À Kaya, dans la région des Koulsé, l’artisanat redonne espoir à des personnes déplacées internes vivant avec un handicap visuel. Au sein de l’Association Wend Waoga des aveugles et malvoyants de Kaya (AWAMK), elles apprennent un métier pour gagner leur autonomie financière.

Samedi 10 octobre 2026, sous un soleil de plomb à 12h34. Au secteur 5 de Kaya, au siège de l’Association Wend Waoga des aveugles et malvoyants de Kaya (AWAMK), la scène est saisissante pour celui qui découvre les lieux pour la première fois. À la manière d’abeilles ouvrières, des personnes aveugles et malvoyantes s’activent avec patience et minutie. Leurs mains agiles entrelacent les cordes et dessinent des motifs géométriques. Elles donnent progressivement forme à des lits picots et à des fauteuils artisanaux tressés. Le toucher, l’expérience et le savoir-faire guident leurs gestes.

Le siège de l’AWAMK est situé en face du Centre hospitalier régional (CHR) de Kaya.

Parmi ces artisans tresseurs, Hamidou Ouédraogo s’active à la confection d’un lit picot. À 32 ans, il porte les blessures de deux épreuves. La première remonte à son adolescence. Il n’a que 13 ans lorsqu’un incident survient sur le site d’orpaillage sur lequel il travaille. Du sable pénètre dans ses yeux. Malgré les consultations médicales, il perd définitivement la vue. La seconde épreuve est survenue plusieurs années plus tard, dans sa localité d’origine, Barsalogho. Les attaques terroristes ont progressivement bouleversé le quotidien des habitants. Elles ont fini par contraindre sa famille à tout abandonner.

« Dès 19h, nous étions obligés de nous réfugier dans nos maisons, car les tirs pouvaient commencer à partir de 20h. Souvent, des rafales atteignaient les concessions. Certaines attaques survenaient également dans la matinée, nous obligeant à fuir. Nous avons perdu plusieurs membres de notre famille, dont un frère qui était Volontaire pour la défense de la patrie, ainsi qu’un autre de mes grands-frères », confie-t-il, la voix tremblante à l’évocation de ses proches disparus.

Pour sa mère, rester à Barsalogho représentait un danger supplémentaire pour son fils. « Elle craignait pour ma sécurité. En raison de ma cécité, elle estimait que j’aurais davantage de difficultés à fuir en cas d’attaque », explique-t-il.

Hamidou Ouédraogo, père d’une fille et de deux garçons, a pu scolariser ses enfants grâce à l’artisanat.

La famille a finalement quitté Barsalogho pour rejoindre Kaya il y a sept ans. Elle s’est installée dans une maison en location au secteur 5. Ce déplacement lui a permis de s’éloigner des violences. Mais Hamidou Ouédraogo doit désormais affronter une autre difficulté : trouver une activité pour subvenir aux besoins de sa famille malgré son handicap. En 2022, alors qu’il traverse une période de découragement, il apprend l’existence de l’AWAMK. Cette association propose gratuitement des cours d’alphabétisation en braille et des formations en artisanat.

Les bénéficiaires y apprennent notamment à confectionner des lits picots, des chaises, des sacs ainsi que des filets de football et de volley-ball. Il décide de s’y rendre pour recevoir une formation.

Désormais, Hamidou Ouédraogo ne dépend plus entièrement de son entourage. Grâce au tressage artisanal, il dispose d’une activité génératrice de revenus. Son épouse, qui est voyante, exerce une activité commerciale au marché de Kaya. Ensemble, ils subviennent aux besoins de leurs trois enfants sans recourir à la mendicité.

Pour Hamidou Ouédraogo, les locaux de l’association sont plus qu’un simple lieu de travail. Ils constituent également un espace de partage, de réconfort et de solidarité.

« Au-delà des revenus, le centre nous apporte un soutien moral. Nous échangeons, partageons des moments de convivialité et retrouvons progressivement le sourire. Le fait de côtoyer des personnes confrontées à des difficultés semblables nous aide à atténuer notre souffrance », témoigne-t-il.

Le fils de Hamidou Ouédraogo le regardant attentivement pendant qu’il s’applique à la tâche.

À quelques pas de Hamidou Ouédraogo, Wenyélé Sebgo travaille à la confection d’un fauteuil artisanal tressé. Né en 1999, il a perdu la vue à l’âge de sept ans, à la suite d’une maladie oculaire. Comme Hamidou Ouédraogo, il a connu les horreurs de la guerre.

Natif du village de Ouayalgué, dans la commune de Bouroum, il a été contraint de fuir avec ses proches lorsque les attaques terroristes ont atteint leur localité. La famille a d’abord trouvé refuge à Bouroum, chef-lieu de la commune. Mais face à la persistance de l’insécurité, elle a dû reprendre la route, cette fois en direction de Tougouri, dans l’espoir d’y retrouver un peu de tranquillité. Les violences ont cependant gagné cette localité également, contraignant la famille à se déplacer à Kaya en 2023. Après ces déplacements successifs, il lui fallait trouver les moyens de vivre dignement.

C’est grâce à un ami que Wenyélé Sebgo a découvert l’existence de l’AWAMK. Celui-ci l’a aidé à obtenir le numéro de téléphone du président de l’association, Antoine Nabasnogo Ouissogonoma. Après un premier échange téléphonique, Wenyélé Sebgo a été accueilli à l’association. Il y a appris le métier d’artisan tresseur. Depuis, Wenyélé Sebgo dispose d’une activité génératrice de revenus qui lui permet de contribuer à la prise en charge de sa famille. Au-delà de cette autonomie financière, l’association lui a permis de faire une rencontre inattendue. Entre les cordes entrelacées et les ouvrages confectionnés, des histoires d’amour prennent également forme. Plusieurs couples se sont constitués au sein de l’association. Wenyélé Sebgo a lui aussi été touché par la flèche de Cupidon. Aveugle comme lui, la jeune femme était venue suivre une formation en artisanat. Au fil des jours, les deux ont fait connaissance et se sont rapprochés. Ils ont ensuite décidé de construire leur vie ensemble. De cette union est né un petit garçon, aujourd’hui âgé de deux ans.

« Des membres de notre communauté ont été tués lors des attaques », relate Wenyélé Sebgo avec une teinte d’émotion.

Wenyélé Sebgo reste néanmoins préoccupé par le sort des personnes aveugles qui vivent toujours dans l’isolement et la précarité. « De nombreuses personnes aveugles vivent encore aujourd’hui dans la précarité, sans accès à un centre de formation. Certaines d’entre elles dépendent entièrement de leur entourage pour se nourrir et satisfaire leurs besoins essentiels. Il est donc indispensable de les accompagner vers l’autonomie », plaide-t-il.

À l’AWAMK, la quête d’autonomie se conjugue aussi au féminin. Selon son président Antoine Nabasnogo Ouissogonoma, sur les 52 membres que compte l’association, 35 sont des femmes. Plus de 20 Personnes déplacées internes (PDI) prennent également part aux activités, sans nécessairement être membres. Parmi ces femmes figure Kadidia Sawadogo. Née en 1996, elle est aveugle de naissance. Elle aussi a connu les affres de la guerre. Avec sa famille, elle a été contrainte de fuir Namissiguima.

Wenyélé Sebgo souhaite que l’association renforce ses actions de sensibilisation à travers les radios afin de faire connaître ses activités à davantage de personnes aveugles et malvoyantes.

« L’insécurité a rendu notre quotidien très difficile. Nous ne pouvions plus nous réunir en toute tranquillité, car les groupes armés nous menaçaient, surtout les soirs. Des membres de notre communauté ont été tués », raconte-t-elle avec tristesse.

Il y a quatre ans, Kadidia Sawadogo a trouvé refuge à la « cité des cuirs et peaux ». Contrainte d’abandonner ses études en braille, elle s’est retrouvée dans l’incertitude. À ce moment-là, elle ignore comment construire son avenir. Fort heureusement, par l’intermédiaire d’une amie, elle découvre l’AWAMK. En 2022, elle intègre l’association. Elle choisit de se spécialiser dans la confection de sacs artisanaux. L’apprentissage de ce métier lui a ouvert de nouvelles perspectives. Toutefois, les difficultés économiques demeurent. Ces derniers mois, les clients se font rares. Kadidia Sawadogo peine à tirer des revenus réguliers de son travail. Son époux, lui aussi aveugle, est également membre de l’association. Parents d’un enfant, ils souhaitent pouvoir subvenir aux besoins de leur famille grâce à leurs activités. Malgré les obstacles, Kadidia Sawadogo exprime sa gratitude au président de l’association pour son accompagnement.

Kadidia Sawadogo jouant avec son fils pendant qu’elle travaille.

Des appuis pour renforcer l’autonomie

Âgé de 60 ans, Antoine Nabasnogo Ouissogonoma est le fondateur et président de l’Association Wend Waoga des aveugles et malvoyants de Kaya (AWAMK). Depuis sa création, il veille au bon fonctionnement de l’association et accompagne les artisans dans leur apprentissage. Un engagement en faveur de l’autonomie des personnes handicapées visuelles qui dure depuis près de quatre décennies.

Antoine Nabasnogo Ouissogonoma a lui-même perdu la vue à l’âge de 20 ans, à la suite d’un glaucome. Orphelin de père et de mère, il ne disposait, à l’époque, ni de soutien familial ni des moyens financiers nécessaires pour se soigner. Il s’est alors tourné vers l’apprentissage de l’artisanat auprès de l’Union nationale des associations burkinabè pour la promotion des aveugles et malvoyants (UN-ABPAM), à Ouagadougou.

Après sa formation, il a décidé de retourner à Kaya pour transmettre son savoir-faire à d’autres personnes aveugles et malvoyantes. En 1988, il a créé l’AWAMK avec l’ambition de leur permettre d’apprendre un métier et de réduire leur dépendance à la mendicité.

Hamidou Ouédraogo, Wenyélé Sebgo et Kadidia Sawadogo ont exprimé toute leur reconnaissance à leur bienfaiteur, Antoine Nabasnogo Ouissogonoma.

Près de quatre décennies plus tard, la crise sécuritaire et humanitaire a donné une nouvelle dimension à son engagement. Initialement destinée à accompagner les personnes aveugles et malvoyantes de Kaya, l’association accueille désormais des PDI handicapées visuelles. Celles-ci ont fui les violences terroristes. Certaines ont tout perdu et cherchent, à travers l’apprentissage d’un métier, les moyens de reconstruire leur vie. Deux familles déplacées internes, dont certains membres ont un handicap visuel, sont hébergées au siège de l’association. Les autres résident dans des familles d’accueil ou dans des logements qu’elles louent.

Antoine Nabasnogo Ouissogonoma fait savoir que, lorsque les articles artisanaux sont vendus, les bénéfices sont répartis de façon équitable.

Les lits picots sont commercialisés entre 22 500 et 50 000 francs CFA l’unité.

Mais l’écoulement constitue une difficulté majeure. Les commandes sont irrégulières et les artisans peinent à trouver des débouchés.

« Nous travaillons principalement sur commande. Certains mois, nous vendons 5 à 7 lits picots. D’autres mois, nous n’enregistrons aucune commande. Contrairement aux artisans voyants qui peuvent se déplacer pour vendre leurs produits, nous dépendons largement des clients qui viennent au centre. De nombreuses personnes ignorent encore notre existence », explique-t-il peiné.

Antoine Nabasnogo Ouissogonoma a deux épouses handicapées physiques et est père de six enfants.

À cette difficulté s’ajoute le manque de ressources financières pour répondre aux besoins croissants des PDI handicapées visuelles. Les demandes de formation et d’accompagnement se multiplient, au point de dépasser les capacités d’accueil de l’association. Faute de prise en charge, certaines personnes aveugles ou malvoyantes se retrouvent contraintes de mendier pour survivre.

Cette situation préoccupe particulièrement Antoine Nabasnogo Ouissogonoma. Il alerte sur les dangers auxquels s’exposent les personnes handicapées vivant de la mendicité. Il affirme avoir eu connaissance de cas présumés d’empoisonnement de nourriture offerte à certaines d’entre elles.

Les fauteuils artisanaux tressés coûtent environ 11 000 francs CFA et les sacs entre 1 000 et 5 000 francs CFA.

Dans la quête d’autonomie, l’AWAMK bénéficie de l’accompagnement de plusieurs partenaires et de bonnes volontés. Ces soutiens, apportés sous différentes formes, contribuent entre autres à améliorer leurs conditions de vie. Ils favorisent aussi l’insertion socio-économique des PDI ayant un handicap visuel dans la région des Koulsé. Parmi les premiers partenaires de l’AWAMK figure l’Union nationale des associations burkinabè pour la promotion des aveugles et malvoyants (UN-ABPAM). Elle dispense gratuitement des cours de braille. Cet accompagnement a contribué à la réussite scolaire de plusieurs membres de l’association. Deux élèves ont décroché le baccalauréat et poursuivent désormais leurs études à l’université. Trois autres ont obtenu le Brevet d’études du premier cycle (BEPC), rapporte avec fierté le président de l’AWAMK.

Antoine Nabasnogo Ouissogonoma et les autres membres du bureau de l’AWAMK.

L’ONG Humanité & Inclusion (HI), anciennement Handicap International, apporte également son soutien à l’association. Elle a financé des formations en tissage et en mobilité au profit des personnes handicapées visuelles. Ces apprentissages leur permettent d’acquérir des compétences professionnelles et de se déplacer avec plus d’aisance. L’ONG a également apporté une assistance alimentaire aux familles accueillant des enfants déplacés internes ayant un handicap visuel.

L’association peut aussi compter sur l’Action sociale. Elle lui apporte un appui administratif et conseille son bureau dans la conduite de ses activités. L’Action sociale apporte aussi, de manière ponctuelle, une aide alimentaire aux personnes déplacées internes ayant un handicap visuel et prises en charge par l’association.

De son côté, l’association Kiswendsida a réalisé un forage au profit de l’AWAMK. Grâce à cette installation, les membres disposent désormais d’un accès à l’eau sans les dépenses qui y étaient auparavant liées.

Le forage a été offert par l’association Kiswendsida.

À ces soutiens s’ajoutent des aides financières ponctuelles, des bourses d’études et des appuis au développement d’activités génératrices de revenus. L’artisanat occupe une place importante au sein de l’association. N’empêche, certains membres déplacés internes ont également diversifié leurs sources de revenus : élevage, agriculture ou encore commerce de vêtements de seconde main (friperie).

Ces initiatives constituent un soulagement, car les revenus issus de l’artisanat restent irréguliers, souligne Antoine Nabasnogo Ouissogonoma. Il saisit l’occasion pour inviter les particuliers, les entreprises et les institutions à passer des commandes auprès de l’AWAMK. Une manière de soutenir le travail de ces artisans et de contribuer à leur autonomie financière.

Samirah Elvire Bationo

Lefaso.net

Source: LeFaso.net