Ingénieur en informatique de formation, Hamed Zamtako aurait pu poursuivre une carrière loin des poulaillers et des cages d’élevage. Il a pourtant choisi, depuis 2016, de se consacrer à un volatile encore peu connu au Burkina Faso : la caille. Une reconversion qui n’a pas été sans difficultés, entre manque de financement, problèmes d’alimentation et débouchés incertains. Mais au fil des années, l’ancien informaticien a surtout transformé son expérience en un espace de transmission pratique.

Dans l’univers de Hamed Zamtako, les écrans et les lignes de code ont laissé place aux cages, aux œufs, aux cailleteaux et au bruit en continu. Pourtant, l’actuel éleveur revendique encore l’héritage de sa formation initiale. La rigueur, l’analyse, la gestion des processus et la capacité à chercher l’information, selon lui, sont utiles dans l’élevage de cailles. « Ma formation académique m’a permis de pouvoir dompter ce mode d’élevage », convainc-t-il.

Chez lui, la reconversion n’est donc pas vécue comme une rupture brutale mais comme un déplacement de compétences. Ce qu’il avait appris devant un ordinateur, il l’a progressivement appliqué dans un élevage. Et d’ailleurs, pour apprendre ce nouveau métier, il s’est principalement tourné vers internet, qu’il maîtrisait déjà. Cette capacité à chercher, comparer, comprendre et expérimenter lui permet de faire ses premiers pas dans un secteur dont il ne connaissait rien au départ.

Une envie de ne pas faire comme tout le monde

Au Burkina Faso, lorsqu’on évoque l’élevage avicole, le poulet vient rapidement à l’esprit. La caille, elle, reste loin derrière. C’est justement ce qui attire Hamed Zamtako. Au fil de ses recherches, il découvre les possibilités offertes par cet oiseau négligé et commence à envisager une autre voie. « Pourquoi ne pas diversifier un peu la vie agricole au Burkina ? Au lieu de faire comme les autres, essayons d’initier et de développer un peu un autre canal pour diversifier un peu le domaine », se questionne-t-il. Ce choix est aussi lié à une passion qui naît progressivement au contact de l’oiseau. Plus il se documente, plus il se convainc que la caille peut trouver sa place dans le paysage agricole burkinabè.

Hamed Zamtako déplore que les institutions financières trouvent que l’élevage de cailles est une filière à risque

En 2016, il commence véritablement à développer son activité. Mais entre l’idée et la réalité, le chemin est loin d’être simple. Comme beaucoup de jeunes entrepreneurs, Hamed Zamtako se retrouve rapidement confronté à la question du financement. Le problème n’est pas seulement de trouver de l’argent pour commencer. Il faut aussi trouver des mécanismes de financement adaptés à une activité agricole dont les résultats ne peuvent pas toujours être immédiats. Selon lui, les conditions proposées par certaines institutions financières ne permettent pas toujours aux jeunes promoteurs de se lancer sereinement. Le coût du crédit et les délais de remboursement peuvent devenir des obstacles supplémentaires. À cela s’ajoute la perception du risque. « À tout moment, on nous a signalé que c’est un projet à risque. Il fallait compter sur soi-même et se priver vraiment de beaucoup de choses pour économiser et réinjecter », se souvient-il. Dans ces conditions, il indique que même l’entourage peut hésiter à soutenir un tel projet. Derrière l’image de l’entrepreneur qui semble aujourd’hui avoir trouvé son équilibre, il y a eu des sacrifices, des renoncements et des périodes où il fallait simplement tenir sans rien. Pourtant, la difficulté financière n’a pas été la seule !

Nourrir les cailles, l’autre combat

Au début de son aventure, Hamed Zamtako se heurte également au problème de l’alimentation. Quand l’élevage commence à prendre son essor, il constate que les aliments disponibles ne sont pas toujours adaptés aux besoins spécifiques des cailles. Les formulations sont encore insuffisamment adaptées. Or, dans un élevage, l’alimentation est loin d’être un détail. Elle conditionne la croissance, la reproduction et, plus largement, la viabilité de l’activité. Il lui a donc fallu composer avec cette réalité pour rechercher des solutions et continuer à expérimenter. À cela s’ajoute celle de l’écoulement, car produire une caille est une chose, convaincre les consommateurs de l’acheter et de la consommer en est une autre. La caille demeure un produit relativement jeune dans les habitudes alimentaires de nombreux Burkinabè. Hamed Zamtako comprend assez tôt qu’il ne suffit pas de produire, mais qu’il faut aussi communiquer. En 2020, il organise une première initiative de promotion autour de la caille. Il ouvre son espace aux visiteurs et leur permet de découvrir l’élevage, mais aussi de déguster les produits. En 2021, il renouvelle l’expérience sur ses propres fonds. Ces initiatives contribuent progressivement à donner de la visibilité à la filière. Son objectif, souligne-t-il, n’est donc pas uniquement de réussir son propre projet. Il veut voir la filière grandir.

« Nous avons décidé de mener une étude pour trouver un aliment spécifique pour les cailles, vu que la filière est prometteuse », explique Wendlasida Simporé, élève ingénieur de conception de l’université Daniel Ouezzin Coulibaly.

« Je ne vois pas ceux que j’accompagne comme des concurrents »

Lorsqu’on lui demande de parler de ses moments de fierté, Hamed Zamtako ne commence pas par les chiffres de production. Il parle des jeunes et des femmes qu’il a accompagnés à se lancer. Des personnes qui, après avoir appris auprès de lui, sont reparties installer leur propre activité. « Quand tu accompagnes des jeunes et des femmes qui vont aller s’installer dans leur propre activité, c’est satisfaisant, surtout pour le domaine de l’élevage », explique-t-il. Ce qui le touche surtout, ce sont les retours de ceux qu’il a accompagnés. « Ils reviennent tout le temps avec des bénédictions et des remerciements. C’est déjà une fierté de contribuer quand même à l’évolution de la vie de quelqu’un », confie-t-il. Pour lui, la réussite ne se résume plus à ce qui sort de son élevage, mais elle se mesure aussi à ce que d’autres parviennent à construire après leur passage auprès de lui. Depuis plusieurs années, sa cailleterie est un lieu d’apprentissage pour des étudiants qui font des recherches. Il raconte avoir accueilli des stagiaires pendant plusieurs mois.

Wendlasida Simporé est l’un d’eux. Élève ingénieur de conception à l’université Daniel Ouezzin Coulibaly de Dédougou, il effectue auprès de lui un stage consacré à l’étude de deux types d’aliments et de leurs effets sur la croissance et les performances des cailles japonaises. L’objectif est de contribuer à la réflexion sur la mise au point d’un aliment davantage adapté à ces oiseaux. Pour le stagiaire, le choix de cette exploitation tient à son expérience dans la production de cailles. Mais au-delà de l’aspect technique, il retient surtout la disponibilité de Hamed Zamtako. Il le décrit comme « un homme ouvert » et lui adresse des encouragements pour continuer à accueillir des étudiants.

Razack Zoelégré, technicien de la ferme, travaille avec Hamed Zamtako depuis plus de 3 mois

C’est aussi ce que pense Razack Zoelégré, technicien et chef d’équipe de la cailleterie. Pour lui qui côtoie Hamed Zamtako au quotidien, il trouve que c’est un homme visionnaire. « Hamed Zamtako, il faut dire que c’est un monsieur qui est très ouvert et qui est accessible », témoigne-t-il. En cas de problème, les équipes peuvent s’asseoir avec lui pour chercher une solution. Ces témoignages présentent un homme qui, derrière le statut de promoteur, reste présent dans le quotidien de ceux qui travaillent autour de lui.

Dans certains secteurs, transmettre son savoir peut être perçu comme une manière de fabriquer ses propres concurrents, mais Hamed Zamtako défend exactement l’idée inverse. « Je ne vois pas ceux que j’accompagne comme des concurrents », affirme-t-il. Pour lui, les personnes qu’il accompagne sont des partenaires potentiels et surtout des acteurs supplémentaires capables de faire grandir la filière. Il considère que le développement de la caille au Burkina Faso ne peut pas reposer sur quelques producteurs isolés. Si la filière doit véritablement prendre de l’ampleur, il faudra davantage d’acteurs, davantage de compétences et surtout une meilleure organisation.

Un secteur qui cherche encore sa place…

Aujourd’hui, Hamed Zamtako estime que la demande existe mais la filière reste confrontée à des problèmes de structuration. Les producteurs sont encore dispersés, les prix ne sont pas toujours harmonisés et les débouchés ne sont pas suffisamment organisés. Pour lui, il est nécessaire que les acteurs se regroupent en association, en coopérative ou sous une autre forme pour défendre collectivement leurs intérêts. Il appelle également à davantage de communication autour de la filière et à une implication plus forte des pouvoirs publics. « Si davantage de personnes doivent se lancer, elles ont besoin de trouver un secteur déjà organisé, avec des repères, des débouchés et des interlocuteurs », pense-t-il.

La viande de caille est une volaille fine et peu calorique qui offre une excellente source de protéines de haute qualité, de fer, de vitamines du groupe B et de minéraux essentiels comme le zinc et le phosphore, tout en restant très pauvre en graisses

Également, la question de la transformation préoccupe Hamed Zamtako. La commercialisation de la chair fraîche constitue encore une part importante de l’activité. Mais, selon lui, le développement de véritables produits transformés permettrait d’aller plus loin. Il imagine ainsi un secteur où des transformateurs pourraient travailler directement avec les producteurs, sécuriser leurs approvisionnements et développer des produits destinés à différents types de consommateurs. « Si notre ministère de tutelle fait la promotion de la caille, cela va aussi susciter plus d’intérêts chez les producteurs et les consommateurs. »

Hamed Zamtako souhaite davantage de recherche, notamment sur la génétique, l’alimentation et l’amélioration des performances. Il évoque également des collaborations possibles avec des chercheurs et des partenaires intéressés par le développement de la caille. Mais son ambition principale est de voir naître une véritable organisation professionnelle. Pour lui, la structuration permettrait de résoudre une partie des problèmes actuels et surtout de donner de la visibilité à ceux qui souhaitent se lancer. Lorsqu’il s’adresse aux jeunes qui souhaitent entreprendre dans l’élevage, Hamed Zamtako ne leur promet pas une réussite facile. Il leur demande plutôt de commencer. « Il faut une décision au départ », insiste-t-il.

Selon lui, il n’est pas nécessaire de disposer immédiatement de moyens importants. Il faut commencer avec ce que l’on possède, tout en recherchant un accompagnement technique sérieux. Il estime également que la formation est essentielle. Dans l’élevage de cailles, explique-t-il, les bases techniques peuvent être maîtrisées rapidement lorsqu’on bénéficie d’un bon encadrement. Mais il faut ensuite savoir vendre, trouver des débouchés et construire sa clientèle.

Il serait réducteur de résumer Hamed Zamtako à un informaticien devenu éleveur de cailles. Son parcours est surtout celui d’un homme qui a choisi une voie différente par instinct et qui a persévéré malgré les difficultés. Aujourd’hui, son engagement permet de développer peu à peu une réponse concrète aux défis de la sécurité alimentaire.

Farida Thiombiano

Lefaso.net

Source: LeFaso.net