Des ordinateurs qui occupaient des pièces entières aux smartphones, de quelques kilobits par seconde aux centaines de gigabits de capacité internationale, le Burkina Faso a parcouru en quelques décennies un chemin vertigineux. L’ancien ministre des postes et des technologies de l’information et de la communication, le Dr Joachim Tankoano, a remonté le fil de cette histoire. Il a retracé les grandes étapes d’une transformation qui a profondément bouleversé l’administration, les entreprises et la société. Mais derrière les progrès, le pionnier alerte aussi sur les défis de souveraineté, de cybersécurité, de formation et d’intelligence artificielle. C’était à l’occasion du Grand Hommage du numérique au Burkina Faso (GHN-BF), tenu le 17 juillet 2026 à Ouagadougou.

Pendant plus d’une heure, le Dr Joachim Tankoano replonge l’assistance dans une histoire qui dépasse largement celle des ordinateurs. Le pionnier burkinabè déroule le fil d’une transformation commencée bien avant que les expressions « transformation digitale » ou « intelligence artificielle » n’entrent dans le vocabulaire courant.

La conférence intitulée « Transition numérique du Burkina Faso des années 70 à nos jours » est présentée devant un public composé d’acteurs du numérique, d’universitaires, d’étudiants, d’entrepreneurs et de passionnés des technologies. Elle constitue l’un des temps forts de la première édition du Grand Hommage du numérique au Burkina Faso, organisée pour distinguer le Dr Tankoano et rappeler la contribution des pionniers à la construction de l’écosystème numérique national.

Mais avant de parler du Burkina Faso, le conférencier prend de la hauteur. Pour comprendre la portée de la révolution numérique, il faut, selon lui, la replacer dans la longue histoire des grandes mutations qui ont changé la trajectoire de l’humanité.

Quatre inventions, quatre ruptures civilisationnelles

Selon le conférencier, l’histoire de l’humanité est ponctuée de ruptures. Des moments où une invention ne se contente pas d’améliorer l’existant, mais transforme profondément les manières de vivre, de produire, de communiquer et de penser. Il explique que la première rupture est celle de l’agriculture, autour de 10 000 ans avant Jésus-Christ. En apprenant à façonner et à dompter davantage son environnement, l’homme rend la nourriture plus abondante. La sédentarisation s’installe. Des villages puis des villes apparaissent. Avec eux viennent la propriété privée, des hiérarchies sociales plus complexes et, progressivement, les États.

Vient ensuite l’écriture, poursuit l’ancien ministre, apparue vers 3 400 avant J.-C. Elle permet à l’homme d’externaliser sa mémoire en fixant la parole et la pensée sur des supports physiques. Le savoir peut désormais traverser les générations. Les lois peuvent être consignées et administrer de vastes ensembles politiques. Des siècles plus tard, l’invention de l’imprimerie contribue à démocratiser l’accès à ce savoir.

La troisième rupture, développe le conférencier, est la révolution industrielle, entre le XVIIIe et le XIXe siècles. Avec la maîtrise de l’énergie thermique, la production et le transport cessent d’être limités par la seule force musculaire humaine ou animale. L’économie bascule progressivement de l’agriculture et de l’artisanat vers la production mécanisée à grande échelle. Les usines attirent les populations rurales, la classe ouvrière se développe et émergent le capitalisme moderne et la société de consommation.

La révolution numérique et les premiers pas du Burkina Faso

Pour Dr Tankoano, elle est à la fois la plus profonde, la plus rapide et l’une des plus difficiles à suivre. Elle naît de la combinaison de plusieurs évolutions. Celles de l’informatique, la numérisation des textes, des sons, des images et des vidéos, le traitement algorithmique des données et leur transport sur les réseaux IP. Sa finalité est de démultiplier les capacités humaines de traitement de l’information, de simplifier la vie, de transformer l’apprentissage et de modifier profondément la manière dont les entreprises travaillent, produisent, vendent et communiquent.

Et cette révolution n’est pas terminée. Elle connaît aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, un nouveau tournant qui bouleverse jusqu’à la notion même d’algorithme. Pour raconter la transition numérique burkinabè, le Dr Tankoano utilise une image parlante. Celle d’un lac calme dans lequel tombe une grosse pierre. Le choc produit une onde qui se propage du centre vers les extrémités. La transition numérique, dit-il, fonctionne de manière comparable. Ce qui différencie les pays, explique-t-il, ce sont notamment la puissance et la vitesse de propagation de cette onde. À cela s’ajoutent les effets qu’elle produit et les stratégies mises en place pour l’accélérer, l’orienter et en limiter les conséquences indésirables.

Au Burkina Faso, cette transition connaît trois grandes phases. La première correspond aux années 1970 et 1980, avec l’ère du Centre national de traitement de l’information (CENATRIN) et des mainframes. À cette époque, l’ordinateur n’a rien du petit appareil posé aujourd’hui sur un bureau. À l’époque, les ordinateurs centraux remplissaient des pièces entières. Leur capacité de calcul reste pourtant très éloignée de celle des ordinateurs personnels qui apparaîtront plus tard. Les équipements informatiques sont à la fois rares, coûteux et difficiles d’accès. Les compétences humaines spécialisées dans ce domaine sont elles aussi limitées. Face à cette double contrainte, la stratégie consiste à mutualiser les ressources disponibles. Un même équipement et les compétences associées sont ainsi mis à la disposition de plusieurs structures, à travers des traitements informatiques réalisés pour leur compte, selon leurs besoins. C’est dans cette logique qu’est créé le CENATRIN, avec pour ambition notamment de contribuer à l’élaboration, au contrôle et à l’application de la politique informatique nationale.

L’informatique commence ainsi à pénétrer l’administration publique et les entreprises. Des applications sont développées pour la gestion des dépenses et du personnel de l’État, du budget, des impôts ou encore des statistiques du commerce extérieur. Dans le secteur public et privé, l’informatique accompagne notamment la facturation des abonnés de la SONABEL et de l’ONEA, la comptabilité de banques et de grandes entreprises.

Cette période permet surtout au Burkina Faso de développer ses premières compétences nationales pointues dans le domaine informatique.

L’émergence de 128 sociétés de services informatiques en 2023

Dr Tankoano souligne que la deuxième phase intervient dans les années 1990. Le mainframe centralisé commence à céder progressivement la place aux ordinateurs personnels, aux réseaux locaux et aux premières infrastructures préparant l’arrivée massive d’internet. La stratégie change. Il ne s’agit plus de concentrer les traitements dans quelques grands centres, mais de rapprocher l’outil informatique de l’utilisateur afin de raccourcir les délais et de favoriser le traitement en temps réel. Le pays entreprend alors de structurer davantage son environnement institutionnel. Le Conseil supérieur à l’informatique du Faso est créé. Tandis que la Délégation générale à l’informatique (DELGI) devient un outil d’aide à la décision, d’exécution et de contrôle de la politique informatique de l’État. Des structures chargées des télécommunications, de l’audiovisuel et de la régulation viennent compléter cet édifice.

Deux plans directeurs informatiques nationaux sont adoptés, couvrant les périodes 1991-1995 et 1996-2000. La formation devient une priorité. L’École supérieure d’informatique (ESI) est créée au sein de l’université de Ouagadougou. Deux établissements privés, l’Institut supérieur d’informatique de gestion (ISIG) et le Centre d’études de formation en informatique de gestion (CEFIG), viennent également renforcer la formation des techniciens et cadres. Dans le même temps, l’écosystème entrepreneurial s’étoffe. Les sociétés de services informatiques se multiplient dans la vente et la maintenance de matériels, le développement de logiciels, la réseautique ou encore la formation des utilisateurs. Le Dr Tankoano rappelle qu’elles sont déjà 128 en juillet 2003.

Le numérique commence également à s’étendre aux banques, aux établissements financiers et aux grandes entreprises. Des réseaux informatiques sont déployés sur plusieurs localités. L’administration développe des systèmes destinés à la gestion de la dépense publique, de la dette, des ressources humaines, des douanes ou encore de la comptabilité.

De l’internet à l’hyperconnectivité

L’ancien ministre confie qu’en 1993, le Burkina Faso crée son domaine national de premier niveau, le “.bf”. En mars 1997, l’Office national des télécommunications (ONATEL) lance commercialement la connexion internationale à internet. Au fil des années, la capacité augmente et l’accès s’étend à plusieurs villes. Le phénomène devient progressivement visible dans la société. En 2003, le pays compte déjà plus de 1 000 cybercafés et plus de 300 sites web consacrés au Burkina Faso, dont des médias en ligne. Le téléphone mobile vient accélérer cette mutation. TELMOB entre en scène en 1996, suivi de CELTEL et TELECEL en 2000. Le numérique commence alors à sortir définitivement du cercle des informaticiens.

À partir des années 2000, le Burkina Faso entre dans une troisième phase. Celle de la mise en réseau des acteurs de la société et de l’hyperconnectivité. La fibre optique, les réseaux mobiles 3G et 4G, le Wi-Fi, les smartphones, le cloud computing, le Big Data et les réseaux de diffusion de contenus changent l’échelle du phénomène. La stratégie nationale s’oriente désormais vers la convergence de l’informatique, des télécommunications et des médias, tout en mettant l’accent sur les infrastructures, l’accessibilité, les compétences locales, la sécurité et la souveraineté. Le cadre institutionnel se densifie. Le ministère en charge de la transition digitale, l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (ARCEP), l’Agence nationale de sécurisation des systèmes d’information du Burkina Faso (ANSSI), et d’autres structures participent à différents niveaux à la construction de l’écosystème.

Sur le terrain, les investissements suivent. Le backbone national atteint 11 291,5 kilomètres de fibre optique au 31 décembre 2024, couvrant les 13 chefs-lieux de région, 40 des 45 chefs-lieux de province et 151 des 351 chefs-lieux de commune. La capacité de bande passante internationale illustre à elle seule le changement d’échelle de 72 Mbps en 2006 à 608 Gbps en 2024. Le nombre d’abonnements à la téléphonie mobile passe, lui, de 220 000 en 2003 à plus de 27,5 millions en 2024. Les recettes issues des services de télécommunications progressent parallèlement, de 76 milliards de francs CFA en 2001 à 532,1 milliards en 2024. Le numérique devient ainsi une composante majeure de l’économie et du quotidien.

Quand le numérique transforme l’administration et les usages

Cette transformation ne se mesure pas uniquement en kilomètres de fibre ou en nombre de cartes SIM. Pour le conférencier, elle se traduit aussi par la mise en ligne des opérations bancaires, le développement des formations diplômantes et certifiantes à distance, l’essor des réseaux sociaux et du commerce électronique. La monnaie électronique prend une place croissante, 8 912 642 comptes actifs sont recensés en 2023, pour 1,854 milliard de transferts d’argent, représentant 16 639 milliards de francs CFA.

Dans l’administration publique, le Réseau informatique national de l’administration (RESINA) constitue l’un des instruments majeurs de cette transformation. Le réseau compte notamment 2 954 kilomètres de liaisons interurbaines en fibre optique, 697 kilomètres de liaisons métropolitaines, 117 stations de base LTE et 14 stations WiMAX. Quelques 2 805 bâtiments de l’administration publique sont raccordés dans 43 provinces et 90 communes, relève le Dr Tankoano. Cette infrastructure accompagne la dématérialisation des procédures. Un portail d’accès aux e-services de l’administration publique propose ainsi 1 672 fiches pratiques et 95 procédures dématérialisées, impliquant 183 institutions.

Derrière ces chiffres se dessine la transformation profonde de l’administration publique. Des systèmes intégrés permettent de mieux connecter les métiers, de suivre les procédures, de gérer les documents et de faciliter l’accès aux services publics.

Une révolution qui produit aussi ses propres menaces

Mais l’onde numérique ne produit pas uniquement des effets positifs. Plus une société se numérise, plus elle expose ses infrastructures. La cyberescroquerie, les fausses informations et les cyberattaques progressent parallèlement aux usages numériques. Le Dr Tankoano pointe également plusieurs résistances rencontrées au cours du processus. Certaines tiennent aux divergences de perception entre les acteurs des télécommunications et ceux de l’informatique. D’autres sont liées aux intérêts économiques, aux difficultés d’appropriation des technologies par des populations qui ne les ont pas connues dans leur jeunesse, ou encore aux résistances au changement lorsque le numérique vient remettre en cause des pratiques anciennes.

Il relève aussi les difficultés liées au partage des infrastructures et au renouvellement des compétences informatiques au sein des structures publiques. Pour le conférencier, cette situation soulève une question plus large. Celle de la capacité des pays en développement à ne pas seulement consommer l’innovation, mais à créer les conditions permettant de l’accompagner, de la maîtriser et d’en tirer pleinement profit.

L’IA ouvre une quatrième révolution

Après les mainframes, les PC et les réseaux, une quatrième phase est désormais à l’œuvre. L’ère de l’intelligence artificielle, de l’automatisation des tâches cognitives et des usages systémiques. La 5G, les objets connectés, les constellations satellitaires et surtout l’IA permettent d’imaginer, selon le Dr Tankoano, des assistants capables d’accompagner l’homme dans une multitude de tâches personnelles et professionnelles. Dans les entreprises, certaines tâches cognitives complexes pourront être exécutées ou assistées par ces systèmes. Dans la santé, l’agriculture, l’industrie, le commerce, les transports ou encore la sécurité routière, des réseaux d’objets interconnectés pourront communiquer entre eux et accomplir certaines tâches de manière autonome.

Que deviendront certains métiers lorsque les machines seront capables d’automatiser une partie importante des tâches cognitives ? Comment protéger les citoyens contre les deepfakes et les manipulations produites par des algorithmes conçus pour capter l’attention ? Comment éviter que les biais contenus dans les données d’apprentissage ne soient reproduits ou amplifiés par l’IA ? Et surtout, qui sera responsable lorsqu’une décision prise par une intelligence artificielle provoquera un préjudice ? Le droit d’auteur est lui aussi confronté à une nouvelle frontière. Comment protéger la création humaine lorsqu’une œuvre peut être produite avec l’aide d’une IA ? Autant d’interrogations que se pose le conférencier, qui estime que l’enjeu consiste à trouver un équilibre entre protection des droits, stimulation de l’innovation et sécurité juridique.

Souveraineté, le nouveau grand défi

Au fil de son exposé, Dr Tankoano revient sur une notion devenue centrale : la souveraineté numérique. La puissance acquise par les géants de l’internet modifie les rapports traditionnels entre États et entreprises. La maîtrise des données personnelles, l’économie de l’attention et même l’utilisation de l’espace orbital pour les constellations satellitaires deviennent des enjeux de puissance. Pour les pays en développement, la fracture numérique constitue une autre menace. La vitesse de la révolution peut creuser davantage l’écart entre ceux qui maîtrisent les technologies et ceux qui les subissent : personnes âgées, populations analphabètes, territoires non couverts ou pays insuffisamment dotés en infrastructures.

À cela s’ajoute le retard possible du droit sur l’innovation. La technologie avance parfois beaucoup plus vite que les normes censées l’encadrer. Le coût environnemental n’est pas oublié. Les centres de données, les réseaux de fibre optique et les constellations satellitaires consomment d’importantes quantités d’énergie et d’eau. La fabrication des smartphones, serveurs et puces nécessite par ailleurs l’extraction de métaux rares. La révolution numérique est donc aussi confrontée à sa propre empreinte écologique.

Face à ces défis, le Dr Tankoano plaide pour la construction d’un cercle vertueux permettant au Burkina Faso de financer durablement sa transition numérique. Il propose notamment de mieux mobiliser les contributions des opérateurs en faveur de la formation et de la recherche, de créer un fonds de soutien au développement de plateformes numériques répondant aux besoins locaux et d’explorer de nouveaux mécanismes de financement.

Il appelle également à rendre pleinement opérationnels les organes de pilotage de la stratégie de l’économie numérique, à renforcer la cohérence entre les différentes cyberstratégies sectorielles et à faire de l’identifiant biométrique un principe structurant de la dématérialisation des démarches administratives. La question des ressources humaines demeure, elle aussi, cruciale. Le turnover des informaticiens des structures publiques doit être résolu, estime-t-il, par une meilleure organisation des carrières et une valorisation des compétences.

Enfin, le Burkina Faso doit dès maintenant préparer la prochaine mutation. Une analyse nationale associant toutes les parties prenantes devrait permettre d’identifier les opportunités et les risques liés à l’IA, à la 5G, à l’Internet des objets et aux constellations satellitaires. Cette réflexion devrait déboucher sur une nouvelle stratégie et une actualisation du cadre juridique.

Et parce que la transformation numérique ne peut être durable sans culture numérique, Dr Tankoano avance une proposition qui pourrait paraître simple, mais dont la portée est considérable. Celle d’introduire dans l’enseignement primaire un cours consacré à la révolution numérique.

Au terme de son exposé, l’histoire racontée par le Dr Joachim Tankoano apparaît moins comme une succession de machines que comme celle d’une société en perpétuelle adaptation. En quelques décennies, le Burkina Faso est passé des cartes perforées et des bandes magnétiques aux réseaux de fibre optique, des traitements centralisés aux smartphones, puis aux services numériques et à l’intelligence artificielle. Le chemin parcouru est immense.

Mais le message du pionnier ne se résume pas à la célébration du progrès. Chaque nouvelle étape crée de nouvelles responsabilités. Il faut former, réglementer, sécuriser, financer, anticiper et surtout préserver la capacité du pays à décider de son propre avenir technologique. C’est peut-être là que réside la principale leçon de cette plongée dans plus d’un demi-siècle d’histoire numérique. Si les technologies changent rapidement, la question fondamentale demeure. Comment faire du numérique non pas une force que le Burkina Faso subit, mais un outil qu’il maîtrise au service de son développement, de sa souveraineté et de ses populations ? À l’heure où l’intelligence artificielle ouvre une nouvelle page, la réponse à cette question pourrait bien déterminer la prochaine étape de l’histoire numérique du pays.

Hamed Nanéma

Lefaso.net

Source: LeFaso.net