Le feuilleton de la crise entre les dirigeants du Pastef se poursuit avec un dénouement violent qui déchire le pacte qui a permis de remporter l’élection présidentielle. Entre Ousmane Sonko, président du parti et Premier ministre, et Diomaye Faye, président de la République, l’épreuve du pouvoir et les divergences se sont accumulées au fil du temps et le duo à la tête de l’exécutif a perdu la gamme. Le bruit et la fureur sont les caractéristiques de cette période écoulée qui ne diffère pas tellement de celle de la lutte contre Macky Sall. Autant Macky Sall a consacré son deuxième mandat à empêcher Sonko de se présenter à l’élection présidentielle, autant Sonko et Diomaye cherchent à se neutraliser. Et dans les deux cas, le pays est mal administré et s’enfonce dans la crise avec le terrorisme qui frappe à ses frontières.

Le 22 mai 2026, le président Diomaye Faye a pris ses responsabilités et s’est séparé de son ancien compagnon de bagne, celui qui l’a fait roi, pour vivre sa vie de président de la République du Sénégal, sans lui, à ses côtés. Comme aux échecs, Sonko répond à cette attaque en investissant aussitôt la présidence de l’Assemblée nationale. Rien ne va plus : plus personne ne pense au Sénégal et à son peuple, ni les deux dirigeants qui se battent, ni le Pastef, leur parti, qui se comporte comme un fan club au service de sa star préférée. Ce divorce politique ouvre une période d’incertitudes avec un Pastef ultra-majoritaire à l’Assemblée nationale dont le président dit que ce ne sera pas une chambre d’enregistrement.

Le président Faye a dû mûrir sa décision, mais de quelles marges de manœuvre dispose-t-il avant l’échéance de 2029 ? Compte-t-il sur les propos de Sonko qui évoquait avant son limogeage une cohabitation douce entre eux ? Le sentiment général qui se dégage de cette expérience d’une alternance obtenue par des manifestations et des martyrs, et une belle stratégie pour contourner les obstacles et empêcher le 3ᵉ mandat, c’est qu’en dehors des discours et des bagarres d’ego, le peuple sénégalais n’a rien obtenu au bout de deux ans. Comment faire pour que ce mandat présidentiel ne soit pas nul en réalisations pour les populations, avec un pays qui flirte avec la cessation de paiement, avec un passif lourd hérité de l’ancien pouvoir et une inertie du pouvoir actuel ?

Ne revenons plus sur les multiples accrocs entre le président sénégalais et son désormais ex-Premier ministre. Essayons de comprendre pourquoi l’alternance réussie n’a pas pu gouverner le pays dans le sens de résoudre les problèmes du pays et s’enferme dans un conflit où les deux camps perdent, et surtout le pays et sa population. Le problème est que ces périodes de crise, où l’État est absent du fait de l’instabilité et des conflits politiques exacerbés, sont des temps propices à l’infiltration des groupes terroristes. Si les deux camps ne s’écoutent pas, le Sénégal va vivre au total une décennie, en comptant le deuxième mandat de Macky Sall, où les forces de sécurité sont dissipées par un travail de maintien de l’ordre public.

La veille sécuritaire ne sera pas suffisamment assurée. Les torts sont partagés par les deux hommes principalement et par le parti. En Afrique nous ne parvenons pas encore à bâtir des organisations solides qui vivent après les fondateurs et qui peuvent s’émanciper d’eux, que ce soit les entreprises ou les partis politiques. Le Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité), au vu du comportement de ses militants ces derniers jours, montre ses limites et sa jeunesse. Créé en 2014 par Ousmane Sonko, c’est sa première expérience de gestion du pouvoir d’État et de la majorité parlementaire.

Il n’a pas eu d’influence sur le débat qui oppose Sonko et Diomaye. Les militants se sont bornés à être des suiveurs, à s’aligner derrière Ousmane Sonko, en traitant de manière infantile Diomaye Faye de traître à l’amitié ou à la ligne du Pastef. Qu’est-ce qui explique qu’un directeur général démissionne de son poste parce qu’un Premier ministre a été limogé sans que le parti ne se soit réuni sur la situation ? Ce directeur travaille -t-il pour son pays ou pour ce leader ? Le parti et ses militants ne sont pas à la hauteur des défis actuels du pays et n’acquièrent pas assez vite les compétences pour gouverner le pays.

La gestion de la dette cachée

C’est bien d’avoir voulu faire un audit de la gestion du pays, mais vu l’ampleur de la situation catastrophique que l’ancien pouvoir leur a léguée, est-ce que ce n’aurait pas été mieux pour le pays de garder ce secret en attendant que les créanciers réclament leur dette ? Ceux-ci peuvent-ils oublier ce qu’ils ont prêté au Sénégal ? En se parant du manteau de la vertu et de la transparence, les dirigeants ont agi comme des opposants qui enfoncent un adversaire déjà à terre, mis KO par la victoire électorale. Ils ne se sont pas comportés comme des hommes d’État qui devraient penser à la situation financière du pays et aux ressources nécessaires pour adresser les problèmes sociaux.

Cette erreur d’appréciation et de décision est à l’origine de l’aggravation de la crise financière du pays. Le FMI ne peut pas convaincre quelqu’un qu’il n’était pas au courant de la dette cachée découverte par la Cour des comptes. Il avait fermé les yeux pour voler au secours de Macky Sall qui, anticipant les retombées de l’exploitation pétrolière et gazière, a commencé à emprunter à tout va et à faire de l’État sénégalais un État qui vit au-dessus de ses moyens.

Le vrai débat entre Sonko et Diomaye est celui de la gestion de la dette. Faisant le bilan de son action à la primature, Ousmane Sonko n’a pas évoqué cette question. Senego, un site web sénégalais, rapporte : « Il a notamment cité la transparence dans la gestion publique, la renégociation des intérêts stratégiques du Sénégal, la moralisation de la vie publique, la lutte sans merci contre la corruption, la réduction drastique du train de vie de l’État, les réformes économiques et sociales, ainsi que la maîtrise du coût de la vie et l’apaisement durable du climat social. » Voilà le hic, là où le pays est pris à la gorge.

Et pendant deux ans, le Premier ministre n’a pas pu desserrer le nœud En 2025, le Sénégal a payé 5 700 milliards de FCFA de la dette extérieure seulement, mais existe-t-il un moyen viable et soutenable de supporter ce fardeau en dehors d’un accord avec le FMI ? Le Sénégal peut-il se lancer dans la spirale d’emprunter pour payer la dette ? Cette dernière question, si elle était posée au peuple, serait vivement rejetée.

Le Sénégal ne sera pas le premier pays à recourir à l’emprunt pour payer la dette. Des pays avec une dette qui dépasse les 100 % du PIB comme la France et les États-Unis le font depuis longtemps. Comment trouver 6 000 ou 3 600 milliards de francs CFA par an pour faire face aux obligations du service de la dette ? Ce montant est très élevé, que l’on prenne la borne inférieure ou supérieure, pour un pays qui a certes des ressources naturelles importantes comme le fer, le zircon, l’or, les phosphates, le pétrole et le gaz. C’est l’échéance de l’exploitation des hydrocarbures qui a attisé les cupidités et la volonté d’un troisième mandat et l’endettement effréné.

Ce qui explique les problèmes du Sénégal c’est la propension des dirigeants à ne penser qu’à eux et au système qui les maintient en place et non au peuple et à ses souffrances. Avec une dette représentant 132% du PIB, est-ce raisonnable de sacrifier des investissements vitaux, renoncer au programme du Pastef de créer de la richesse et des emplois pour payer une dette que l’on considère illégitime ?

C’est toute cette confusion idéologique et morale dans la gestion du pouvoir qui a fait que les deux ans de pouvoir du Pastef comptent pour rien. Pourront-ils faire quelque chose avec le nouveau Premier ministre qui est un financier et qui, a priori, peut pencher pour reprendre les discussions avec le FMI ? L’issue de ce changement dans les rapports dépendra aussi de l’aval de l’Assemblée. Le pays va au-devant de nouvelles batailles et de moments d’incertitudes.

Sana Guy

Lefaso.net

Source: LeFaso.net