
À Komsilga, à quelques encablures de Ouagadougou, un homme consacre sa vie à protéger ce que beaucoup ne voient plus : les plantes médicinales, les espèces rares et le patrimoine végétal du Burkina Faso. Depuis plus de trente ans, Kévin Ouédraogo, administrateur civil de formation, transforme son savoir, ses voyages et sa passion en un véritable sanctuaire de biodiversité. Dans ces centres agroécologiques, la nature est à la fois une école, une pharmacie, un espoir pour les générations futures, mais surtout une bouffée d’oxygène pour la nature.
Sur un des côtés de la voie de contournement au niveau de Komsilga, sous un léger soleil, le chant des oiseaux couvre par moments le bruissement des feuilles. L’air y est plus frais et renouvelé que dans la capitale. Ici, des arbres dessinent une voûte végétale qui contraste avec l’environnement général.
Dans un espace cloisonné par une clôture de briques, un homme en tenue traditionnelle Faso Danfani avance lentement, téléphone en main. Son regard s’attarde sur chaque plante, chaque jeune pousse et chaque arbre soigneusement étiqueté. Rien ne lui échappe. Il s’agit de Kévin Ouédraogo ! Pour ce senior, chaque espèce raconte une histoire, chaque feuille possède une vertu et chaque arbre représente un patrimoine qu’il faut sauver avant qu’il ne disparaisse. Administrateur civil de formation, il est aujourd’hui représentant d’une organisation internationale qui promeut la médecine traditionnelle. Mais derrière cette casquette se cache surtout un homme de terrain, devenu une figure experte et passionnée de l’agroécologie et de la préservation des plantes médicinales, car son engagement ne date pas d’hier. « C’est un ensemble d’activités que j’ai débuté il y a plus d’une trentaine d’années, jusqu’à ce jour. Le centre de formation en agroécologie et le centre de promotion sont des émanations de tout ce que j’ai fait comme parcours », indique-t-il avec fierté.
Ce parcours l’a conduit bien au-delà des frontières nationales. Il a sillonné le Burkina Faso pour apprendre auprès des détenteurs des savoirs traditionnels, parcouru le Sénégal où il a approfondi ses connaissances des plantes médicinales. Kévin Ouédraogo a aussi découvert des techniques agroécologiques en Israël puis effectué plusieurs stages et visites de centres agricoles en Europe. Toutes ces expériences ont nourri en lui la conviction que l’avenir de l’Afrique passe aussi par la réconciliation avec sa nature. Aujourd’hui, cette conviction prend vie sur deux sites agroécologiques. Celui implanté à Komsilga et l’autre à Néboun, dans la province de la Sissili, à Léo.

Dans ces espaces, les arbres ne sont pas simplement plantés. Ils sont observés, étudiés, multipliés et protégés. Les espèces sont identifiées avec précision. Certaines sont devenues rares dans leur milieu naturel. D’autres sont en voie de disparition. Toutes ont leur place dans ce laboratoire à ciel ouvert où la biodiversité est considérée comme une richesse nationale.
Un refuge pour les espèces menacées et les savoirs ancestraux
Au milieu des nombreuses espèces végétales protégées par Kévin Ouédraogo, se distingue une petite pancarte indiquant « Pêcher africain (Sarcocephalus latifolius) ». Comme pour tant d’espèces présentes dans ce centre, il ne s’agit pas d’un simple arbre parmi d’autres. Pour Kévin Ouédraogo, c’est une véritable pharmacie vivante. Le centre abrite également des espèces auxquelles il accorde une attention particulière, notamment le Moringa oleifera, appelé “Arzan Tiiga” en langue mooré, ainsi que le Morinda citrifolia ou Noni.
« Le Moringa oleifera est une plante très utile pour notre bien-être. Les feuilles, l’écorce, les graines, les racines… tout est utile. Aujourd’hui, dans les supermarchés, vous trouvez pratiquement tous les produits issus de cette plante. Le litre d’huile produit au Burkina coûte environ 80 000 francs CFA. Vous imaginez les perspectives économiques pour ceux qui s’y investissent », fait-il savoir. Pour lui, promouvoir ces espèces ne relève pas uniquement de la médecine traditionnelle. C’est également une opportunité économique pour les producteurs, une réponse aux défis alimentaires et une manière de renforcer la souveraineté sanitaire du pays. Le Morinda citrifolia, plus connu sous le nom de Noni, occupe lui aussi une place importante dans les recherches de Kévin Ouédraogo. « Le jus est un antioxydant et un revitalisant. Ce sont des espèces qu’il faut promouvoir afin d’amener les populations à mieux vivre. »

Mais préserver ces plantes devient chaque année plus difficile. Au Burkina Faso, la pression sur les ressources naturelles ne cesse d’augmenter. Pour Kévin Ouédraogo, cette situation n’est pas une fatalité, mais elle exige une réaction collective. Il se souvient avec émotion des grandes campagnes environnementales initiées sous le règne du capitaine Thomas Sankara. « À cette époque, on avait engagé les trois luttes : contre les feux de brousse, contre la coupe abusive du bois et contre la divagation des animaux. C’était pour redonner une chance au milieu naturel. Malheureusement, après 1987, beaucoup de ces efforts se sont estompés et la nature a pris un coup. Aujourd’hui, les espèces qui disparaissent sont très nombreuses. » Son centre tente justement de reconstituer ces espèces devenues rares. « Certaines plantes sont aujourd’hui difficiles à trouver même à cent kilomètres d’ici. Nous essayons de les sauvegarder et de les multiplier », ajoute l’agroécologiste.
Au-delà de la conservation qui lui tient à cœur, chaque visite dans son centre devient une occasion de sensibilisation. Des étudiants, des chercheurs, des agriculteurs mais aussi de simples curieux viennent découvrir un univers où chaque arbre possède une histoire. Le centre dispose d’infrastructures adaptées : système d’irrigation goutte-à-goutte, châteaux d’eau, parcelles expérimentales, pépinières et espaces de formation. Dans un contexte marqué par les sécheresses répétées, ces installations permettent d’assurer la survie des jeunes plants tout en économisant l’eau. Pour autant, les difficultés restent nombreuses.
Former une jeunesse qui retrouve confiance en la nature
« Le manque de ressources humaines nous freine énormément. Beaucoup de jeunes viennent quelques mois puis repartent. Pourtant, un centre agroécologique demande un suivi permanent », déplore Kévin Ouédraogo. Au fil des échanges, une idée revient sans cesse dans les propos de Kévin Ouédraogo : le véritable défi n’est pas seulement écologique. Il est aussi éducatif. Selon lui, beaucoup de jeunes Burkinabè connaissent davantage les médicaments importés que les plantes qui poussent pourtant dans leur propre environnement. « Le manque de connexion des jeunes avec la nature est avant tout un problème d’éducation. Si nous mettons l’accent sur cette éducation, la jeunesse reviendra inévitablement à la source », pense-t-il avec foi. Pour illustrer ses propos, il raconte un épisode profondément personnel qu’il a vécu. Une nuit, son fils est frappé par une forte crise de paludisme. Le dispensaire étant éloigné, il décide de préparer une décoction à base de racines de pêcher africain. « Trente grammes de racines dans un litre d’eau. Quinze minutes après avoir bu cette préparation, il s’est mis à transpirer puis m’a dit : « Papa, c’est bon, je vais mieux. » Aujourd’hui encore, il garde une grande confiance dans les plantes », relate-t-il pour montrer l’importance de connaître les vertus des plantes qui nous entourent. Lui-même affirme avoir changé sa propre relation avec la santé. « J’étais un grand paludéen. Je pouvais rester une semaine sans travailler. Aujourd’hui, cela fait plus de quinze ans que je n’ai plus connu ces crises. Même lorsque je suis fatigué, certaines tisanes me permettent de récupérer rapidement. » Ces témoignages relèvent de son expérience personnelle et traduisent la confiance qu’il accorde aux plantes médicinales, tout en rappelant l’importance de poursuivre les recherches scientifiques afin de mieux documenter leurs propriétés, leur efficacité et leurs conditions d’utilisation.

Il insiste sur le fait que la médecine traditionnelle et la recherche moderne ne doivent pas s’opposer, mais se compléter. Cette philosophie guide également les activités pédagogiques du centre. Des camps de reboisement y sont régulièrement organisés et les visiteurs repartent souvent transformés. « Un jeune est revenu me demander deux pieds de moringa pour les planter dans sa cour après avoir participé à un camp de reboisement. C’est la preuve que lorsque les jeunes découvrent la nature, leur regard change », ajoute-t-il comme exemple.
Son ambition dépasse largement les limites actuelles du site. À Léo, il souhaite développer un vaste espace consacré aux espèces menacées, renforcer les systèmes d’irrigation et créer un véritable musée vivant des plantes médicinales. « Plus les gens visitent ces centres, plus ils réfléchissent à l’écologie. Les perspectives sont énormes et nous avons confiance que nous pouvons faire quelque chose de bon dans ce sens », convainc Kévin Ouédraogo.

À Komsilga, les heures passent sans que l’on s’en aperçoive. Derrière chaque étiquette accrochée à un tronc, derrière chaque jeune plant protégé, se cache la volonté de Kévin Ouédraogo de préserver un patrimoine vivant avant qu’il ne soit trop tard. Dans un monde où la biodiversité recule sous les effets conjugués du changement climatique et des activités humaines, l’agroécologiste poursuit son combat avec une constance remarquable. Entre les allées verdoyantes de son domaine à Komsilga, le regard tourné avec soin vers les jeunes pousses, Kévin Ouédraogo a la certitude que préserver une plante, c’est aussi préserver une mémoire, une culture et une part de l’avenir du Burkina Faso.
Farida Thiombiano
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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