
La circulation des faux billets ne se limite pas aux pertes subies par les commerçants ou les particuliers. Elle peut aussi augmenter les coûts de transaction, perturber les échanges et, si le phénomène prend une ampleur importante, exercer une pression sur les prix. Pour l’économiste et entrepreneur Batiana Nacro, le risque le plus préoccupant reste toutefois celui d’une érosion de la confiance dans la monnaie nationale. Dans cet entretien accordé à Lefaso.net, le fondateur de Terra Invest décrypte les mécanismes économiques à l’œuvre et explique pourquoi les ménages à faibles revenus et les petits commerces sont particulièrement vulnérables.
Lefaso.net : Quel est, selon vous, le véritable impact de la circulation des faux billets sur l’économie d’un pays et sur la confiance des citoyens dans la monnaie nationale ?
Pour analyser l’impact des faux billets sur l’économie, je distinguerais 2 niveaux d’impacts, le niveau microéconomique, c’est-à-dire ménage, entreprise et consommateur, et le niveau macroéconomique. En effet, les faux billets représentent un risque important, car les entreprises peuvent enregistrer des pertes significatives qui peuvent se propager à d’autres acteurs. Car lorsqu’une banque est informée de la circulation de faux billets, ils sont détruits et les détenteurs ne peuvent pas se faire rembourser. Cela peut donc entraîner, dans des cas extrêmes, la faillite d’une entreprise, qui va se résulter en perte d’emploi, perte de recettes fiscales pour l’État ainsi que d’autres impacts négatifs en cascade.
Le deuxième impact micro est la confiance dans la monnaie. La monnaie a de la valeur uniquement parce que l’État et les régulateurs garantissent sa valeur. Si la population perd confiance, ils vont investir dans des moyens de vérifier l’authenticité de la monnaie, ce qui va avoir tendance à ralentir la vitesse des transactions, c’est ce qu’on appelle couramment en économie les coûts de transaction. Le dernier risque, et un des plus extrêmes, est que la population peut décider de boycotter la monnaie pour utiliser d’autres instruments qui sont plus difficilement falsifiables (monnaie étrangère, cryptomonnaie, or, etc.).
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D’un point de vue macroéconomique, il y a un impact possible sur l’augmentation générale du niveau des prix. En effet, il est bien connu en économie que la masse monétaire en circulation a un impact sur l’inflation, ça fait partie des indicateurs économiques que les régulateurs comme la BCEAO contrôlent. La quantité de monnaie en circulation est donc connue et peut être modifiée à tout moment par la BCEAO via des politiques monétaires. Les faux billets ne vont pas augmenter la masse monétaire vu qu’ils sont faux, mais ils vont avoir le même effet s’ils sont produits en quantité importante. Dans ce cas, ils peuvent avoir un impact sur l’inflation. Le mécanisme est simple : le fait que des faux billets soient en circulation confère un pouvoir d’achat fictif à certains individus, il y a donc plus de potentiels acheteurs pour une production de biens et services qui, elle, n’a pas changé, le principe de l’offre et de la demande va donc tirer les prix vers le haut.
En quoi la prolifération de la fausse monnaie peut-elle perturber les échanges commerciaux et fragiliser particulièrement les petits commerçants, les entreprises et les ménages ?
Comme énoncé précédemment, en cas de prolifération de fausse monnaie, les coûts de transaction risquent d’augmenter, ce qui va perturber les échanges et ralentir la vitesse des transactions en raison de contrôles plus importants (achat d’équipements de contrôle, formation des agents, temps de vérification). Ces éléments risquent donc de se répercuter sur le prix du bien ou service qui est vendu. Les ménages, entreprises et autres agents économiques vont donc être confrontés à une hausse des prix.
Il y a l’impact classique de perdre son argent qui est un risque pour les ménages et pour les entreprises, avec des conséquences qui peuvent être irréversibles, ce qui va donc nécessiter pour les entreprises un investissement accru dans le contrôle si elles en ont la possibilité. Il convient de rappeler que les plus exposés restent les petits commerces et les ménages à faible revenu, sans moyens de contrôle, qui peuvent perdre des jours de travail en raison d’un seul faux billet de 10 000 FCFA.
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Peut-on établir un lien entre la circulation massive de faux billets, l’inflation et la perte de valeur de la monnaie ? Si oui, comment ce mécanisme fonctionne-t-il ?
Le lien entre faux billet et inflation n’est pas direct, pour expliquer le lien de causalité entre monnaie et inflation. Partons de la Théorie quantitative de la monnaie, qui établit une relation entre la monnaie, la vitesse de circulation de la monnaie, le prix et la production réelle de biens et services MV = PQ (Masse monétaire × Vitesse de circulation = Niveau des prix × Production réelle). La masse monétaire à donc un effet sur le niveau de prix donc l’inflation.
C’est d’ailleur le rôle de la BCEAO de garantir de la stabilité monétaire, elle s’assure donc de réguler la masse monétaire en circulation, en injectant ou en retirant la monnaie de l’économie via des politiques monétaires.
Comme énoncé précédemment les faux billets ne vont pas augmenter la masse monétaire, car ils sont faux mais si ils sont introduit en très grande quantité et qu’ils ne sont pas détectés rapidement ils peuvent entraîner une pression inflationniste. En effet le fait que des faux billets soient introduits crée un pouvoir d’achat artificiel qui va augmenter la demande pour les biens et services, dans les cas où la production de biens et services n’a pas forcément augmenté. Par conséquent, la demande excède l’offre et les prix augmentent. Si le prix augmente, une même quantité de monnaie permet de payer moins de biens et services, il y a donc effectivement une perte de valeur de la monnaie. Néanmoins, le fait que des faux billets circulent ne va pas systématiquement augmenter l’inflation, parce qu’il faut une quantité très importante de faux billets.
Au-delà des pertes financières directes, quelles peuvent être les conséquences du faux monnayage sur le système bancaire, les institutions financières et plus largement, sur la stabilité économique du pays ?
Les institutions financières, lorsqu’elles sont confrontées à des faux billets, les détruisent purement et simplement. Un client qui fait un dépôt de faux billets représente un risque pour la banque, car ses billets seront détruits. Imaginons qu’il ait un crédit en banque et que cette somme devait servir à rembourser ledit crédit, il se retrouve en difficulté et cela peut se traduire par une perte pour la banque. Les banques doivent également investir de façon continue dans des mécanismes de détection des faux billets, ce qui représente un coût pour elles qu’elles vont répercuter sur les clients.
Un autre impact important sur l’économie est la perte de recettes pour l’État, car les États membres de l’UEMOA reçoivent des recettes issues de la production de la monnaie, qui représentent la différence entre le coût de production et la valeur réelle de la monnaie. Pour finir, un enjeu important de la zone UEMOA et particulièrement de l’AES est la question sécuritaire. Le faux-monnayage favorise le développement et le financement d’activités illicites et terroristes, qui passent sous les radars du système de contrôle bancaire classique.
Pourquoi certaines populations ou certains acteurs économiques sont-ils davantage exposés au risque de recevoir de faux billets, et quels sont les secteurs les plus vulnérables ?
Selon moi, ce sont les populations qui ont un accès limité aux services financiers, qui utilisent principalement le cash, qui évoluent dans le secteur informel avec un accès à l’information limité. On peut citer notamment les commerces de détail et les marchés. Par exemple, la vendeuse de légumes au marché Nabi Yaar est une personne très exposée. Par conséquent, les plus touchés sont généralement les personnes appartenant à la tranche la plus pauvre d’une population. Elles n’ont pas les moyens d’investir dans des équipements, elles n’ont pas les connaissances ou l’accès à l’information pour reconnaître un faux d’un vrai.
L’évolution des monnaies scripturales, électroniques et des moyens de paiement de type mobile money, transferts bancaires ou autres ont permis de réduire la prolifération de faux billets. Néanmoins, certaines économies fonctionnent en majorité avec l’argent liquide, ce qui est le cas du Burkina Faso, ce qui rend l’exposition très importante.
Quel rôle doivent jouer, selon vous, la banque centrale, les banques commerciales, les forces de sécurité et les autorités publiques dans la lutte contre la fausse monnaie ?
La banque centrale doit continuer de développer des billets de plus en plus sécurisés et de sensibiliser la population et les acteurs bancaires aux risques. La BCEAO a d’ailleurs publié un communiqué mettant en garde contre l’utilisation de techniques non officielles pour détecter des faux billets, le risque étant que des faux billets puissent être considérés comme vrais et vice versa. Les banques commerciales doivent détecter les faux billets aux guichets et sensibiliser leurs clients. Elles ont également pour rôle de saisir, détruire et informer la BCEAO lorsqu’elles procèdent à la saisie de faux billets.
Les forces de sécurité doivent démanteler les réseaux de faux billets, en coopérant avec les acteurs régionaux et internationaux. Et les pouvoirs publics doivent sensibiliser la population et coordonner les différentes parties prenantes, notamment en insufflant une coopération sous-régionale. Et promouvoir l’utilisation des paiements élétroniques.
Face au développement des paiements numériques et des transactions électroniques, peut-on espérer une réduction du phénomène du faux monnayage, ou de nouvelles formes de fraude risquent-elles simplement de remplacer les anciennes ?
Les paiements numériques et les transactions électroniques sont bien entendu des moyens de lutter contre le faux monnayage. S’il n’y a pas d’argent liquide, il ne peut pas y avoir de faux billets. Néanmoins, la fraude se déplace et peut donc toucher le vol ou l’interception de paiements numériques, l’usurpation d’identité. L’enjeu à venir est donc en train de se déplacer vers des questions de cybersécurité.
Interview réalisée par Hamed Nanéma
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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