L’intelligence artificielle s’impose progressivement dans les entreprises du monde entier. Mais pour l’Afrique, l’enjeu ne réside pas dans une simple adoption de ces technologies. Il consiste à les adapter aux réalités du continent afin d’améliorer durablement la santé, la sécurité et la performance au travail. C’est la conviction défendue par Dr Sounkalo Djibo à travers sa communication consacrée à l’intelligence artificielle au service de l’ergonomie en Afrique. C’était lors du Forum africain des technologies de la santé, de la sécurité et du bien-être au travail (AFRISST), tenu du 2 au 4 juillet 2026 à Ouagadougou.

L’intelligence artificielle nourrit autant d’espoirs que d’interrogations. Entre les promesses d’une productivité accrue et les craintes d’une déshumanisation du travail, le débat reste ouvert. Pour Dr Sounkalo Djibo, la véritable question est ailleurs. Il ne s’agit pas de savoir si la machine remplacera l’humain, mais de comprendre comment elle peut renforcer ses capacités à prévenir les risques, protéger sa santé et améliorer ses conditions de travail.

Cette vision, le chercheur l’a développée en invitant les entreprises africaines à considérer l’intelligence artificielle comme un outil stratégique au service de l’ergonomie, et non comme une simple innovation technologique. « L’intelligence artificielle ne remplace pas l’humain, elle augmente ses capacités d’analyse, d’anticipation et de prévention », soutient Dr Djibo.

L’Afrique face à un tournant technologique

Selon Dr Sounkalo Djibo, les mutations numériques redessinent profondément les organisations de travail. Les entreprises africaines doivent aujourd’hui relever un défi complexe. Celui de gagner en compétitivité tout en améliorant la santé et la sécurité de leurs travailleurs et en répondant à des standards internationaux de plus en plus exigeants.

Pour l’ergonome industriel, cette transformation ne peut être durable que si la technologie est mise au service de l’humain. Il rappelle que l’ergonomie poursuit un objectif d’adapter le travail aux capacités physiques, cognitives et organisationnelles des femmes et des hommes qui l’exercent. L’intelligence artificielle, explique-t-il, vient renforcer cette ambition en offrant de nouveaux outils d’observation, d’analyse et d’aide à la décision.

Quand l’intelligence artificielle devient un allié de l’ergonome

Pour le spécialiste, les progrès réalisés par ordinateur, l’apprentissage automatique, les objets connectés ou encore l’intelligence artificielle générative ouvrent des perspectives inédites pour la prévention des risques professionnels. Ces technologies permettent, selon lui, d’automatiser certaines observations de terrain, de détecter plus rapidement les situations à risque et d’améliorer la qualité des diagnostics. Elles donnent ainsi aux ergonomes et aux responsables hygiène, sécurité et environnement, des informations plus précises pour intervenir avant que les accidents ou les maladies professionnelles ne surviennent.

Mais Dr Djibo prend soin d’écarter toute vision techniciste. L’expertise humaine demeure, insiste-t-il, au cœur du processus. Les outils numériques assistent les professionnels ; ils ne remplacent ni leur jugement, ni leur expérience, ni leur capacité à comprendre la réalité du travail.

Des solutions conçues pour les réalités africaines

C’est sans doute sur ce point que le message du chercheur prend toute sa dimension. Pour lui, l’Afrique ne peut espérer tirer pleinement profit de l’intelligence artificielle en se contentant d’importer des modèles développés sous d’autres latitudes. Le déficit de spécialistes, la prédominance du secteur informel, les fortes chaleurs, la dispersion géographique des sites de travail ou encore le manque de données fiables imposent une approche différente. « Les solutions doivent être pensées à partir des réalités africaines », défend-il en substance.

Cette ambition passe notamment par la constitution de bases de données locales, la production de référentiels scientifiques africains et l’implication des travailleurs eux-mêmes dans la conception des démarches ergonomiques. À ses yeux, une intelligence artificielle pertinente est d’abord une intelligence artificielle qui comprend les contextes dans lesquels elle est appelée à intervenir. « Sans données africaines, il sera difficile de développer une intelligence artificielle véritablement adaptée aux entreprises du continent », prévient l’expert.

De la prévention à la performance

Au-delà de la prévention des risques, Dr Djibo voit dans l’intelligence artificielle un puissant levier d’amélioration de la performance des entreprises. Il évoque notamment l’analyse automatisée des postures pour limiter les troubles musculosquelettiques, les capteurs intelligents capables d’anticiper le stress thermique, les assistants conversationnels multilingues facilitant la diffusion des consignes de sécurité, les jumeaux numériques permettant de simuler les situations de travail ou encore les tableaux de bord prédictifs destinés aux responsables hygiène, sécurité et environnement (HSE).

Selon lui, ces outils offrent une capacité d’anticipation sans précédent. Ils permettent d’identifier les risques avant qu’ils ne produisent leurs effets, d’orienter les investissements de prévention et de mobiliser les ressources là où elles auront le plus d’impact. Les bénéfices dépassent ainsi largement le cadre de la santé au travail. En réduisant les troubles musculosquelettiques, l’absentéisme et les coûts cachés liés aux accidents, tout en améliorant la conformité aux référentiels internationaux, l’ergonomie augmentée devient, selon le chercheur, un véritable facteur de compétitivité.

Une révolution qui ne peut se faire sans l’humain

Pour autant, Dr Djibo refuse toute fascination pour la technologie. Selon lui, les performances de l’intelligence artificielle ne dispenseront jamais les organisations de respecter un certain nombre de principes fondamentaux. Gouvernance éthique, protection des données, validation scientifique des outils et participation active des travailleurs constituent, à ses yeux, les conditions indispensables d’une transformation réussie.

Le chercheur plaide ainsi pour une intelligence artificielle responsable, inclusive et transparente, capable d’accompagner les professionnels plutôt que de les marginaliser. Au-delà des usages immédiats, Dr Djibo invite déjà à regarder vers l’avenir. Il estime que la période 2026-2030 peut marquer l’émergence d’un véritable écosystème africain de l’intelligence artificielle appliquée à la santé et à la sécurité au travail.

Cette dynamique, explique-t-il, suppose une mobilisation conjointe des universités, des centres de recherche, des entreprises et des pouvoirs publics. Elle exige également des investissements soutenus dans la formation des ergonomes, des médecins du travail et des responsables HSE, le développement de solutions open source, le renforcement des collaborations scientifiques. À cela s’ajoutent l’intégration de ces innovations dans les politiques nationales de santé et de sécurité au travail. Pour Dr Djibo, l’Afrique dispose aujourd’hui d’une occasion rare de construire ses propres modèles plutôt que de subir ceux des autres.

Au terme de son intervention, Dr Sounkalo Djibo laisse entrevoir une conviction. Celle que l’intelligence artificielle ne constitue pas une menace pour l’ergonomie, mais une formidable opportunité de la réinventer. À condition d’investir simultanément dans les compétences humaines, la recherche appliquée et les technologies numériques, le continent peut bâtir, dit-il, une intelligence artificielle qui lui ressemble, fondée sur ses données, ses réalités et ses priorités. Pour le chercheur, c’est à cette condition que l’innovation technologique pourra devenir un véritable moteur de santé, de sécurité, de productivité et de compétitivité durable au profit des entreprises africaines.

Hamed Nanéma

Lefaso.net

Source: LeFaso.net