
L’adoption de la loi portant libertés religieuses suscite des débats et des interrogations au Burkina Faso. Dans cette tribune, le Pr Mamadou Lamine Sanogo, directeur de recherche en sociolinguistique à l’INSS-CNRST, plaide pour une mise en œuvre fondée sur l’équité, le dialogue et la responsabilité partagée. S’appuyant sur les enseignements de grandes figures de la pensée africaine, il invite l’État, les communautés religieuses et les intellectuels à privilégier la sagesse afin de préserver la cohésion sociale et la paix.
Aux communautés, la responsabilité ; à l’État, l’équité
Cette tribune exprime une réflexion strictement personnelle
L’adoption, le 20 juin 2026, de la loi portant libertés religieuses ouvre une nouvelle étape dans les rapports entre l’État, les communautés de foi et les citoyens du Burkina Faso. Selon les informations publiées par l’Assemblée législative du peuple, le texte adopté résulte d’un processus de consultation et de révision ayant conduit à l’intégration de 202 amendements. Il ambitionne de concilier la liberté de culte, l’ordre public et la préservation de la cohésion sociale.
Une loi touchant à la religion ne peut cependant être reçue comme une loi ordinaire. Elle intervient dans un domaine où se rencontrent l’intime et le collectif, la conscience personnelle et l’organisation publique, la foi des individus et les responsabilités de l’État.
Elle suscite donc légitimement des attentes, des interrogations et parfois des inquiétudes.
Il serait imprudent de nier ces inquiétudes. Il serait tout aussi dangereux de les transformer en motifs de rupture, de défiance ou d’affrontement.
Le moment n’appelle ni les applaudissements sans examen ni les condamnations sans lecture. Il appelle la responsabilité, le discernement et la sagesse.
Une loi peut fixer des règles, prévoir des procédures et définir des obligations. Mais elle ne peut produire, à elle seule, la confiance entre l’État et les citoyens. Cette confiance dépend de la clarté des dispositions, de l’équité dans leur application, de la qualité du dialogue et de la maturité des acteurs concernés.
Il n’est pas nécessaire d’être opposé à la loi pour demander qu’elle soit bien expliquée et justement appliquée. Il n’est pas davantage nécessaire de soutenir un régime politique pour appeler au respect du cadre légal commun.
Entre l’approbation automatique et la contestation systématique existe une voie plus exigeante : celle de la vigilance constructive.
Une loi ne devrait pas devenir une ligne de fracture
Le Burkina Faso traverse une période particulièrement éprouvante. L’insécurité, les déplacements de populations, les difficultés économiques, la circulation de discours hostiles et l’affaiblissement de certains liens sociaux exposent la Nation à des fractures profondes.
Dans un tel contexte, chaque parole publique engage une responsabilité.
Les responsables religieux, les intellectuels et les éducateurs doivent se garder de tout discours susceptible de transformer une interrogation légitime en sentiment de persécution ou une différence d’opinion en conflit communautaire.
Les autorités publiques doivent, pour leur part, veiller à ce que l’encadrement juridique des activités religieuses ne soit pas perçu comme une défiance envers les croyants ou comme une volonté d’administrer les consciences.
Les communautés religieuses n’ont rien à gagner dans le désordre. L’État renforce son autorité lorsque la clarté des règles nourrit la confiance des citoyens.
La liberté religieuse ne signifie pas l’absence de règles. Mais l’existence de règles ne signifie pas non plus la disparition du droit de comprendre, d’interroger, de proposer et, lorsque cela est nécessaire, d’exercer les recours prévus par la loi.
La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples garantit la liberté de conscience ainsi que la profession et la pratique de la religion, sous réserve de l’ordre public. Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques protège également la liberté de pensée, de conscience et de religion. Les restrictions apportées à la manifestation d’une religion doivent être prévues par la loi, répondre à un objectif légitime et demeurer nécessaires et proportionnées.
L’ordre public et la liberté religieuse ne devraient donc pas être présentés comme deux adversaires. La responsabilité du droit consiste précisément à rechercher leur articulation.
L’appel à la sagesse des grands maîtres
Dans les moments de tension, les sociétés ont besoin de lois. Mais elles ont également besoin de sagesse.
La loi indique ce qui est permis, interdit ou obligatoire. La sagesse enseigne comment vivre ensemble malgré les désaccords, les blessures et les différences.
C’est pourquoi les enseignements de Tierno Bokar, de Cheikh Ahmadou Bamba, d’Amadou Hampâté Bâ et d’Ibn Khaldoun peuvent encore éclairer notre présent.
Tierno Bokar : faire de la religion une voie de réconciliation
Tierno Bokar, le Sage de Bandiagara, a placé la tolérance, l’humilité et la réconciliation au cœur de son enseignement spirituel.
Son expérience montre que la fidélité à une tradition religieuse ne conduit pas nécessairement à l’enfermement. Elle peut, au contraire, ouvrir à la compréhension de l’autre, au respect des différences et à la recherche de ce qui rapproche les hommes.
À une époque marquée par des rivalités confrériques et des tensions politiques, Tierno Bokar a défendu une vision de la religion fondée sur l’amour, la fraternité et la réconciliation entre les confessions. Son enseignement, transmis notamment par Amadou Hampâté Bâ, demeure un appel à ne jamais transformer la foi en instrument d’exclusion.
Sa sagesse nous enseigne que la vérité religieuse ne grandit pas lorsqu’elle humilie autrui. Elle grandit lorsqu’elle élève celui qui la porte et sécurise celui qui vit à ses côtés.
Dans le débat actuel, cette leçon est essentielle. La défense de la liberté religieuse ne doit pas conduire au rejet de la règle commune. De même, la défense de l’ordre public ne doit pas alimenter la méfiance à l’égard de la religion.
Cheikh Ahmadou Bamba : la force sans la violence
Cheikh Ahmadou Bamba a montré qu’il est possible de résister à l’adversité sans faire de la violence une méthode d’action.
Sa trajectoire associe l’élévation spirituelle, la maîtrise de soi, la discipline, le travail, le service et la transmission du savoir. La non-violence qui lui est associée n’est ni faiblesse ni résignation. Elle constitue une force morale fondée sur la transformation intérieure et le refus de répondre à l’injustice par la destruction.
Les études consacrées à sa pensée mettent en évidence l’importance qu’il accordait à la discipline du soi, au service de Dieu et des hommes ainsi qu’à la formation du caractère.
Cette sagesse mérite d’être entendue aujourd’hui.
La vigueur des convictions ne doit pas être confondue avec l’agressivité du discours. La fermeté dans les principes n’oblige pas à rechercher l’affrontement. Une communauté peut défendre sa dignité par la compétence de ses responsables, la qualité de ses institutions, la discipline de ses membres et la force de son exemple.
Amadou Hampâté Bâ : la responsabilité de la parole
Amadou Hampâté Bâ a consacré une grande partie de son œuvre à la transmission des traditions africaines, à la sauvegarde de la mémoire et à la reconnaissance de la valeur de la parole.
Dans les sociétés de tradition orale, la parole n’est pas une matière légère. Elle engage celui qui la prononce. Elle peut instruire, rapprocher, réparer et réconcilier. Mais elle peut aussi blesser, diviser et installer durablement la méfiance.
Les travaux consacrés à sa pensée soulignent également la place qu’il accordait à la solidarité, à l’entraide et à l’harmonie sociale face aux excès de l’individualisme.
Cette conception de la parole devrait inspirer les prédicateurs, les journalistes, les intellectuels, les responsables administratifs et les utilisateurs des réseaux sociaux.
Dans une période sensible, parler avec responsabilité ne signifie pas cacher les difficultés. Cela signifie les nommer sans humilier, les expliquer sans attiser la colère et proposer des solutions sans désigner des ennemis.
La parole publique devrait être un pont. Elle devient dangereuse lorsqu’elle se transforme en arme dirigée contre une communauté, une institution ou une catégorie de citoyens.
Ibn Khaldoun : préserver la cohésion du corps social
Ibn Khaldoun a analysé la naissance, la consolidation et le déclin des sociétés à partir, notamment, de la notion de ʿasabiyya.
Cette notion ne signifie pas simplement l’obéissance à l’autorité. Elle renvoie à la solidarité, à la conscience collective, à la confiance et à la capacité des membres d’un groupe à agir ensemble autour d’un intérêt commun.
Les recherches sur sa pensée le présentent ainsi comme un théoricien majeur de la cohésion sociale. Elles montrent également que la ʿasabiyya peut dépasser les liens du sang pour naître de la proximité, de l’expérience partagée et de l’appartenance à une même communauté politique.
Appliquée à notre situation, cette pensée rappelle une vérité simple : une nation se fragilise lorsque ses citoyens ne se reconnaissent plus dans un destin commun, lorsque les institutions sont perçues comme étrangères aux populations ou lorsque les groupes religieux se regardent mutuellement avec suspicion.
La cohésion ne s’impose pas seulement par la règle. Elle se nourrit de justice, de confiance, de solidarité et du sentiment que chacun est traité avec la même dignité.
Ce que la loi demande aux communautés religieuses
Les communautés religieuses doivent accepter de s’interroger sur leurs propres responsabilités.
La liberté de culte ne dispense pas de la bonne gouvernance. L’autorité spirituelle ne dispense pas de la compétence. La confiance des fidèles ne dispense pas de la transparence.
Qui peut prendre la parole au nom de la religion ? Quelle formation doit posséder un prédicateur ? Comment prévenir les discours qui humilient les autres confessions, divisent les citoyens ou propagent des informations dangereuses ? Comment gérer les ressources collectées auprès des fidèles ? Comment garantir la sécurité des rassemblements et la bonne administration des lieux de culte ?
Ces questions ne sont pas dirigées contre la religion. Elles concernent sa crédibilité et sa responsabilité sociale.
Les organisations religieuses devraient renforcer leurs propres mécanismes de formation, d’évaluation et d’accompagnement. Elles gagneraient à mettre en place des règles internes plus lisibles, des procédures de reddition des comptes et des dispositifs de médiation capables de traiter les conflits avant qu’ils ne s’aggravent.
La qualification des prédicateurs mérite également une réflexion approfondie.
Le savoir religieux s’acquiert par des parcours divers : universités, instituts confessionnels, écoles coraniques, enseignement reçu auprès de maîtres reconnus, formations nationales ou étrangères. Le dispositif d’habilitation gagnera donc à conjuguer l’exigence administrative avec la reconnaissance de cette diversité.
La qualification ne peut se réduire à la possession d’un diplôme. Elle suppose aussi une connaissance des textes, une aptitude pédagogique, une compréhension de la société burkinabè, une maîtrise suffisante des langues de prédication et une éthique de la responsabilité.
Il faut professionnaliser sans exclure, encadrer sans mépriser les traditions savantes et évaluer sans réduire la connaissance religieuse à une simple formalité administrative.
Ce que l’application de la loi demande à l’État
La responsabilité n’incombe pas seulement aux communautés.
L’État est fondé à réglementer les activités publiques, à protéger les citoyens et à prévenir les dérives susceptibles de menacer la cohésion nationale. Mais l’efficacité d’une réglementation dépend aussi des conditions dans lesquelles elle est appliquée.
Les procédures devront être clairement expliquées. Les critères d’autorisation et d’habilitation devront être connus à l’avance. Les délais devront être raisonnables. Les décisions administratives devront être motivées et les voies de recours réellement accessibles.
L’application de la loi devra également respecter un principe essentiel : l’égalité entre les confessions.
Une règle perdrait une grande partie de sa légitimité si elle était appliquée avec rigueur à certains et avec indulgence à d’autres. La confiance suppose la prévisibilité, l’impartialité et l’absence de discrimination.
Il faudra aussi tenir compte des réalités du terrain.
Une grande organisation nationale établie à Ouagadougou ne dispose pas des mêmes moyens qu’une petite association locale, une mosquée de quartier ou une communauté installée dans une zone rurale. La mise en conformité devra donc être accompagnée de pédagogie, de formations, d’outils simplifiés et, lorsque cela est nécessaire, de délais de transition.
La fermeté n’exclut pas l’accompagnement. L’autorité ne perd rien à expliquer. Elle se renforce lorsque les citoyens comprennent le sens des obligations qui leur sont imposées.
L’exigence de transparence financière devra, de la même manière, s’articuler avec l’autonomie légale et organisationnelle des communautés religieuses.
La traçabilité des ressources constitue une protection pour les fidèles, les responsables honnêtes et les institutions. Mais ses modalités pratiques doivent être accessibles, sécurisées et proportionnées à la taille des organisations concernées.
Une règle bien conçue ne doit pas seulement pouvoir être imposée. Elle doit pouvoir être comprise et effectivement respectée.
Le devoir particulier des intellectuels et des savants
Dans une période de sensibilité politique et religieuse, les intellectuels et les savants ne doivent devenir ni les avocats automatiques du pouvoir ni les porte-voix systématiques des mécontentements.
Leur rôle est plus difficile.
Ils doivent dire aux communautés religieuses que la foi ne dispense ni du respect des règles communes, ni de la transparence, ni de la responsabilité envers les autres citoyens.
Ils doivent également rappeler aux autorités que l’ordre public ne peut durablement être préservé sans la confiance, et que la confiance suppose l’équité, la pédagogie et le respect des libertés fondamentales.
Les intellectuels ne sont pas utiles lorsqu’ils se contentent d’applaudir. Ils ne le sont pas davantage lorsqu’ils transforment chaque réforme en occasion d’affrontement.
Leur responsabilité est de nommer les risques sans exagération, de signaler les déséquilibres sans provocation et de proposer des voies de dépassement.
Tierno Bokar nous appelle à la réconciliation. Cheikh Ahmadou Bamba nous rappelle que la maîtrise de soi est une force. Amadou Hampâté Bâ nous enseigne la responsabilité de la parole et la valeur de la solidarité. Ibn Khaldoun nous avertit qu’aucune société ne demeure stable lorsque la confiance et la cohésion disparaissent.
Ces enseignements ne sont ni des ornements littéraires ni des souvenirs réservés aux bibliothèques. Ils constituent des ressources pour penser notre présent.
Après l’adoption, le temps de l’explication
L’adoption d’une loi ne clôt pas la réflexion. Elle ouvre le temps plus délicat de l’appropriation, de l’application et de l’évaluation.
Un travail de vulgarisation paraît indispensable. Le contenu de la loi doit être expliqué dans un langage accessible et, autant que possible, présenté dans les principales langues nationales.
Les responsables religieux, les associations de femmes et de jeunes, les gestionnaires de lieux de culte, les collectivités territoriales et les services déconcentrés doivent comprendre précisément leurs droits et leurs obligations.
Des cadres réguliers de concertation entre l’administration et les différentes confessions permettront également de clarifier les dispositions qui suscitent des interrogations, de prévenir les interprétations contradictoires et d’identifier les difficultés concrètes rencontrées sur le terrain.
Le dialogue n’est pas une concession accordée à ceux qui refuseraient la loi. Il constitue une condition de son appropriation et de son efficacité.
Une communauté qui refuse toute adaptation risque de s’isoler. Une administration qui ne laisse aucune place à l’explication risque de renforcer les incompréhensions qu’elle cherche à prévenir.
La loi fixe le cadre, la sagesse doit en habiter l’application
La position responsable ne consiste pas à choisir entre l’État et les communautés religieuses.
Ils ne sont pas nécessairement des adversaires. Ils portent des responsabilités différentes, mais complémentaires.
Aux communautés religieuses reviennent la bonne gouvernance, la qualification des responsables, la maîtrise de la parole publique, la transparence et le respect des règles communes.
À l’État reviennent l’équité, la proportionnalité, l’explication, l’égalité de traitement et la garantie effective des recours.
Aux intellectuels et aux savants revient le devoir du discernement : soutenir ce qui favorise la paix, signaler ce qui pourrait créer des incompréhensions et préserver leur indépendance à l’égard des positions partisanes.
Notre pays a moins besoin de postures que de lucidité.
La paix ne se construit ni par la peur de l’autorité ni par la défiance envers la loi. Elle ne se construit pas davantage par la suspicion envers les croyants ou par le refus de toute réglementation.
Elle se construit par la justice, la responsabilité, le dialogue et la confiance.
La loi fixe un cadre. Les communautés doivent s’y conformer avec maturité. Les autorités doivent l’appliquer avec mesure. Les citoyens doivent pouvoir en discuter avec respect.
C’est à cette condition que le nouveau cadre juridique ne sera perçu ni comme une victoire de l’État sur les religions ni comme une concession faite aux communautés religieuses, mais comme une tentative collective d’organiser la liberté dans le respect du bien commun.
La force d’une loi ne réside pas seulement dans les sanctions qu’elle prévoit. Elle réside aussi dans la confiance qu’elle inspire, dans la justice de son application et dans sa capacité à préserver simultanément l’ordre public, la dignité des citoyens et la liberté des consciences.
Aux communautés, la responsabilité.
À l’État, l’équité.
Aux intellectuels, le discernement.
À tous, la sagesse nécessaire pour préserver la paix.
Professeur Mamadou Lamine SANOGO
Directeur de recherche en Sociolinguiste
INSS-CNRST
Source: LeFaso.net
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