
Dans Le texte ci-après, l’Écrivain & poète Mamadou Bamba Tall fait un bilan peu reluisant du système éducatif en Afrique francophone. Pour le penseur humaniste engagé, il faut repenser ce que nous enseignons dans nos écoles ou les fermer. Tribune.
Et si le vrai problème de l’Afrique n’était pas le manque d’intellectuels… mais leur inutilité réelle ? Et si nos universités formaient des esprits capables de briller en salle de classe, mais incapables d’éclairer leur propre société ? Et si, au lieu de produire des penseurs, nous produisions des répétiteurs de pensées mortes ?
Il n’existe pratiquement pas, à l’échelle de l’Afrique francophone, d’intellectuels capables d’éclairer véritablement les peuples sur les enjeux fondamentaux de leur époque. Ceux qui seraient tentés de contester cette affirmation citeront, sans doute, quelques figures installées — professeurs médiatisés, conférenciers brillants, penseurs autoproclamés. Mais à y regarder de près, leur production relève souvent davantage de la performance verbale que de la transformation réelle. Une gymnastique intellectuelle. Parfois même, disons-le sans détour, une forme sophistiquée de masturbation cérébrale.
Enseigner la philosophie ou la sociologie ne fait pas d’un maître un philosophe ou un sociologue. Les grandes figures de la pensée mondiale ne se sont pas imposées par leurs diplômes, mais par leur capacité à penser le monde, à le déranger, à proposer autre chose. La vraie question est donc ailleurs : qu’enseigne-t-on réellement dans nos facultés de philosophie et de sociologie en Afrique francophone qui permette aux étudiants d’exister en dehors des murs de l’université ?
Car la réalité est brutale. Dans leur immense majorité, les diplômés de ces filières deviennent enseignants. Et ceux qui échappent à cette trajectoire le font souvent par contrainte, rarement par vocation.
Le savoir transmis semble trop souvent réduit à une récitation mécanique : « Karl Marx a dit… », « Heidegger pense que… », « Nietzsche écrivait que… ». Une accumulation de références. Une maîtrise des citations. Mais trop peu de pensée vivante. Les meilleurs étudiants ne sont pas ceux qui pensent le mieux. Ce sont ceux qui restituent le mieux. Or, former à la restitution n’a jamais produit des sociétés puissantes.
On n’étudie pas la sociologie pour remplir des tableaux statistiques. On n’étudie pas la philosophie pour réciter des auteurs morts. Un véritable étudiant en philosophie ou en sociologie devrait avoir le monde à ses pieds, puisqu’il dispose, en théorie, des outils pour comprendre, analyser, anticiper. Mais dans les faits, nous formons trop souvent des esprits enfermés, incapables de se projeter hors des structures étatiques, dépendants d’un système qu’ils n’ont ni la capacité ni le courage de questionner.
L’école devrait être un point de départ. Elle est devenue, pour beaucoup, une impasse. Dans un monde instable, traversé par des crises profondes, il devient urgent de repenser ce que nous enseignons — et surtout pourquoi nous l’enseignons.
La finalité de l’école ne peut pas être uniquement de produire des diplômés en quête d’emploi, encore moins dans des disciplines censées penser le monde. Quand les contenus sont inadaptés et les programmes déconnectés du réel, on ne forme pas des citoyens lucides, mais des individus en décalage avec leur époque, des diplômés qui, au mieux, serviront leur pays timidement.
Depuis les indépendances africaines, quelle grande théorie philosophique ou sociologique issue de nos universités a réinventé le monde ? La question dérange. Mais elle doit être posée.
Nous excellons dans le verbe. Nous brillons dans la forme. Mais dans le fond, nous restons trop souvent à la traîne. Heureusement, quelques figures d’exception — comme Cheikh Anta Diop, Souleymane Bachir Diagne — rappellent ce que l’Afrique est capable de produire lorsqu’elle pense librement et profondément. Mais une exception ne fait pas un système.
Partout ailleurs, la jeunesse est le moteur de la création intellectuelle. Chez nous, tout semble organisé pour l’étouffer : désorientation, découragement, modèles erronés, environnement toxique. On n’apprend plus à penser. On apprend à répéter.
Or, la vocation de l’école aujourd’hui ne devrait pas être d’emplir des têtes, mais de former des esprits capables de naviguer dans l’incertitude, de résister aux illusions, de discerner dans le chaos. Enseigner, ce n’est plus seulement transmettre. C’est éveiller. C’est déranger. C’est ouvrir. Apprendre, ce n’est pas accumuler. C’est se transformer.
Dans un monde de plus en plus complexe, la philosophie reste une boussole, et la sociologie un outil pour décrypter les dynamiques invisibles qui structurent nos sociétés. Mais encore faut-il les enseigner comme des outils vivants — et non comme des reliques.
Car une société qui ne valorise pas le savoir ne peut prétendre au progrès. Et une société qui méprise l’intelligence critique finit toujours par s’effondrer sur elle-même.
Alors oui.
Fermons les écoles.
Fermons-les, si elles continuent de produire des esprits incapables d’affronter le réel.
Fermons-les, si elles se contentent de transmettre des connaissances mortes dans un monde en mouvement.
Fermons-les, si leur seule ambition est de distribuer des diplômes sans puissance.
Mais si nous voulons autre chose — une Afrique qui pense, qui crée, qui influence — alors il ne faut pas fermer l’école.
Il faut la refonder.
Mamadou Bamba Tall
Écrivain & poète
Penseur humaniste engagé
Montréal (Québec), Canada
bambatall@yahoo.fr
WhatsApp (514)-604-2263
Source: LeFaso.net
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