Bamogo, bronzier au Musée de Kaya.

Au-delà de son travail, Souleymane Ouédraogo incarne aussi une figure de transmission familiale et sociale. Son neveu, Adama Ouédraogo, souligne sa sagesse et son équité dans la gestion familiale, rappelant qu’il ne fait aucune discrimination entre ses proches. Père de onze enfants et époux de deux femmes, il est décrit comme un homme toujours disponible pour écouter et résoudre les problèmes des autres. Plusieurs membres de sa famille ont également appris le tissage à ses côtés.

« En plus d’avoir accueilli des PDI, le Naaba Tigré de Tansèga leur a attribué des lopins de terre afin qu’elles les cultivent pour leurs besoins alimentaires. Aujourd’hui, plusieurs ont pu regagner leurs localités d’origine », Adama Ouédraogo, neveu de Souleymane Ouédraogo.

À Kaya, son influence s’étend bien au-delà de la sphère artisanale. Hervé Sawadogo, sergent-chef de police, le considère comme une figure paternelle. « Ceux qui l’ont nommé Trésor humain vivant ne se sont pas trompés. Il est réellement un trésor », affirme-t-il, évoquant un homme toujours prêt à enseigner et à transmettre son savoir.

« Je ne peux citer toutes les bonnes œuvres du Trésor humain vivant de Kaya. Toutefois, je retiens que c’est une personne très engagée en faveur de la cohésion sociale dans la région des Koulsé et bien au-delà », Hervé Sawadogo, sergent-chef de police, filleul de Souleymane Ouédraogo.

La continuité d’un héritage vivant

Dans son propre foyer, Idrissa Ouédraogo, son fils, travaille à ses côtés et mesure la valeur de cet héritage. « Mon père est un homme patient qui a su prendre son temps pour m’apprendre le métier de tisserand », confie-t-il.

Né en 1944 à Tiffou-Tansèga, le Trésor humain vivant de Kaya continue de tisser bien plus que des pagnes. À travers chaque fil de Faso Dan Fani, il assemble des fragments de mémoire, de dignité et de cohésion sociale. Dans un Burkina Faso confronté à des défis multiples, son œuvre apparaît comme une réponse silencieuse mais constante. Celle de la patience, de la transmission et du vivre-ensemble.

Des visiteurs au Musée de Kaya.

Président de l’association Laong Baass Nerre, le Naaba Tigré de Tansèga souhaite bénéficier de l’appui des autorités et de bonnes volontés. Son ambition est d’ériger un centre de formation de référence dédié à la transmission pérenne du savoir-faire artisanal. Ce projet vise notamment à former des veuves, des orphelins, des personnes déplacées internes, ainsi que toute personne désireuse d’apprendre les métiers du tissage et de la teinture. Tandis que le métier à tisser poursuit son chant régulier au Musée communal de Kaya, le Trésor humain vivant continue son ouvrage, convaincu que la paix, elle aussi, se tisse fil après fil.

Hamed Nanéma

Lefaso.net

Source: LeFaso.net