Invisible mais omniprésente, la pollution atmosphérique représente aujourd’hui un défi majeur de santé publique. Dans le cadre du Programme de formation en épidémiologie de terrain (FETP), le lieutenant-colonel Idrissa Ouédraogo, inspecteur des eaux et forêts et expert en faune, a consacré ses recherches à l’évolution des concentrations des matières aérodynamiques PM2,5 et PM10 dans l’air à Ouagadougou. Son étude, menée à partir des données du système national de surveillance de la qualité de l’air, met en évidence des niveaux de pollution largement supérieurs aux recommandations nationales et à celles de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Dans cet entretien accordé à Lefaso.net, il revient sur les principaux enseignements de ses travaux, leurs implications pour la santé publique et les actions à envisager pour améliorer la qualité de l’air que respirent les Ouagalais. Le lieutenant-colonel Idrissa Ouédraogo est inspecteur des eaux et forêts, expert en faune et chef de service des aménagements des aires de protection faunique à la Direction générale des eaux et forêts. Désormais certifié épidémiologiste de terrain de niveau intermédiaire, il œuvre également au renforcement de la surveillance des maladies à l’interface entre la santé humaine, animale et environnementale, conformément à l’approche « Une seule santé ».

Lefaso .net : Vous faites partie de la cohorte 2026 du Programme de formation en épidémiologie de terrain (FETP). Que représente cette formation dans votre parcours ?

Lieutenant-colonel Idrissa Ouédraogo : Avant d’intégrer la formation de niveau intermédiaire, j’intervenais déjà dans le Programme de formation en épidémiologie de terrain (FETP) en tant que mentor au niveau de la base. Cette expérience m’a permis de mesurer toute l’importance de ce programme dans le renforcement de la surveillance des maladies et de la réponse aux urgences sanitaires.

Dans le domaine de la faune, nous sommes de plus en plus confrontés à des maladies émergentes, dont plusieurs trouvent leur origine dans les interactions entre les animaux, l’environnement et l’homme. Il nous est donc apparu indispensable de renforcer nos compétences en épidémiologie afin de mieux contribuer à la mise en place d’un système efficace de surveillance des maladies au niveau de la faune. Lorsque cette opportunité de formation s’est présentée, je n’ai pas hésité à la saisir. Aujourd’hui, je suis convaincu qu’elle constitue un véritable atout pour améliorer la détection précoce des maladies animales et renforcer les mécanismes de prévention dans une approche intégrée de la santé.

Le lieutenant-colonel Idrissa Ouédraogo est inspecteur des eaux et forêts, expert en faune et chef de service des aménagements des aires de protection faunique à la Direction générale des eaux et forêts.

Pourquoi avoir choisi de travailler sur la pollution de l’air à Ouagadougou ?

Au départ, ce choix n’était pas arrêté. Dans le cadre de la formation, chaque participant devait identifier une problématique de santé publique à partir de données de surveillance disponibles, puis élaborer un protocole de recherche. En explorant différentes thématiques, nous nous sommes rapidement rendu compte que la pollution de l’air constituait un enjeu majeur de santé publique, mais qu’elle restait encore peu étudiée à partir des données nationales. Nous avons alors échangé avec le directeur du Laboratoire d’analyse de la qualité de l’environnement (LAQE), qui nous a indiqué que des données de surveillance existaient déjà et pouvaient être exploitées afin d’analyser l’évolution de la qualité de l’air à Ouagadougou.

C’est ainsi que nous avons orienté notre étude vers l’analyse de ces données, en nous intéressant plus particulièrement aux particules fines PM2,5 et PM10. Au regard de la littérature scientifique, ces particules sont reconnues comme étant parmi les polluants atmosphériques les plus nocifs pour la santé humaine. Elles sont associées à de nombreuses maladies respiratoires, cardiovasculaires et à d’autres affections chroniques. Il nous a donc semblé pertinent d’évaluer leur évolution afin de mieux comprendre le niveau d’exposition des populations.

Que sont les particules PM2,5 et PM10 et pourquoi sont-elles dangereuses ?

L’air que nous respirons est constitué d’un mélange de gaz et de particules en suspension. Parmi les gaz, on retrouve notamment le dioxyde de carbone (CO₂), le dioxyde d’azote, le dioxyde de soufre, l’ozone troposphérique ainsi que plusieurs composés organiques volatils. À côté de ces gaz, l’air contient également des particules solides extrêmement fines appelées particules aérodynamiques. Ces particules sont classées selon leur diamètre. Les PM10 correspondent à des particules dont le diamètre est inférieur à 10 micromètres, tandis que les PM2,5 sont encore plus petites, avec un diamètre inférieur à 2,5 micromètres.

En raison de leur très faible taille, elles peuvent pénétrer profondément dans les voies respiratoires et atteindre les poumons, voire la circulation sanguine. Les nombreuses études scientifiques consultées dans le cadre de notre recherche montrent que ces particules sont impliquées dans plusieurs problèmes de santé, notamment les infections respiratoires, les maladies cardiovasculaires et cardio-respiratoires. Elles aggravent également l’état de santé des personnes souffrant déjà de maladies chroniques. C’est ce qui explique l’attention particulière accordée aujourd’hui aux PM2,5 et aux PM10 dans les politiques de surveillance de la qualité de l’air.

Comment avez-vous procédé pour mesurer la présence de ces particules dans l’air de Ouagadougou ?

Notre étude ne consistait pas à installer nous-mêmes des équipements de mesure. Nous nous sommes appuyés sur les données du système national de surveillance de la qualité de l’air mis en place par la direction du Laboratoire d’analyse de la qualité de l’environnement (LAQE). Ce dispositif repose sur plusieurs équipements spécialisés. Il y a notamment le DustTrak, un appareil portatif qui est installé sur un site précis afin de mesurer, en temps réel, les concentrations des différents polluants présents dans l’air. Le laboratoire expérimente également des capteurs EcoSmart, qui fonctionnent de manière continue.

Ces capteurs enregistrent les concentrations des différents polluants atmosphériques et transmettent automatiquement les données vers une plateforme de stockage, à partir de laquelle elles peuvent être extraites et analysées. Pour notre recherche, nous avons procédé à un échantillonnage raisonné. Les mesures disponibles n’étant pas réalisées de façon continuent sur tous les sites, nous avons retenu uniquement les stations où les données avaient été collectées pendant au moins deux années consécutives. Cette approche nous a permis d’étudier l’évolution des concentrations dans le temps.

Les concentrations moyennes journalières des PM10 à Kossodo et au rond-point de la Patte d’oie de 2023 et 2024 en fonction des seuils nationaux et OMS.

Nous avons également choisi des sites présentant des caractéristiques différentes afin de comparer l’influence de plusieurs facteurs environnementaux. Ainsi, le rond-point de la Patte d’oie représentait une zone fortement soumise au trafic routier, Kossodo une zone à forte activité industrielle, tandis que le Centre hospitalier universitaire Yalgado-Ouédraogo constituait un site moins directement exposé à ces sources de pollution. Cette diversité nous a permis de mieux apprécier les variations spatiales des concentrations de particules fines.

Les niveaux de pollution observés à Ouagadougou sont-ils préoccupants ?

Oui, les résultats obtenus sont préoccupants. À partir des données recueillies, nous avons réalisé plusieurs représentations graphiques afin d’observer l’évolution des concentrations des particules fines selon les périodes et les différents sites de mesure. Les analyses montrent clairement que les niveaux enregistrés à Ouagadougou dépassent largement les valeurs recommandées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et, dans certains cas, les normes nationales existantes. Pour les PM2,5, l’OMS recommande une concentration journalière ne dépassant pas 15 microgrammes par mètre cube d’air.

Or, au cours de certaines campagnes de mesure, nous avons enregistré des concentrations pouvant atteindre près de 600 microgrammes par mètre cube, soit plusieurs dizaines de fois la valeur recommandée. S’agissant des PM10, la recommandation de l’OMS est fixée à 45 microgrammes par mètre cube, tandis que la réglementation nationale prévoit une limite de 300 microgrammes par mètre cube. Pourtant, certaines mesures effectuées à Ouagadougou ont dépassé 1 000 microgrammes par mètre cube.

Ces résultats montrent que les habitants de la capitale sont régulièrement exposés à des concentrations élevées de particules fines. Il convient toutefois de replacer ces données dans leur contexte. Le Burkina Faso est un pays sahélien fortement influencé par les poussières désertiques provenant du Sahara, notamment pendant certaines périodes de l’année. Cette situation naturelle contribue à augmenter les concentrations de particules dans l’air. Néanmoins, les activités humaines, en particulier le trafic routier, les émissions industrielles et d’autres sources de pollution urbaine, viennent accentuer ce phénomène. C’est l’ensemble de ces facteurs qui explique les niveaux observés dans notre étude.

Quelles catégories de personnes sont les plus exposées ?

Toutes les personnes qui vivent à Ouagadougou respirent cet air et sont donc concernées par cette pollution. Cependant, certaines catégories de la population présentent une vulnérabilité beaucoup plus importante. Les jeunes enfants figurent parmi les plus exposés. Leur organisme est encore en développement et leurs systèmes respiratoire et cardiovasculaire demeurent particulièrement sensibles aux effets des particules fines. Une exposition prolongée peut avoir des conséquences importantes sur leur santé. Les personnes âgées constituent également un groupe à risque.

Avec l’âge, les capacités de l’organisme à faire face aux agressions extérieures diminuent, ce qui augmente la sensibilité aux effets de la pollution atmosphérique. Enfin, les personnes vivant avec des maladies chroniques, notamment les maladies respiratoires ou cardiovasculaires, sont particulièrement vulnérables. Chez elles, l’inhalation de fortes concentrations de particules fines peut aggraver l’évolution de la maladie, provoquer des complications ou entraîner des épisodes aigus nécessitant une prise en charge médicale.

C’est pourquoi la surveillance de la qualité de l’air représente un véritable enjeu de santé publique. Elle permet non seulement d’informer les populations, mais aussi de mieux protéger les personnes les plus fragiles face aux risques liés à la pollution atmosphérique.

Votre recherche fait-elle des recommandations ou propose des solutions pour permettre de réduire cette pollution de l’air ? Au niveau individuel, que peut faire chacun pour participer à réduire cette pollution ?

Il n’existe malheureusement pas de solution miracle pour éliminer la pollution de l’air. L’air est un élément en mouvement permanent ; on ne peut pas l’arrêter pour le dépolluer avant de le remettre en circulation. La meilleure stratégie consiste donc à agir sur les sources de pollution et à modifier nos comportements afin de réduire les émissions de polluants dans l’atmosphère.

Notre étude formule plusieurs recommandations. La première est de renforcer le couvert végétal dans la ville de Ouagadougou. Nous avons constaté que les sites les plus végétalisés présentaient généralement des concentrations de particules fines plus faibles. Les arbres jouent un rôle important en limitant la dispersion des poussières et en améliorant la qualité de l’air.

Nous recommandons également aux autorités de poursuivre les actions visant à réduire les émissions liées au trafic routier, notamment en renforçant le contrôle des véhicules les plus polluants et en encourageant des modes de transport plus durables. Au niveau individuel, chacun peut aussi contribuer à améliorer la qualité de l’air. Nous encourageons les populations à privilégier, lorsque cela est possible, les transports en commun, le covoiturage ou les déplacements non-motorisés afin de limiter le nombre de véhicules en circulation.

Notre étude montre d’ailleurs que le rond-point de la Patte d’Oie enregistre les concentrations les plus élevées parmi les sites étudiés. Cette situation s’explique principalement par l’intensité du trafic routier, mais aussi par le faible couvert végétal dans cette zone. Ces observations confirment l’importance de conjuguer les efforts de végétalisation et de réduction des émissions pour améliorer durablement la qualité de l’air. En définitive, la lutte contre la pollution atmosphérique est une responsabilité collective. Les pouvoirs publics, les collectivités, les entreprises et chaque citoyen ont un rôle à jouer pour préserver un air plus sain.

« Les résultats mettent en évidence une pollution atmosphérique préoccupante, caractérisée par des concentrations élevées, des variations spatio-temporelles marquées et une non-conformité généralisée aux lignes directrices de l’Organisation mondiale de la santé ».

Après cette recherche, quelles sont vos perspectives de recherche ou d’actions dans le sens de la pollution de l’air ?

Cette étude constitue une première étape. Elle nous a permis de décrire les niveaux de pollution atmosphérique à Ouagadougou et d’identifier les principaux sites où les concentrations de particules fines sont les plus élevées. La suite logique consiste désormais à mieux mesurer les conséquences sanitaires de cette exposition. Notre principale perspective est d’établir une corrélation entre les concentrations de PM2,5 et PM10 et les données relatives aux maladies respiratoires enregistrées dans les formations sanitaires de Ouagadougou. Les connaissances scientifiques montrent déjà que ces particules fines favorisent les infections respiratoires et aggravent les maladies cardio-respiratoires, en particulier chez les enfants, les personnes âgées et les personnes vivant avec des maladies chroniques.

Toutefois, il est important de disposer de données locales afin de mieux quantifier cet impact dans le contexte burkinabè. Nous souhaitons donc approfondir cette recherche en analysant les données sanitaires disponibles afin d’évaluer le lien entre les épisodes de forte pollution atmosphérique et l’évolution des maladies respiratoires dans la capitale. Ces résultats pourraient constituer une base scientifique utile pour orienter les politiques publiques de prévention et de protection de la santé des populations.

Avez-vous un message à adresser aux habitants de la ville de Ouagadougou sur la qualité de l’air qu’ils respirent ?

J’aimerais rappeler que l’air est une ressource vitale. Nous respirons chaque jour sans toujours prêter attention à sa qualité, alors qu’elle influence directement notre santé et notre bien-être. La pollution atmosphérique favorise de nombreuses maladies, notamment les affections respiratoires et cardio-respiratoires. Ses effets sont particulièrement préoccupants chez les enfants, les personnes âgées et les personnes vivant avec des maladies chroniques. Il est donc essentiel que chacun prenne conscience de cet enjeu. Au-delà des actions attendues des pouvoirs publics, chaque citoyen peut contribuer à améliorer la qualité de l’air. Planter des arbres, préserver les espaces verts, privilégier les transports en commun lorsque cela est possible et adopter des comportements plus respectueux de l’environnement sont autant de gestes qui participent à réduire les émissions de particules fines.

Je lance donc un appel à tous les habitants de Ouagadougou : faisons de la lutte contre la pollution atmosphérique une responsabilité collective. En agissant ensemble, nous pouvons contribuer à offrir aux générations actuelles et futures un environnement plus sain et un air de meilleure qualité à respirer.

Farida Thiombiano

Lefaso.net

Source: LeFaso.net