
Partis sur les sites d’orpaillage artisanal au Ghana, en Guinée, au Sénégal ou même à l’intérieur du pays dans l’espoir de gagner de l’argent pour avoir une meilleure vie, de nombreux jeunes Burkinabè en reviennent avec de graves problèmes de santé. Au Centre hospitalier régional de Manga, dans la région du Nazinon, certains luttent contre des maladies respiratoires, notamment la silicose. Entre difficultés à respirer, dépenses médicales écrasantes et familles désemparées, ces anciens orpailleurs paient un lourd tribut à la quête de l’or. Le pneumologue, Dr Ragnagnewendé Mohamed Ismaël Tanguy Nikiéma, alerte sur les dangers de cette activité pour les poumons et appelle à renforcer la prévention.
L’exploitation artisanale de l’or occupe une place importante dans l’économie burkinabè. Mais derrière les revenus générés par cette activité se cachent des conséquences sanitaires, environnementales et sociales préoccupantes. Les données de l’Enquête nationale sur le secteur de l’orpaillage (ENSO), première du genre, réalisée en 2017 par l’Institut national de la statistique et de la démographie (INSD), en collaboration avec le ministère chargé des Mines et celui de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, permettent de mesurer l’ampleur du phénomène.
Selon les résultats de cette enquête, en 2016, l’exploitation artisanale de l’or mobilisait 140 196 travailleurs répartis sur 448 sites de production fonctionnels. Ces sites étaient implantés dans douze des treize régions que comptait alors le Burkina Faso. La production annuelle était estimée à 9,5 tonnes d’or, pour une valeur de 232,2 milliards de FCFA. La valeur ajoutée totale générée par cette activité s’élevait, quant à elle, à 204,7 milliards de FCFA.
La région du Sud-Ouest, aujourd’hui Djôrô, concentrait à elle seule près de la moitié de la production artisanale nationale en 2016. Elle était suivie de la région du Nord, correspondant à l’actuelle Yaadga, qui représentait le quart de cette production. La région du Centre-Nord (Koulsé), bien qu’occupant la première place en termes de nombre de sites d’exploitation artisanale d’or, était reléguée à la quatrième place en termes de niveau de production d’or. La valeur ajoutée totale générée par l’exploitation artisanale d’or est évaluée à 204,7 milliards de FCFA.
L’activité d’orpaillage implique des investissements non négligeables dont la valeur totale s’élève à 6,8 milliards de FCFA en 2016. Ces investissements sont impulsés par les régions du Nord (Yaadga) et du Sud-Ouest (Djôrô) qui réalisent à elles seules 62,4% de l’investissement total. Si l’apport de l’orpaillage dans l’économie n’est pas à négliger, force est de constater que cette exploitation artisanale engendre de nombreuses conséquences sur le plan environnemental, sanitaire et social. Au nombre de ces conséquences, il y a les maladies respiratoires du fait de l’inhalation de la poussière dont plusieurs jeunes souffrent dans les centres de santé.
À Manga, chef-lieu de la région du Nazinon, le Centre hospitalier régional (CHR) accueille ainsi des patients dont les difficultés respiratoires sont liées à leur passage sur les sites d’exploitation artisanale de l’or.
Il est 8h lorsque nous arrivons dans cet établissement sanitaire. Les patients du pneumologue Dr Tanguy Nikiéma se succèdent. La plupart sont de jeunes adultes âgés de 18 à 45 ans. Deux heures plus tard, à 10h, nous nous rendons au service des urgences, où deux jeunes hommes sont hospitalisés pour des maladies respiratoires associées à l’orpaillage artisanal.
Parmi eux, Alfred, nom d’emprunt, est allongé, vêtu d’un maillot et d’un pantalon marron. Une assistance en oxygène lui est indispensable pour respirer. Âgé d’une trentaine d’années, il peine à s’exprimer. Son calvaire aurait commencé en 2023, alors qu’il travaillait sur un site d’orpaillage au Sénégal. Face à la dégradation de son état de santé, il décide de rentrer au Burkina Faso auprès des siens. Après plusieurs consultations, les premiers diagnostics l’orientent vers une tuberculose associée à une maladie liée à l’inhalation des poussières d’orpaillage. Il reçoit alors un traitement antituberculeux. Pensant pouvoir reprendre une vie normale, il retourne à ses occupations. Mais son état se détériore à nouveau en 2026.
« Après plusieurs consultations, il a été conclu que j’avais une tuberculose associée à une maladie liée à la poussière de l’orpaillage. Le médecin m’a donné un traitement contre la tuberculose. Après cela, je vaquais à mes occupations. Mais, cette année, la maladie a empiré, et on m’a fait comprendre qu’il s’agissait de la maladie liée à la poussière, la silicose, et non la tuberculose. Actuellement, je ne vais pas vous mentir, je suis fatigué. Je suis épuisé psychologiquement et financièrement et ma famille également. Cette maladie est mauvaise. Il y a des moments où ma respiration se coupe. Si ce n’est pas avec l’oxygène, je n’arrive pas à respirer ni à parler. Par moment, quand la toux commence, si je ne fais pas attention, je fais mes besoins sur moi », témoigne-t-il, la voix tremblante. Son corps amaigri et son visage pâle traduisent l’épuisement provoqué par la maladie.
Au-delà de sa propre souffrance, Alfred évoque les conséquences de l’orpaillage sur les jeunes de son village. Selon lui, plusieurs d’entre eux sont revenus des sites avec des problèmes de santé et certains auraient fini par perdre la vie.
« Beaucoup de jeunes reviennent des sites d’orpaillage avec des maladies et meurent par la suite. Surtout, beaucoup reviennent avec la toux. Des jeunes décédés après leur retour des sites d’orpaillage, que je connais. Ils valent 20. Mon souhait aujourd’hui, c’est de recouvrer la santé. Je regrette d’être allé sur les sites d’orpaillage. Je conseille aux jeunes d’abandonner le travail d’orpaillage. Car les produits utilisés sont dangereux pour la santé. Il ne faut pas jouer avec sa santé. Avec l’orpaillage, tu peux avoir de l’argent aujourd’hui, et demain, tu n’as rien. Il faut prioriser sa vie, en abandonnant l’orpaillage artisanal », lance-t-il, dans un souffle difficile.
Le parcours d’Ali, nom d’emprunt, illustre également les risques auxquels s’exposent de très jeunes travailleurs. Âgé de 18 ans, il quitte le Burkina Faso en décembre 2025 pour rejoindre des sites d’orpaillage au Ghana. À l’époque, il est élève en classe de 4ᵉ. Son objectif est de gagner suffisamment d’argent pour rentrer au pays, s’acheter une moto et, si possible, commencer à construire une maison, comme certains de ses camarades après leur passage sur les sites d’orpaillage.
Mais l’aventure ne se déroule pas comme prévu. En juillet 2026, au lieu de rentrer avec les ressources financières espérées, l’adolescent revient au pays. En lieu et place de poches bien remplies d’argent, c’est avec une maladie respiratoire qu’il regagne le bercail. « J’ai décidé d’aller à l’aventure sur les sites d’orpaillage au Ghana, parce que je reprenais la classe de 4ᵉ. Je voulais aller travailler pour avoir de l’argent comme mes camarades. Malheureusement, je suis revenu malade. Je demande aux jeunes de faire très attention. Je leur demande d’éviter d’aller sur les sites d’orpaillage, car en voulant aller chercher de l’argent, on peut revenir avec beaucoup de maladies », conseille-t-il, le regard perdu.
Souleymane, également un nom d’emprunt, a, pour sa part, travaillé dans l’orpaillage artisanal entre 2013 et 2019. C’est en 2021 qu’il commence à éprouver des difficultés respiratoires, particulièrement lorsqu’il effectue un effort physique. Les examens médicaux établissent alors un lien entre l’état de ses poumons et l’exposition prolongée aux poussières sur les sites d’exploitation.
Depuis ce diagnostic, il suit un traitement médical. « Avec les examens, on m’a dit que c’est la poussière des sites d’orpaillage qui a provoqué cette maladie. Parce que là-bas, on travaillait dans la poussière. Depuis lors, je suis sous traitement. Malgré le traitement, la maladie ne fait qu’évoluer. Il n’y a pas d’amélioration. C’est vraiment très dur pour moi, vous constaterez que lorsque je parle, ma respiration devient bizarre. Je ne peux plus trop parler, je ne peux plus marcher pendant longtemps. Je ne peux plus faire trop de mouvements. Le médecin fournit des efforts, mais la maladie continue de progresser. Je ne suis pas le seul dans ce cas. Je peux dire que j’ai une longue vie. Chez certains, dès que la maladie commence, quelques mois après, ils décèdent. Ce que je peux dire à mes frères aujourd’hui, c’est d’arrêter l’orpaillage. Je connais beaucoup de jeunes qui sont décédés à cause des maladies qu’ils ont ramenées des sites d’orpaillage », confie le quadragénaire.
D’après lui, plusieurs jeunes de sa localité souffrant de maladies respiratoires avaient pris le chemin de l’Égypte où ils espéraient trouver une solution à leur mal. Des déplacements n’ont pas permis d’obtenir les résultats escomptés, à l’en croire.
Selon Souleymane, les conséquences financières de la maladie sont également lourdes. Face aux dépenses médicales, les économies réalisées pendant les années de travail sur les sites fondent comme du beurre au soleil. Et si aujourd’hui l’ancien orpailleur arrive tant bien que mal à se soigner, c’est grâce, dit-il, à la solidarité de ses proches. Il résume ainsi la situation : « Tu peux avoir de l’argent en partant travailler sur les sites d’orpaillage. Mais tout cet argent va finir dans le traitement quand tu seras malade. Aujourd’hui, je n’ai plus rien. Ce sont mes frères et mes amis qui m’aident avec l’achat de mes médicaments. La plupart des malades comme moi sont à la charge de leurs familles. »
Le parcours d’Ismaël, nom d’emprunt, est un autre exemple des désillusions auxquelles sont confrontés certains jeunes Burkinabè partis tenter leur chance à l’étranger. Âgé de 22 ans, il quitte le Burkina Faso en 2025 pour la Guinée, l’une des destinations privilégiées des orpailleurs. Avant ce départ, il apprenait la couture auprès de son père. Mais les retours de ses amis partis sur les sites d’orpaillage, souvent accompagnés de grosses motos et de téléphones de luxe, finissent par susciter chez lui le désir de tout plaquer pour aller lui aussi tenter sa chance. À ses yeux, son apprentissage du métier de couturier ne lui permettrait pas d’atteindre aussi rapidement ses ambitions.
Il se laisse donc convaincre par un recruteur de jeunes travailleurs qu’il décide de suivre un beau matin en Guinée. Après quelques mois sur un site d’orpaillage, il commence à ressentir des douleurs au niveau des côtes. Son état se dégrade progressivement. Paniqué, son recruteur le renvoie en juin 2026 auprès de sa famille, sans argent. Voyant l’état de santé critique de son fils, le père décide de l’emmener à l’hôpital. Les examens médicaux révèlent une affection liée à l’inhalation des poussières sur les sites d’exploitation.
« Je suis allé en Guinée, parce que tous mes amis et promotionnaires y sont allés et sont revenus acheter des motos et construire des maisons. Je voulais faire comme eux, malheureusement, je suis revenu avec une maladie. Aujourd’hui, c’est mon père qui me soigne, car je ne suis pas revenu avec de l’argent. Mon patron avait promis de me faire parvenir ma paie, mais jusque-là, je n’ai rien reçu », raconte l’ancien apprenti couturier, visiblement affecté par cette situation.
Au-delà de la maladie, ce sont les conditions de travail particulièrement éprouvantes sur les sites d’orpaillage qui l’ont marqué, avec des journées à rallonge, des périodes de repos rares et des travailleurs exposés à des substances chimiques sans les équipements de protection qui vont avec.
« Sur les sites, nous débutons le travail sans manger le matin. Nous pouvons travailler plusieurs jours, voire un mois, sans nous reposer. Le rythme du travail est intense. Nous manipulons les produits chimiques à la main, sans protection. À la fin de chaque manipulation, on nous demande de consommer du lait « Bonnet rouge ». D’après les gens, ça permet de nettoyer les produits chimiques que nous inhalons. Nous sommes exposés à tout sur les sites. Pour pouvoir avoir de la force pour travailler, nous prenions du café et des substances fortes. Si nous ne faisions pas cela, à certains moments, la fatigue fait qu’on ne peut plus travailler. Nous faisions tout cela pour être payés à 50 000 francs CFA par mois. L’argent ne nous est pas remis à la fin du mois ; c’est lorsque nous décidons de partir au bout d’une année que l’argent nous est remis », témoigne-t-il.
Des familles au bord du désespoir
Frère aîné d’Alfred, Jules, nom d’emprunt, est à bout de souffle pour ainsi dire. La maladie de son cadet a bouleversé toute l’organisation de sa vie. Il affirme avoir consacré l’ensemble de ses économies à ses soins. Orphelins des deux parents, les deux frères affirment qu’ils ne peuvent pas compter sur d’autres membres de la famille pour leur venir en aide. Jules est ainsi devenu le seul soutien de son frère et de l’épouse de celui-ci. Depuis le début de la maladie, il assume les dépenses liées aux soins, au point de se retrouver lui-même dans une situation financière précaire. « Nous sommes deux. Nos parents ne vivent plus. Nous n’avons pas de frère qui nous aide. Je suis la seule personne sur qui il peut compter. Depuis le début de la maladie, jusqu’à maintenant, j’ai dépensé toutes mes économies. C’est moi qui travaille pour m’occuper de sa femme et de lui. Actuellement, je suis bloqué à l’hôpital. C’est la saison des pluies, chacun est en train de travailler pour pouvoir avoir de quoi nourrir sa famille. Moi, je suis bloqué ici. Je suis épuisé financièrement. Si tu me vois avec de l’argent, c’est que c’est quelqu’un qui me l’a donné. Ce sont ceux qui viennent pour nous rendre visite qui nous donnent de l’argent, sinon, je n’ai plus rien. Actuellement, le médecin nous demande d’acheter une machine à oxygène (extracteur d’oxygène) avant de pouvoir quitter l’hôpital, car sans cette machine mon frère ne peut pas respirer », dit-il.
La nécessité de disposer d’un extracteur d’oxygène constitue désormais un obstacle supplémentaire pour la famille. Sans cet appareil, Alfred ne peut pas quitter l’hôpital dans les conditions recommandées par les soignants. Mais son frère aîné, déjà financièrement éprouvé, ne dispose pas des ressources nécessaires pour l’acquérir. « Malheureusement, nous sommes dans l’incapacité de nous en procurer. Nous n’avons pas les moyens. Donc, nous sommes obligés de rester ici. Il y a un de nos voisins qui avait acheté cette machine d’oxygène, parce qu’il avait la même maladie que mon frère. Malgré l’oxygène, il est décédé. Je demande aux autorités de trouver une solution à ce problème. Plusieurs jeunes reviennent des sites d’orpaillage avec des maladies. Le plus triste est que beaucoup meurent. Moins sont ceux qui guérissent réellement », confie-t-il, presque en larmes.
La situation d’Ali est également source de tensions au sein de sa famille. Et même si son père est très remonté contre son fils pour avoir abandonné l’école pour rejoindre clandestinement les sites d’orpaillage au Ghana, il reste néanmoins à son chevet. Le père se dit déçu, mais estime ne pas pouvoir abandonner son fils. C’est avec amertume qu’il revient sur les circonstances qui ont conduit l’adolescent à interrompre sa scolarité. « À la rentrée passée, 2025-2026, j’ai acheté les fournitures pour qu’il parte à l’école. Un jour, je reviens de Ouagadougou, je le trouve assis à la maison. À la question de savoir pourquoi il n’est pas à l’école, il me dit qu’il ne veut plus y aller. Ce jour-là, je l’ai même frappé. Les gens m’ont dit de ne pas le frapper, mais de le flatter pour qu’il accepte de reprendre l’école. Malgré mes efforts pour qu’il retourne à l’école, l’enfant a totalement refusé. Il fait semblant d’aller à l’école, or il ne va pas en classe. Il trouve un endroit pour se cacher jusqu’à la fin des cours et revient à la maison. En décembre 2025, il s’est caché pour aller au Ghana, sans m’en informer. C’est quelque temps après que j’ai appris qu’il était au Ghana. Au mois de juillet 2026, j’étais assis, lorsque je le vois rentrer dans la cour, très malade. Le lendemain, j’ai commencé à chercher des médicaments pour le soigner, mais son état ne s’améliorait pas. C’est ainsi que nous sommes allés au CSPS (Centre de santé et de promotion sociale). De là-bas, on nous a transférés ici au centre hospitalier régional de Manga. Pour le moment, nous sommes toujours aux urgences. Tout ce que j’ai comme argent est fini. Le médecin m’a remis une ordonnance ce matin, il faut que j’appelle au village pour voir si on peut m’envoyer de l’argent », se remémore le père de l’adolescent.
Il invite les jeunes à renoncer à l’orpaillage et à privilégier la formation professionnelle, afin de se donner les moyens d’exercer un métier susceptible de leur assurer un avenir.
Les conséquences de l’exploitation artisanale de l’or sont multiformes. En plus d’impacter la santé des jeunes et d’entamer les économies de leurs familles, elle peut entrainer également des dégradations environnementales qui affectent les ressources naturelles et les activités quotidiennes.
À Nagnegré, où l’ancien conseiller du village, Salifou Kaboré, est préoccupé par le devenir des jeunes engagés dans cette activité, mais aussi par les effets de l’orpaillage sur l’environnement. « Dans mon village, nous avons perdu beaucoup de jeunes sur les sites d’orpaillage. Certains sont revenus avec des maladies et sont décédés par la suite. D’autres vivent avec des maladies incurables. Dans notre localité, il y a des sites d’orpaillage. Et nous avons constaté que certains arbres meurent. Nous perdons nos animaux quand ils consomment certaines eaux ; parce qu’il y a des moments où le cyanure se retrouve dans nos marigots. À Nagnegré, nous avons vécu l’impact négatif de l’orpaillage. Vue la situation alarmante, nous avons mené des campagnes de sensibilisation avec l’appui d’un projet. Mais le mal est toujours là. C’est un problème sérieux qui mérite que des solutions rapides soient trouvées, sinon le constat est alarmant dans notre localité », alerte l’ancien conseiller municipal.
Poussières et produits chimiques : un cocktail toxique pour les poumons
Au Centre hospitalier régional de Manga, le Dr Tanguy Mohamed Ismaël Nikiéma, pneumologue, est l’un des témoins privilégiés des conséquences sanitaires de cette activité. 80 % de ses patients sont de jeunes orpailleurs, assure-t-il, en rappelant que l’exploitation artisanale de l’or expose les travailleurs à plusieurs facteurs susceptibles d’endommager les poumons, notamment les poussières et les produits chimiques utilisés sur les sites.
Parmi les substances qu’il met à l’index figurent le mercure, le cyanure et différents acides. Leur inhalation ou leur manipulation sans prendre certaines précautions peut avoir des conséquences sur les voies respiratoires et d’autres organes. « Au-delà de la poussière, il y a des produits chimiques qui sont utilisés, à savoir le mercure, le cyanure et les acides. Ces différents éléments chimiques ont un impact négatif sur les poumons et d’autres organes. Par exemple, le mercure, quand il est inhalé de façon massive, peut créer ce qu’on appelle des pneumopathies chimiques aiguës. Le cyanure et les différents acides sont des irritants pour les bronches et peuvent occasionner une bronchopneumopathie. Mais, la plupart du temps, c’est la phase chronique ; c’est-à-dire c’est l’exposition permanente dans le temps à la poussière de silice qui va causer le plus grand problème. Et ce problème peut être ce qu’on appelle la pneumoconiose et, pour être plus précis dans notre contexte, la silicose. Le poumon est semblable à une éponge et doit être souple et mou pour travailler correctement. Mais, quand il est agressé par des substances chimiques et surtout par le sable (dans notre contexte), il se durcit progressivement et perd sa souplesse. Quand les poumons sont ainsi touchés, ils ne travaillent plus correctement. Et cela va entraîner ce qu’on appelle la silicose qui peut évoluer vers ce qu’on appelle la fibrose et même le cancer », explique le spécialiste.
Le praticien insiste sur la nécessité de ne pas négliger les premiers signes de la maladie : une toux sèche persistante pendant deux semaines, un essoufflement, des douleurs thoraciques prolongées, une perte de poids, un manque d’appétit, de la fièvre, une fatigue inhabituelle ou encore des sifflements respiratoires doivent alerter.
Pour le Dr Nikiéma, la précocité du diagnostic est déterminante, même si certaines affections provoquées par l’exposition aux poussières d’orpaillage ne peuvent pas être guéries. « La plupart de ces maladies ne sont pas guérissables. Je rappelle qu’avec l’orpaillage artisanal, les orpailleurs sont exposés à la poussière de silice également. Donc, beaucoup développent la silicose. Or, avec la silicose, les lésions sont irréversibles. Quand une partie du poumon est touchée, il ne peut plus redevenir comme avant la pathologie. Le challenge, c’est d’expliquer au patient qu’il a perdu une partie de son poumon. Le but de la prise en charge, c’est de maintenir ce qui est toujours fonctionnel en bon état. Le traitement est vraiment symptomatique. La silicose peut également entraîner une insuffisance respiratoire chronique. Quand il y a des parties du poumon qui ne fonctionnent plus, le patient est obligé d’utiliser le diaphragme de façon importante pour respirer, il n’est plus en capacité de faire rentrer suffisamment d’oxygène dans le corps et peut même avoir une atteinte du cœur (insuffisance cardiaque). La pathologie qui peut être guérissable, c’est la tuberculose qui est très souvent associée à la silicose, mais n’est pas directement liée à l’exposition à la poussière. J’aimerais signaler que la silicose et la tuberculose ont à peu près les mêmes symptômes. Beaucoup de patients atteints de la silicose reçoivent le traitement des tuberculeux. Les manifestations de ces deux maladies sont très similaires, tant pour les signes qu’à la radiographie du poumon. Donc, si l’agent de santé qui reçoit le patient n’est pas sensibilisé sur ces deux maladies, il peut mettre le patient sur le traitement de la tuberculose alors que le patient a la silicose. Donc, tout agent de santé qui reçoit des orpailleurs qui toussent doit faire très attention, afin de faire un bon diagnostic. Il faut rappeler aussi qu’une personne ayant travaillé dans l’orpaillage, même si elle arrête de pratiquer l’activité, peut développer la silicose des années plus tard, même 20 ans après », détaille-t-il.
Le pneumologue souligne ainsi que ce n’est pas parce que l’on arrête l’orpaillage que les risques disparaissent immédiatement. Même 20 ans après avoir quitté les sites, un ancien travailleur peut encore développer une silicose.
Face à l’ampleur du phénomène, le Dr Tanguy Nikiéma interpelle les autorités sanitaires, les pouvoirs publics et les associations d’orpailleurs. Pour lui, les maladies respiratoires liées à l’exploitation artisanale de l’or constituent désormais un problème de santé publique qui nécessite une réponse collective. La prévention demeure, à ses yeux, le premier défi à relever.
Selon le Dr Nikiéma, l’orpaillage a tellement un ancrage social que, dans certaines contrées du Nazinon, un adage populaire dit que : « Un nouveau-né garçon est un orpailleur pour la famille. » Pour sa part, le spécialiste recadre : « Un orpailleur qui souffre est un bâtisseur de demain qu’on aurait pu protéger. »
La SOBUP mobilisée pour le suivi des malades, le dépistage et la sensibilisation
Face aux risques respiratoires liés à l’orpaillage artisanal, la Société burkinabè de pneumologie (SOBUP) développe plusieurs initiatives de prévention et d’accompagnement. Le Dr Marcel Kuiré, pneumologue à l’hôpital du district de Boulmiougou, à Ouagadougou, et coordonnateur du groupe de travail thématique Environnement et santé respiratoire au travail de cette société savante, présente les principaux axes de cette mobilisation : mieux connaître et documenter les maladies respiratoires liées à l’orpaillage artisanal, soutenir le plaidoyer auprès des autorités sanitaires, dépister la tuberculose et sensibiliser les travailleurs sur les sites.
Les orpailleurs font partie des populations à risque de tuberculose, rappelle-t-il. Chaque année, à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre la tuberculose, des actions de dépistage sont organisées sur différents sites, notamment par la collecte de crachats pour analyse. Selon le Dr Kuiré, ces activités sont bien accueillies et permettent de repérer des cas de tuberculose.
La sensibilisation accompagne le dépistage. Elle porte notamment sur les équipements de protection individuelle : un masque respiratoire adapté, des lunettes et des gants de protection. L’objectif est d’aider les travailleurs à comprendre les risques et à adopter des moyens de protection appropriés.
Pour le pneumologue, les malades rencontrés à Manga illustrent une situation à laquelle sont confrontés les services de pneumologie à travers le Burkina Faso. Le phénomène concerne les travailleurs revenus de l’étranger, mais aussi ceux qui n’ont jamais quitté les sites d’orpaillage du pays. C’est l’exposition aux poussières et les conditions de travail qui mettent les poumons en danger, quel que soit le lieu où l’or est extrait.
Il souligne une autre conséquence : chez certains patients, le besoin d’oxygène se prolonge et rend le retour à domicile difficile. Faute de pouvoir organiser cet apport d’oxygène à la maison, les hospitalisations s’allongent. Les familles doivent alors faire face aux dépenses de soins et à l’absence prolongée du malade et de son accompagnant. Acheter un concentrateur ne suffit pas toujours : encore faut-il pouvoir le faire fonctionner dans le village.
Les données issues de plusieurs études hospitalières permettent également de mieux apprécier la gravité des atteintes respiratoires observées chez les orpailleurs.
Au Centre hospitalier régional (CHR) de Tenkodogo, une étude a recensé 151 cas de silicose entre mai 2020 et avril 2023. L’âge moyen des patients était de 30 ans. Une autre étude, réalisée au Centre hospitalier universitaire (CHU) Sourô Sanou de Bobo-Dioulasso, a porté sur 71 orpailleurs hospitalisés entre 2021 et 2023. Elle a notamment relevé un essoufflement chez près de 93 % des patients. À leur admission, près de deux patients sur trois présentaient un taux d’oxygène dans le sang inférieur à 95 %. Neuf décès ont également été enregistrés parmi les personnes étudiées. Ces chiffres ne constituent pas un bilan national. Ils montrent toutefois que des adultes, jeunes, peuvent être atteints de formes graves, parfois mortelles.
C’est dans ce contexte que la SOBUP a décidé de consacrer ses journées scientifiques régionales à la problématique des conséquences sanitaires de l’orpaillage artisanal. Selon le Dr Marcel Kuiré, la rencontre se tiendra à Koudougou, du 19 au 21 novembre 2026, autour du thème : « Orpaillage artisanal et poumons : les enjeux sanitaires au Burkina Faso ».
Ces journées scientifiques offriront un cadre d’échanges sur les risques respiratoires liés à cette activité et sur les réponses à mettre en œuvre pour mieux protéger les travailleurs.
À Manga, comme ailleurs au Burkina Faso, des malades cherchent leur souffle, tandis que leurs familles se saignent pour payer les soins. Réduire la poussière, protéger les travailleurs et repérer les maladies plus tôt, c’est non seulement préserver leur santé, mais aussi leur capacité à faire vivre leurs proches.
Rama Diallo
Lefaso.net
Source: LeFaso.net




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