
Au cours du IVᵉ Salon international des professionnels de l’économie numérique de l’UEMOA (SIPEN-UEMOA) 2026, tenu les 14 et 15 juillet à Ouagadougou, et dans la volonté d’une souveraineté africaine en la matière, il a également été question de domestication des noms de domaine. Dans cet esprit, des participants, spécialistes du numérique, ont jeté les bases d’une alliance ouest-africaine. L’un des principaux artisans de la dynamique, Wilfried Quenum, CEO IT-NUM, président du FGI Bénin, situe sur les enjeux et contours du sujet.
Lefaso.net : En tant que professionnel du domaine du numérique, comment appréciez-vous ce cadre, le SIPEN-UEMOA ?
Wilfried Quenum : C’est justement ce genre de cadres que nous recherchons, pour pouvoir exporter nos voix dans plusieurs pays. C’est aussi l’occasion de rencontrer différents pairs. Cela n’a pas de prix.
Il est également question de la perspective d’Alliance ouest-africaine des noms de domaines (AOAN), sur laquelle vous venez de livrer une communication. De quoi s’agit-il, concrètement ?
Effectivement, nous sommes à l’origine de l’initiative sur l’Alliance ouest-africaine des noms de domaine. C’est une initiative qui permettra aux pays de s’intéresser davantage à la question, de pouvoir s’unir pour mener le même combat de développement des noms de domaine. De façon concrète, elle va permettre de renforcer les capacités et de mutualiser les expertises, de promouvoir les CCTLD nationaux dans l’espace régional, d’avoir une représentation régionale dans les fora internationaux, etc. C’est ce que j’ai présenté et à la fin, ça a fait l’unanimité. Maintenant, il faut passer à la phase opérationnelle et j’espère que cela va se poursuivre.
Quel est l’intérêt d’avoir un tel cadre, y a-t-il nécessité d’avoir des noms de domaine locaux ?
L’idée de fond de ce cadre commun, c’est que tous ont le même problème en matière de noms de domaine, très peu l’utilisent, et face aux difficultés techniques, économiques, aucun n’arrive, seul, à se développer convenablement. Donc, unir les forces pour faire face au même problème que chacun subit, je crois que c’est une bonne initiative. C’est comme à l’époque du COVID, chacun n’est pas resté seul dans son pays pour lutter contre l’épidémie, il y a eu une alliance de tous les pays du monde. C’est ainsi qu’on est parvenu à trouver la solution. C’est pareil dans ce domaine également.
Est-ce vraiment un enjeu pour les pays ?
Tout à fait ! Ce d’autant qu’on parle de souveraineté, d’identification. Je pourrais reconstituer la question en disant : est-ce que le passeport est un enjeu pour un État ? Est-ce que la nationalité est un enjeu pour un État ? Si oui, alors le nom de domaine l’est également, car il est l’équivalent du passeport sur internet. Quand quelqu’un a un site web.bf, on sait systématiquement qu’il a un lien direct avec le Burkina. Quand par exemple on a un site web.sn, on sait qu’il a un lien avec le Sénégal. Donc, c’est une identification forte. Aussi, il permet de savoir qui fait quoi et comment, pour qu’il y ait un environnement sécurisé, sain et de confiance.
La question de fiabilité et de qualité n’est-elle pas un préalable à la domestication des noms de domaine ?
Oui et non ! Prenons la chose autrement, la nourriture locale, par exemple. On a une bonne dame qui fait du riz dans une rue, et il y a un hôtel cinq étoiles qui fait également du riz. Est-ce pour cela que l’activité de la bonne dame va disparaître parce qu’on ne mangera que le riz préparé dans un cinq étoiles ? Non, le riz local, la cuisine locale a toute sa force. C’est l’identification. J’ai découvert aujourd’hui le « gonré », un plat local qui fait la fierté nationale. Le poulet flambé, c’est l’identité du Burkina ! Mais vous n’allez pas effacer ces identités pour dire qu’il y a un risque dans la cuisine, est-ce qu’il n’y a pas de microbes, etc. ? Là n’est pas la question. La question, c’est de valoriser. S’il y a des points faibles, on va les corriger. Mais on ne va pas rejeter le poulet flambé, qui est la particularité du Burkina. On ne va pas rejeter le « gonré », qui est l’identité nationale. Ce n’est pas parce que c’est fait par la bonne dame que ce n’est pas sain. Ce n’est pas parce que c’est fait par quelqu’un qui n’est pas riche que ce n’est pas mangeable. Donc, essayons de valoriser cela et que chacun s’y retrouve. C’est cela l’identification. L’idée, c’est qu’internet soit un monde et surtout que chacun sache s’y reconnaître.
Internet offre certes beaucoup de possibilités, mais il y a aussi le revers de la médaille, surtout quand on établit le lien avec la jeunesse africaine. Quel conseil donneriez-vous pour qu’il soit davantage un outil d’opportunités ?
Justement, c’est pour cela qu’on parle de cadre de gouvernance de l’internet ; c’est savoir comment façonner internet pour qu’il soit un espace sécurisé pour tout le monde. Donc, je dis à tout le monde de contribuer sur la manière de façonner internet. Aujourd’hui, on a l’impression que tout le monde pense qu’internet est fait pour construire, personne ne se dit qu’elle peut modifier la manière de faire fonctionner internet. Et c’est cela le cadre juridique. On peut décider de définir comment Internet sera exploité dans un pays, comment il sera mieux orienté. Et cela fait partie des lots de réflexions de l’alliance que nous sommes en train de mettre en place, pour faire passer le message aux dirigeants, aux intéressés, pour dire qu’on peut faire les choses de telle manière plutôt que de subir comme si on ne peut rien modifier. À titre illustratif, aujourd’hui, beaucoup de pays se plaignent de TikTok, en indexant la prolifération des comportements qui choquent les mœurs, c’est devenu un réseau problématique. Justement, quand on sait contrôler, on peut être en train de réguler ces contenus, la manière dont cela sera. Ça se discute autour d’une table, dont le sujet sera « gouvernance de l’Internet ». Et la gouvernance de l’internet inclut les noms de domaine, l’utilisation, le fonctionnement, etc. Donc, ce n’est pas mauvais ; en toute chose, il y a un bon et un mauvais côté, il faut savoir corriger le mauvais côté.
En un mot, l’Afrique doit donc paramétrer internet pour convenir à ses réalités et besoins ?
Exactement ! On doit réguler internet qui fonctionne suivant nos besoins et non qu’on l’utilise tel qu’on le connaît pendant les années, fait par les autres. Aujourd’hui, internet peut être construit suivant nos réalités et suivant nos besoins et urgences.
Une volonté politique, donc ?
La volonté de tout le monde : politique, privé, simples utilisateurs, etc. Tout le monde peut faire modifier le fonctionnement de l’internet.
Entretien réalisé par O. L.
Lefaso.net
Source: LeFaso.net


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